Johan Faerber : “Qui connaît la littérature moderne sait bien que la mort de l’auteur est inévitable.”

Morgan Crochet

Pour l’essayiste et docteur en littérature Johan Faerber, l’intelligence artificielle n’est pas une menace pour la littérature, mais rejoue de vieux débats sur l’auteur et la création littéraire. S’il se montre très critique envers “C’était ça ou mourir”, il dénonce la “cabale raciste” visant Thélyson Orélien, et propose des pistes de réflexion autour de l’usage de l’IA. 

Et si la polémique autour de Thélyson Orélien posait les mauvaises questions ? Alors que l’écrivain québécois d’origine haïtienne continue de nier avoir eu recours à l’intelligence artificielle pour écrire “C’était ça ou mourir”, le débat agite le monde littéraire et réactive de vieilles angoisses autour de la figure de l’auteur. Pour l’essayiste et critique littéraire Johan Faerber ("Le grand écrivain, cette névrose nationale", chez Pauvert), l’IA ne signe pourtant pas la mort de la littérature, mais prolonge au contraire des débats qui la traversent depuis longtemps. S’il juge sévèrement le roman et pointe un problème de pacte avec le lecteur lorsque l’usage de l’IA n’est pas assumé, il dénonce aussi la “cabale raciste” dont Thélyson Orélien est la cible, et le silence de son entourage éditorial. Entretien.

 

Quand est-ce que tu as découvert le livre ?

Je l'ai lu cet été, et pour être franc je l'ai trouvé très mauvais. Il y a beaucoup de tics d'écriture, des choses très répétitives. C’est aussi très hugolien, très Aimé Césaire aussi, et selon moi ça manque d'originalité. Mais je ne m'étais absolument pas posé la question de l’IA. 


Comment tu expliques que les critiques aient été à ce point unanimes, en tout cas avant que la polémique n'éclate ?

Ce livre plaît, fondamentalement. Dans les gens qui l'ont aimé, il y a des personnes absolument sincères, et qui ont probablement vu en Thélyson Orélien une sorte de nouvel Aimé Césaire. Et pourquoi pas, parce que le livre a des qualités de rythme, d'organisation… Si ce n’est que c’est déjà un livre très vieux, très daté, au récit très formaté. Je pense aussi que cette histoire de migrant est également capable de séduire un lectorat extrêmement condescendant. 


Les accusations ont été lancées par le compte X anonyme – du moins l’était-il – Balance ton Claude… Est-ce que c’est signifiant pour toi ?

C'est une cabale raciste classique, née dans un lieu d'énonciation précis. Et ce lieu n'est pas les colonnes du Figaro. Pourtant, Samuel Fitoussi, qui a confirmé qu'il était derrière ce compte X, y est chroniqueur. Il aurait pu proposer une double page ou un dossier sur le livre en démontrant, phrases à l'appui, qu'il s'agissait d'une œuvre écrite à l’aide de l'IA. Mais ce n’est pas ce qu’il a choisi de faire. Il n'a  fait aucun travail d'investigation, aucun travail journalistique. Il a fait, avant tout, un travail de harceleur. Et ce travail de harceleur a été de créer un compte anonyme et de poster ensuite cette information au sujet de Pangram, comme quoi le livre avait été écrit avec 100% d'intelligence artificielle. Il l’a postée sur X, qui est quand même la plateforme du technofascisme, des raids numériques xénophobes absolument effrayants de violence. 


Donc quand on fait ça, on cherche d'abord à créer une cabale, et non une sorte de vérité littéraire. Il n'y a absolument aucune ambiguïté sur les intentions qui se dessinent derrière. Il ne s'agit pas d'absoudre Orélien, mais de dire une chose simple : on ne s'en prend pas à un homme comme ça. Et là, il est évident qu’on s'en prend à lui pour sa couleur de peau. Si on avait voulu s’attaquer à sa littérature, on l'aurait fait autrement, dans les colonnes d'un magazine ou d'un quotidien.


Aujourd’hui, on a le sentiment, notamment à gauche, que les auteurs, les critiques, les intellectuels se mettent en retrait par crainte de participer au harcèlement. Qu’est-ce que tu en penses ?

En fait, il y a trois choses. Il y a d'abord la cabale raciste, qui ne doit absolument pas être ignorée, et il me semble louable que des gens aient des préventions à discuter du livre pour ne pas la nourrir. Il y a aussi une question d'éthique littéraire, plus que d'esthétique. C'est le problème de l'auctorialité, du pacte avec le lecteur. Et puis il y a quelque chose qui est très peu discuté, c'est le problème de la construction éditoriale de la figure de Thélyson Orélien. La crainte principale, en effet, c’est de participer à la cabale. D’autant que la discussion a lieu quand même essentiellement sur les réseaux sociaux. Et on connaît la logique des réseaux, dont le seul moteur est la violence.


