“Ils sont peut-être homophobes, mais ils sont de notre côté” : la logique mortifère derrière une partie du vote RN des LGBT+ ?

Morgan Crochet

Alors que Jordan Bardella arrive en tête des intentions de vote des LGBT+ pour 2027, le RN continue de se poser en rempart face à l’homophobie, qu’ils attribuent aux quartiers populaires et aux migrants. Pourtant les positions et les votes anti-LGBT+ du parti ne sont plus un secret pour personne. Mais ceci semble passer au second plan, face à la la désignation d’un ennemi commun.  

Si l’on choisit de paraphraser ici une phrase prononcée en 2019 par la députée du Likoud Anat Berko, citée par Grégory Rzepski dans un éditorial pour Le Monde diplomatique (“Ils sont peut-être antisémites, mais ils sont de notre côté”), c’est parce que la logique qui la sous-tend nous semble étrangement familière. À l’époque, Benjamin Netanyahou était critiqué pour avoir reçu à Jérusalem une délégation composée des chefs de gouvernement hongrois, slovaque et tchèque, accusés de tenir des positions anti-immigration et antisémites.

Sept ans plus tard, la réaction d’Amichaï Chikli n’en paraît pas si éloignée. Après les révélations de Mediapart sur des propos antisémites attribués à Jordan Bardella, le ministre israélien des Affaires de la diaspora et de la Lutte contre l’antisémitisme a pris sur X la défense du président du Rassemblement national (RN), qu’il décrit comme “l’une des voix les plus claires en Europe contre le Hamas”.

Dans les deux cas, une même logique : les ennemis de nos ennemis sont nos amis. Et voici ce qui peut conduire un ministre israélien à défendre le président d’un parti français cofondé par un ancien Waffen-SS, en la personne de Pierre Bousquet.

Cette logique semble également fonctionner à plein régime chez une partie des LGBT+. Dans le dernier sondage Ifop-Têtu de février 2026, Jordan Bardella obtient 27% et arrive en tête des intentions de vote des LGBT+. Et il suffit de lire certaines réactions sous notre post rappelant que 68% des LGBT+ ne voteront pas, tous candidats confondus, pour l’extrême droite : “ils vont voter pour le Hamas” ; “pour ceux qui crient au scandale car des LGBT votent RN, en même temps c’est que dans les pays musulmans que les LGBT sont condamnés à la prison ou à la mort. Encore il y a quelques jours des musulmans ont attaqué des trans à Londres, donc ce n’est pas étonnant. Pourquoi les LGBT iraient voter pour des gens qui les détestent ?”, etc.

Le RN, un parti anti-LGBT

Les réactions des pro-RN ne font évidemment aucune mention de l’homophobie du parti qu’ils soutiennent. Le bilan européen de Jordan Bardella est pourtant documenté. En 2019, à peine arrivé à Bruxelles, le président du Rassemblement national, aligné sur les eurodéputés de son parti, s’est abstenu de voter la résolution contre la condamnation à mort de l’homosexualité en Ouganda, tout en votant contre la résolution contre les discours de haine envers les personnes LGBTI en Europe et les zones anti-LGBT en Pologne. En 2021, il a voté contre la résolution proclamant l’Union européenne comme zone de liberté LGBTIQ et contre la résolution en faveur des droits des personnes LGBTI+. 

En 2023, il a voté contre la résolution législative sur les sujets de parentalité, s’est abstenu sur la résolution sur la hausse des crimes de haine contre les personnes LGBTIQ+, et était absent au vote sur la résolution pour la dépénalisation universelle de l’homosexualité. En 2024, alors que 4.800 infractions à caractères homophobe ou transphobe étaient enregistrées en France selon le ministère de l’Intérieur, soit une hausse de 5% par rapport à l’année précédente, Jordan Bardella a cette fois voté contre la résolution du Parlement européen du 8 février 2024 relative à la mise en œuvre de la stratégie de l’Union en faveur de l’égalité des personnes LGBTIQ pour la période 2020-2025…

Et cette histoire ne commence évidemment pas avec lui. Au moment du mariage pour tous, Marine Le Pen promettait d’abroger la loi si elle arrivait au pouvoir et soutenait les maires refusant de célébrer ces unions, s’engouffrant dans la brèche ouverte par François Hollande avec la “liberté de conscience”. Plusieurs figures du Front national de l’époque, comme Bruno Gollnisch, Marion Maréchal, Gilbert Collard, Louis Aliot et même Steeve Briois, maire gay d’Hénin-Beaumont, ont participé aux mobilisations contre le mariage pour tous.

À noter que Marine Le Pen s’oppose toujours à la reconnaissance des enfants nés d’une GPA à l’étranger et a voté contre la PMA pour toutes en 2021. En 2024, le groupe RN à l’Assemblée nationale a également proposé une loi “visant à protéger les mineurs contre certaines pratiques médicales et chirurgicales en matière de ‘transition de genre’”, qui revenait à “interdire tout traitement médical et hormonal de transition de genre aux mineurs”, malgré les recommandations scientifiques internationales.

Enfin, la leader du RN a soutenu la loi de Viktor Orbán interdisant la “promotion” de l’homosexualité auprès des mineurs. Le dirigeant hongrois, dont la politique en matière de droits LGBT+ est régulièrement dénoncée, lui avait apporté son soutien lors de la présidentielle de 2022, avant de quitter le pouvoir cette année. 

 

Haro sur les quartiers populaires

Mais une déclaration de Marine Le Pen nous intéresse particulièrement ici. Le 23 juin 2021, sur France Inter, elle déclare à Nicolas Demorand, qui lui rapporte une critique de Clément Beaune :  “je pense que Monsieur Beaune devrait d’abord s’interroger de savoir si dans tous les quartiers de France, les homosexuels peuvent marcher dans la rue en se tenant par la main. (...) Il s’avère en l’occurrence que les droits des homosexuels ne sont pas respectés dans toute une série de zones de non-droit en France. (...)”

Ainsi, plutôt que de répondre sur le bilan de son propre camp en matière de droits LGBT+, Marine Le Pen vise les quartiers populaires et ceux qui y vivent, en particulier les personnes racisées… Un argument éculé, que les données à notre disposition contredisent. 

Une enquête Ifop pour la Fondation Jasmin Roy Sophie Desmarais, réalisée en partenariat avec la Fondation Jean-Jaurès et la DILCRAH, montre ainsi que, parmi les personnes LGBT+ interrogées ayant subi une agression physique, 6% décrivaient spontanément leur agresseur comme “arabe ou maghrébin”, et 2% comme étant une personne noire.

Et lorsque le RN ne cite pas les quartiers populaires comme menace existentielle pour les LGBT+, il accuse les migrants, ainsi qu’on peut le lire sur leur site, où se trouve ce communiqué : “l’immigration massive est responsable de l’homophobie massive.” Là encore, les chiffres racontent une réalité plus complexe puisque, selon le ministère de l’Intérieur, 83% des personnes mises en cause pour des crimes ou délits anti-LGBT+ en 2024 étaient de nationalité française.

Les personnes LGBT+ qui pensent trouver dans le RN une réponse à l’insécurité et à la hausse des actes anti-LGBT+ plébiscitent donc un parti dont les votes et les positions ont toujours été hostiles à l’extension ou à la protection de leurs propres droits. La raison ? La désignation d’un ennemi commun, qui les pousse à la pire des mésalliances.

Partager:
PUB
PUB