Ivo da Silva, l'influenceur derrière Cœurnichons : « Je fais peur aux masculinistes ! »

Luc Biecq

Créateur de contenu et journaliste de l’intime, Ivo da Silva est un média à lui tout-seul. Bisexuel assumé, il raconte comment il a conquis le public queer avec sa page Coeurnichons sur Insta, sans oublier Queeriosité et Tactile sur youtube. 

Tu parles de toi comme un journaliste de l’intime. Pourquoi pas journaliste sexo ? 
Je crois que je préfère journaliste de l’intime, parce que je parle de sexe, beaucoup, mais aussi de tellement d’autres choses, des relations interpersonnelles, de sujets militants, de prévention aussi. Je suis aussi animateur radio, je l’ai été pour sur NRJ Belgique et France bleu et maintenant j’anime mes deux émissions. Queeriosité donne la parole aux personnes queers. Alors que pour Tactile, j’interviewe des personnalités en toute intimité, dans un salon de massage pendant qu’on se fait masser.

 

Quel a été le déclic qui t’a poussé à lancer Coeurnichons sur Instagram ? 
Le déclic s’est fait juste avant le confinement, vers janvier 2020. Je ne suis pas très à l’aise avec mon image physique et en traînant sur Insta, j’ai remarqué qu’il y avait plein de comptes qui commençaient à fonctionner en postant simplement des courtes citations ou des textes, sans forcément montrer sa tête, ses voyages ou ce qu’on mange. Comme l’écriture me plaît depuis toujours — j’ai fait des études de cinéma et de journalisme —, je me suis dit : « allez, lançons ça ! ». Au début, c’était juste un défouloir, pas du tout pour gagner de l’argent, puis le confinement est arrivé très vite et ça a été une vraie bénédiction. Les gens avaient un énorme besoin de créer du lien à distance. Mes citations un peu humoristiques, tendres, grivoises ont cartonné. Pour le nom Coeurnichons, je voulais un truc rigolo et ludique, facile à comprendre : le « cœur » pour parler d’amour, et les « nichons » pour aborder l’intimité.

 

À tes débuts, savais-tu que ton contenu trouverait un écho aussi fort auprès de la communauté LGBTQIA+ ? 
Ce fût une vraie surprise parce qu’à l’époque, j’étais pas du tout intégré au milieu queer. J’avais très peu d’amis LGBT+, pas par choix, mais juste parce que ça s’était fait comme ça et que je fréquentais peu ces lieux-là. Quand j’ai créé ce compte, je pensais qu’il s’adressait à tout le monde. Je ne me posais pas la question du public cible : pour moi, à partir du moment où on a un corps et des émotions, ça concerne les hétéros comme les LGBT+. Le vrai tournant, c’est quand j’ai commencé à me confier sur ma propre bisexualité. Plein d’abonnés queer ont débarqué en disant : « ah putain, enfin un journaliste qui en parle ! ». Alors, pendant longtemps, je me suis présenté comme « journaliste bisexuel ».

 

Comment définirais-tu aujourd’hui ta ligne éditoriale et la touche d’humour ou de légèreté que tu y apportes ? Militante, engagée, queer friendly ? 
Au tout début, il y a six ans, je suis parti à fond sur l’humour grivois, beauf et fun, sans me prendre la tête, juste pour parler de cul en rigolant et créer du lien. Mais très vite, mon côté journaliste est revenu au galop : ce qui m’anime vraiment, c’est d’informer. Je me suis énormément documenté — livres, articles, témoignages — pour me tourner vers l’éducation à la sexualité, à l’intimité et aux relations. Aujourd’hui, je fais des posts plus denses avec de la vraie info, même si je garde une touche d’humour. Mon compte ressemble d’ailleurs beaucoup plus à un média qu’à un profil d’influenceur. Côté militantisme, j’ai toujours eu ça en moi. Au début, je n’osais pas trop le montrer par peur de me couper d’une partie du public, puis je me suis dit : « sois toi-même ! ». Je perds certains abonnés, j’en gagne plein d’autres. Aujourd’hui, je pousse mes coups de gueule et j’affirme haut et fort mes combats : LGBTQIA+, allié féministe, antiraciste... bref, ce qui me paraît être la base !

 

Quel regard portes-tu sur la représentation des personnes bi sur Instagram et les réseaux sociaux en général ? 
L’absence de représentativité des hommes bisexuels depuis mon enfance m’a tellement marqué qu’au début, je pensais être homosexuel. Les femmes ont été très en avance là-dessus avec des figures comme Angèle, mais je suis super content de voir que ça bouge enfin du côté des mecs depuis quelques mois ! Même si ça reste encore minime, des personnalités comme l’humoriste Roman Doduik ou le rappeur Aymce, aident vraiment à faire évoluer les choses, et ça fait plaisir !

 

Tu as traité d’« homme soja », comment la cyberviolence et la haine en ligne se manifestent ? 
En affirmant mon militantisme, je ne m’attendais pas à de telles réactions négatives. On est aujourd’hui dans une vraie polarisation entre les progressistes d’un côté et les masculinistes de l’autre. Je me suis mis à recevoir des menaces de leur part. Je pense qu’au fond, on leur fait peur : je suis suivi par des centaines de milliers de personnes et mes posts éduquent et ouvrent les esprits. Je suis juste un homme sensible, qui accepte ses émotions, qui pleure et qui rejette les valeurs du masculinisme... et ça, ça vient directement attaquer leur vision de la virilité.

 

Quelles stratégies as-tu mises en place pour te protéger psychologiquement face au harcèlement ? 
C’est fou parce que j’ai été harcelé à l’école pendant longtemps, et Cœurnichons n'existerait pas si je n'avais pas vécu ça. Du coup, quand j'ai subi ces vagues de harcèlement en ligne et de menaces de la part de la communauté masculiniste, j'ai vraiment revécu ce traumatisme d'enfant. C'était tellement dur que pendant l'été 2024, j'ai dû couper les réseaux pendant un mois parce que je devenais parano et que ça me bouffait. Ça m'a permis de souffler et de revenir plus fort. J'ai aussi porté plainte contre un « coach » masculiniste qui avait envoyé toute sa meute m'insulter et me menacer, et le dossier est entre les mains d'une avocate de l’association SOS Homophobie.

 

Quel message ou conseil aimerais-tu adresser aux jeunes LGBTQIA+ qui subissent également du harcèlement en ligne ? 
Quand je reçois des DM sur le harcèlement — notamment anti-queer, ce que j’ai subi jeune à cause de mon côté féminin —, mon premier conseil, c’est d’en parler. Moi, j’ai commis l’erreur de me taire auprès de mes parents, qui ne le savent toujours pas aujourd’hui en 2026. Il faut se confier à ses proches et, surtout, ne pas hésiter à consulter un professionnel de santé ou un psy. C’est ce qui m’a énormément aidé à savoir comment réagir face au harcèlement. Simplement en discuter et briser les tabous, ça fait déjà un bien fou.

 

Dans ton émission Queeriosité, tu as reçu Suzane, Kinkoer ou Maxime Andolini, quelle personne rêves-tu d'inviter ?
J’aimerais beaucoup recevoir Christiane Taubira pour faire un bilan, une dizaine d’années après le mariage pour tous. J’aimerais aussi inviter des artistes engagés qui aident beaucoup leur public, comme Hoshi ou Eddy de Pretto. Et donner la parole à des queer anonymes qui évoluent dans des milieux réputés homophobes : un flic, un footballeur pro gay, ou encore une personne trans ayant grandi en banlieue.

instagram.com/coeurnichons

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