Virginie Despentes s’est exprimée sur le livre, et selon elle, l’IA fait déjà partie de nos vies et de celles des écrivain·es. Elle se défend, pour elle-même, d’en faire usage, mais considère que le produit fini, en l'occurrence “C’était ça ou mourir”, est exceptionnel, et qu’il importe peu de savoir comment il a été conçu…

Sa position, c'est une position de moderniste. Mais le point aveugle de son discours, c'est la question de l'intentionnalité. Et là, il y a quand même une très grosse différence entre quelqu'un qui assume d’écrire avec l'IA, et quelqu’un qui l’utilise sans le dire. Donc cette défense politique, si elle est louable, bute à mon sens sur la question de l'auctorialité, comme on dit, c'est-à-dire du pacte de lecture instauré entre l'auteur et le lecteur. Parce qu'il y a des auteurs, comme Alain Damasio, qui écrivent clairement en jouant des possibilités fictionnelles et rhétoriques de l'IA. Et ça ne pose de problème à personne, puisque cela fait partie d’un pacte esthétique. Il ne s'en cache d’ailleurs pas, puisque c’est un écrivain qui a toujours travaillé sur la science-fiction et sur les machines. L'arrivée de l'IA potentialise des choses inouïes qu'il avait toujours plus ou moins imaginées dans ses livres. 


Donc selon toi, la question cruciale, c’est l’intentionnalité ?

C’est de là que vient le trouble, et c’est ça qui, d'une certaine manière, a fait que Thélyson Orélien est sorti de la liste du Goncourt. L’autre problème, c’est que c'est un plagiaire. Yambo Ouologuem, dans les années 1960, avec “Le Devoir de violence”, était dans une relation folle à l’intertextualité, comme beaucoup de gens à l’époque, et il a été accusé de plagiat très injustement. Mais Orélien, j’ai encore entendu hier matin un romancier canadien qui l’accusait d’avoir plagié son roman, et de fait, c'est épouvantable, effectivement, c'est plagié. Il ne cherche pas à produire un jeu intertextuel. C’est un vrai plagiaire. Mais concernant l'IA, ce n'est pas encore démontré…

 

Pour s’en prémunir, Despentes dit qu’elle écrit désormais sur un cahier…

C'est une position qui est complètement romantique. Le cahier, ça rentre dans un imaginaire totalement proustien. Écrire sur des cahiers, multiplier les cahiers comme Proust, comme on voit le fond Proust à la BNF.

Chez elle,  il y a une opposition entre technique et artisanat. Elle veut être dans l'artisanat du style, tandis qu'il y aurait une espèce de fabrique technofasciste qui n'arrêterait pas de tourner ou fabriquerait les romans. Mais quand on lit les romans de Virginie Despentes, ils sont tout de même extrêmement fabriqués. Elle peut écrire sur des cahiers, il n’en reste pas moins qu'elle participe d'une littérature industrielle. Il ne s'agit pas d'écrire dans un cahier pour sortir de son époque. 


De son côté, Amélie Nothomb fait un parallèle dans une vidéo entre l’écriture et la danse, et dit qu’elle ne laisserait pas, par exemple, une machine danser à sa place  Elle met en avant le processus, et non le résultat final…

Oui, mais le processus d'écriture, c'est aussi une romantisation de la position. Puisqu'en fait, ce qui reste, c'est le livre comme objet fini. C'est la grande question de Proust dans “Contre Sainte-Beuve”. Quel est le véritable moi du livre, et quel est le moi social ? Le point de vue d'Amélie Nothomb, ce n'est pas le point de vue d'un écrivain, mais le point de vue d'un personnage d'écrivain. Elle a son chapeau, etc. Elle est quand même hyper identifiée comme un personnage, davantage que comme un écrivain. Par ailleurs, elle charrie avec elle le mythe de sortir un livre tous les ans. Donc elle est aussi une fabricante de livres, dont les recettes sont elles aussi stéréotypées. 


La question que soulève l'IA est très complexe, mais elle n’est pas nouvelle. Elle rejoue plein de vieux débats sur la littérature, sur la fabrication du livre. La crainte, pour beaucoup, c'est qu’on puisse créer une recette qu'on va pouvoir ensuite appliquer pour produire des best-sellers. Mais on n'a pas attendu l'IA pour ça… La New Romance, c'est quand même la production à la chaîne de quantité de livres dont l'histoire est à peu près la même, mais avec des variations.


Si on considère l’écriture comme un privilège, les personnes qui écrivent ne vont donc pas forcément rendre compte de certaines histoires, plus marginales… Et l’on peut tout de même considérer que, grâce à l’IA, de nouveaux récits vont émerger et que c’est une bonne chose, non ?  

C'est la question de “La Vie des hommes infâmes”, de Foucault. C'est-à-dire, est-ce que mon histoire va pouvoir être retranscrite ? Finalement, la question, c'est : est-ce que l'IA devient mon écrivain public ? Est-ce que je vais pouvoir lui déléguer mon histoire ? Sauf que l'histoire, là, elle deviendra un témoignage. Elle aura une valeur documentaire. Or, ce qu'on attend de la littérature, c'est quand même un travail de réflexion sur une forme. Et le travail de réflexion sur la forme, par exemple, moi, je ne l'ai pas trouvé chez Orélien. Je n'ai pas non plus trouvé de réelle profondeur. Et un témoignage, c'est une force, c'est vraiment une intensité. Mais pour moi, ça ne suffit pas, en fait, à constituer la littérature comme un objet à la fois de réflexion sur les formes et de réflexion sur la manière dont on raconte une histoire. 


