Depuis quatre jours, la visite de Léon XIV en France donne lieu à une impressionnante démonstration de force religieuse catholique, accompagnée par l’État et célébrée par les médias d’information. Prières et confessions dans la rue, processions, chants dans le métro : des manifestations religieuses parfaitement légales, mais dont l’accueil enthousiaste tranche avec les polémiques incessantes provoquées par la visibilité de l’islam dans l’espace public.

Imaginez un instant 80.000 jeunes musulmans se dirigeant vers le Stade de France en chantant des chants religieux. Des fidèles priant dans les rues de Paris. Des imams proposant des temps de recueillement en plein air. Plusieurs centaines de milliers de croyants réunis au cœur de la capitale pour la prière islamique. Et, autour d’eux, des dizaines de milliers de policiers, gendarmes et militaires mobilisés pour permettre à l’événement de se dérouler dans les meilleures conditions possibles.
Imaginez maintenant France 2 bouleversant sa grille pour retransmettre la cérémonie, ses présentateurs vedettes commentant pendant des heures l’événement, le service public se félicitant d’en être le “diffuseur officiel” et tournant en boucle autour de la ferveur des croyants, du charisme du chef religieux, de la beauté des scènes retransmises, etc.
Imaginez alors les unes du Point, de Marianne ou de Valeurs actuelles sur “l’offensive religieuse” ou “l’islamisation de l’espace public”… Et on les imagine d’autant plus facilement qu’elles ont toutes été faites… pour bien moins que ça.
Mais cette fois, aucune grogne à l’horizon. La classe politique et les médias sont unanimes et béats.
Cette fois, la religion concernée est le catholicisme.
Une démonstration de force
L’ampleur de l’événement est tout simplement historique. À Paris, les autorités attendaient environ un million de personnes. Une affluence qui s’est traduite par une occupation spectaculaire de l’espace public : la déambulation papale s’est en effet effectuée sur plusieurs kilomètres au cœur d’une capitale transformée en église à ciel ouvert, contrariant le quotidien des riverains, des commerces et des malades. Selon le Vatican, environ 800.000 personnes ont assisté à la messe célébrée place de la Concorde et sur les Champs-Élysées. La veille, à Saint-Denis, une procession a traversé la ville au son des prières et des chants avant de rejoindre le Stade de France, où 80.000 jeunes ont participé à une “veillée de prière”. De nombreuses vidéos montrent les croyants en liesse chanter dans les transports publics. Et tant pis si cela dérange…
Rien de tout cela n’est, en soi, contraire à la laïcité. Il est d’ailleurs important de le rappeler, la loi de 1905 garantit la neutralité de l’État, non celle de la rue. Les croyants ont donc le droit de manifester leur foi dans l’espace public, sous réserve notamment du respect de l’ordre public. Le séjour du pape aura au moins permis de clarifier pour tout le monde ce que permet la laïcité française. D’ailleurs les laïcards zélés que sont Gabriel Attal, Bruno Retailleau ou Marine le Pen ne s’y sont, pour une fois, pas trompés, qui n’ont pas boudé leur plaisir lors de la messe papale.
L’État au service du catholicisme
La visite de Léon XIV a également été accompagnée par une mobilisation exceptionnelle de l’État. Pour la seule journée du vendredi à Paris, 14.000 policiers, gendarmes et militaires de l’opération Sentinelle ainsi que 2.500 pompiers étaient annoncés. Le lendemain, 12.000 membres des forces de sécurité devaient encore être mobilisés, ce qui, on le devine, a provoqué des surcoûts qu’il s’agira de chiffrer. Vingt-six stations de métro et de RER ont été concernées par des fermetures successives. Des quartiers entiers ont été placés sous contrôle et des axes de circulation ont été neutralisés durant des heures.
La France avait évidemment une obligation de sécurité, d’autant que Léon XIV n’est pas seulement le chef de l’Église catholique : il est également le chef de l’État du Vatican et effectue à ce titre une visite d’État doublée d’un voyage apostolique.
Retenez bien cet argument, car il ne manquera pas d’être avancé chaque fois qu’une critique sera émise sur la visite du pape en tant que chef religieux. Il prête d’autant plus à sourire que le Vatican lui-même a refusé le format d’une visite d’État, au profit de celui d’une visite apostolique dont le pape a dicté les conditions. Il a ainsi refusé de dîner avec Emmanuel Macron à l’Elysée, et refusé la séquence imaginée par ce dernier à Notre Dame-de-Paris. Le président souhaitait en effet rejoindre Léon XIV après les vêpres pour lui présenter personnellement les travaux de restauration de la cathédrale et les corps de métier ayant participé au chantier. Peine perdue.
C’est donc bien le chef religieux qui a reçu tous les honneurs de l’État, lequel a ainsi permis à une religion d'occuper quelques-uns des espaces les plus symboliques du pays, lui offrant une tribune exceptionnelle.