Mais le fait est que l'IA va réussir à produire des réflexions sur la forme…

Pourquoi pas, en tout cas, telle qu'elle est configurée aujourd'hui avec l'écriture du prompt, elle peut effectivement suggérer des formes, mais uniquement dans la limite des textes sur lesquels elle s'est entraînée. Elle n'est pas créatrice, mais générative. L’IA ne va pas produire de formes hors de celles qui existent, parce qu'elle n'est pas capable, pour l'instant, de ce sursaut. 


Mais tout le monde ne cherche pas à créer des formes. Et le fait est que vont apparaître des écrivain·es qui vont écrire plus vite des histoires nouvelles. C’est cela qui dérange, finalement, les personnes qui aujourd’hui occupent une place dans le monde littéraire ?

Bien sûr. C'est en fait toujours le problème de la domination épistémique. L’IA apporte une démocratisation de l'écriture pour ceux qui n'écrivent pas, écrivent mal ou qui, en tout cas, veulent améliorer quelque chose. Moi, je crois qu'il n'y a rien à craindre de ce point de vue-là. Parce que tout dépend de ce qu'on fait avec cet outil. Si, comme Damasio, on réfléchit à des formes avec l'IA, pourquoi pas ? Et puis, si on veut livrer un témoignage, pourquoi pas non plus ? Mais je pense que, de toute façon, l'IA rejoue des débats qu'on a déjà eus au moment de l'Oulipo sur la création de formes. Les débats actuels sont un épisode de plus dans l'histoire de la littérature, et non pas la fin de la littérature comme histoire.


Est-ce que tu dirais, comme le romancier Thomas B. Reverdy dans Le Monde, que : “si j’apprends que c’est une machine qui m’a ému, cette émotion ne m’intéresse plus” ?

Ce qui me frappe, c'est qu'il peut y avoir des émotions créées par des machines qui sont de véritables émotions. Je pense notamment aux jeux vidéo. Quand on a peur dans un jeu vidéo, on a vraiment peur. Et ce n'est pas parce que c'est créé par une machine que ça n'en est pas moins un véritable ressenti. 


Mais le fait est qu’on peut se couper de cette émotion volontairement, non ?

Dans ce cas, c'est un choix esthétique. Selon moi Reverdy accorde une grande puissance à l'auctorialité, à l'artisanat. Là, on revient sur une position qui est celle du mythe de l'auteur comme seul décideur de la qualité littéraire, etc. On a là quelqu'un qui combat le vieux mythe de Barthes sur la mort de l'auteur. Mais pour qui connaît la littérature moderne, la mort de l'auteur, c'est inévitable qu'elle arrive par la disparition de l’auteur derrière son œuvre, comme chez Blanchot, ou par la disparition de l’auteur tout court avec l'IA. C'est toujours la même chose : ce qui compte, c'est le résultat final.


Il me semble que tu as aussi abordé sur tes réseaux tout ce qu’il se passe, ou ne se passe pas, du côté éditorial, concernant ce que vit aujourd’hui Thélyson Orélien. Qu’est-ce qui te choque ?

La disparition totale de la voix des attachés de presse, mais aussi des éditeurs du livre. Depuis quand la parution d'un livre n'est pas un processus collectif ? Là, Orélien est livré à lui-même, il est tout seul. Mais enfin, où sont les éditeurs ? Il y a quand même un plan marketing puissant derrière. Je veux dire, on voit bien que la construction du storytelling autour de ce livre, elle est quand même le fait d’attachés de presse. Le bouquin est véritablement construit autour d'un plan marketing. D’ailleurs, ce n’est pas surprenant selon moi que l'IA s'invite dedans puisqu'il a fallu rendre ce livre performant pour correspondre à un récit dominant autour d’une certaine vision du migrant.


Si, demain, tu apprends qu’un auteur s’est servi de l’IA pour écrire quelque chose que tu trouves totalement exceptionnel, ça n'enlèvera rien à  ton appréciation ?


Non, parce que c'est le produit fini qui compte. C'est quand même tout ce que la critique littéraire et toute la modernité avec le structuralisme nous a enseigné. Mais pour moi, et j’y reviens, il y a quand même un seuil, c'est l'intentionnalité. C'est-à-dire que quand on se sert de l'IA, à mon sens, il faut déclarer ce processus. Sinon, je trouve que ça pose un problème d'auctorialité… Selon moi, c’est la clé. 


Thélyson Orélien nie toujours avoir eu recours à l’IA… 

J'ai plutôt de la sympathie pour lui parce que c'est quelqu'un qui est obsédé par le mythe du grand écrivain. Je trouve ça quand même beaucoup plus louable que d'être une espèce de Sarkozy qui dit que si on n'a pas de Rolex à 50 ans, on a raté sa vie. Thélyson Orélien est quelqu'un qui a voulu réussir avec la littérature, et pourquoi pas. C’est sa névrose à lui. 

 

Crédit photo : Franck Ferville, pour Flammarion.

 

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