La frontière entre information et célébration ?
France Télévisions, “diffuseur officiel de l’événement”, a annoncé dans sa communication une “couverture exceptionnelle”. France 2 a même diffusé intégralement la veillée de prière du Stade de France – comme la chaîne le fait chaque année avec la messe de Minuit retransmise en direct du Vatican me direz-vous.
À vrai dire, qu’une télévision publique couvre la venue d'un pape n’a évidemment rien d’anormal. Mais couvrir n’est pas célébrer. Informer n’est pas communier. Et lorsque les antennes retransmettent pendant des heures des cérémonies religieuses, tandis que les journalistes se gaussent de la ferveur populaire et de l’énergie du pape, une question mérite au moins d’être posée : comment est-il possible que médias et politiques n’aient pas une seule fois prononcés les mots “communautarisme”, “prosélytisme”, “séparatisme” ? Comme ils en sont coutumiers concernant… l’islam ? Qui en comparaison demande bien peu de choses…
La question du voile
De l’extrême centre à l’extrême droite, les politiques français n’ont de cesse de scruter avec une minutie obsessionnelle les manifestations visibles de l’islam. Un voile, une abaya, un burkini… chaque morceau de tissu peut prendre en quelques heures une dimension nationale, que relaie les médias, de LCI à CNews en passant par BFM TV, avec bien moins de bienveillance que la visite du pape.
Cette année, le Rassemblement national a d’ailleurs remis sur la table l'interdiction du voile islamique dans l'ensemble de l'espace public. Marine Le Pen a ainsi affirmé vouloir soumettre par référendum une loi de lutte contre les “idéologies islamistes” qui déboucherait sur une interdiction du port du voile en public. Le projet a provoqué un débat politique et juridique important, par ailleurs toujours en cours.
C’est précisément là que se situe le paradoxe français. Une femme voilée marchant dans Paris et un catholique récitant un chapelet dans la rue exercent tous deux une liberté permise par la laïcité. Seulement l’une est stigmatisée, quand la ferveur de l’autre fait la une des médias d’information.
La prière musulmane dans la rue est volontiers présentée comme une occupation illégitime et provocatrice de l’espace public. La prière catholique devient une procession, plus ou moins source de curiosité. Le chant religieux musulman inquiète et révolte. Le chant catholique devient une scène joyeuse à filmer et à partager dans le métro. Le voile d’une adolescente devient une affaire d’État. Des centaines de milliers de fidèles réunis autour du chef d’une Église apparaît comme une image de communion nationale.
Plus qu’aucun autre événement, la visite de Leon XIV en France aura mis en lumière ce deux poids, deux mesures, raciste et islamophobe.
La parole politique du pape
Et tandis que les réacs font mines de se demander à longueur de temps si l’islam est compatible avec la république, si les musulmans ne cachent pas une stratégie politique qu’il faudrait à tout prix débusquer, etc., les catholiques prennent d’assaut la capitale et le service public, qui retransmet les discours éminemment politique du pape.
À l’Élysée, ce dernier a estimé qu’une “juste laïcité” ne devait pas “exclure la religion de l’espace public ou de l’éducation”, appelant au contraire l’État et les institutions religieuses à “dialoguer ensemble”. Deux jours plus tard, devant les évêques réunis à Lourdes, il a insisté : “la parole de l’Église a toute sa place dans le débat public en France” et possède, selon lui, “une autorité prophétique”. Une intervention qu’il a immédiatement illustrée par un sujet très politique : la fin de vie. Saluant la “détermination” et le “courage” des évêques français lors des récents débats sur la question, il les a invités “à la persévérance”. Il a ainsi déclaré : “Il est impossible de considérer comme normal de donner la mort.” Une question reste donc en suspens : comment se fait-il que cela ne choque personne ?
Aujourd’hui, la dernière étape du pape a lieu à Metz, où sont attendues 50.000 à 100.000 personnes. On compte également 162 points de contrôle, et un kilomètre de barrières. De 6 heures à 20 heures, la circulation sera interdite dans un large périmètre du centre-ville. La plupart des parkings seront fermés, des rues neutralisées et le parcours de la papamobile formera, selon les mots mêmes de la Ville, un “cordon infranchissable” sur sa quasi-totalité. Des “Pape Zones”, équipées d’écrans géants, permettront à plusieurs dizaines de milliers de fidèles de suivre la visite de Léon XIV, avant la célébration d’une messe à 16 heures dans la cathédrale Saint-Étienne.
Une ville française largement réorganisée pour accueillir le chef de l’Église catholique : l’image résume assez bien les quatre jours qui viennent de s’écouler, et l’inégalité scandaleuse avec laquelle les minorités religieuses sont traitées dans ce pays.
Crédit photo : Strobomag
