Le maître incontesté du bara japonais Gengoroh Tagame expose à Paris à la galerie Atelier-Vitrine (11e) des dessinstendres et crus du 9 au 18 octobre. Nous en avons profité pour échanger avec lui sur la réception de son art, et son rapport à l’époque.

Ses premiers mangas datent du milieu des années 1980. Gengoroh Tagame, 62 ans, est une légende du bara japonais, un genre de manga mettant en scène des hommes musclés, poilus, virils, dans des situations sexuelles. S’il a également réalisé des oeuvres tout public, l’artiste continue néanmoins à explorer nos fantasmes les plus inavoués, fidèle au style qui a fait son succès et transforme en événement chaque sortie de ses livres.
Pensez-vous que votre travail soit cathartique, qu’il libère les émotions et désirs refoulés ?
Je ne saurais le dire avec certitude, mais si les lecteurs parviennent à ressentir ce genre de choses dans mon travail, cela m’honore profondément.
Parmi vos références, il y a le marquis de Sade, dont les peuvent être d'une violence inouïe… Tout comme les vôtres. À ce sujet, diriez-vous que le regard posé sur vos œuvres a évolué ?
Ma génération a vu des artistes courageux mener à plusieurs reprises des expériences d'avant-garde, brisant les frontières et transformant ainsi la conscience collective. Depuis le tournant du XXIe siècle, je suis de plus en plus confronté au fait que, pour beaucoup, les règles de la fiction devraient être soumises aux normes du monde réel. Pour moi, cela ressemble à une régression.
Les artistes qui créent autour de la sexualité peuvent fait l'objet d'attaques violentes. Est-ce votre cas et, selon vous, cela peut-il pousser à l'autocensure ?
J'ai vécu ce genre d’expérience. Certaines personnes ignorent l'existence du BDSM ou du fétichisme dans la pornographie, et pensent que toute la pornographie devrait se résumer exclusivement à des “représentations sexuelles saines”. Comme ces personnes insistent sur l'expression explicite du consentement sexuel, même dans la fiction, elles se retrouvent naturellement en décalage avec les thèmes sadomasochistes que je dépeins. Je vois aussi fréquemment des banques et des sociétés de cartes de crédit exclure les contenus liés au BDSM et au fétichisme lors de paiements concernant des produits explicites. Des œuvres autoéditées vendues en ligne peuvent par exemple être bannies si leur titre, ou leurs mots-clés, contiennent des termes comme “esclave” ou “torture”. Et, dans des cas encore plus absurdes, des termes familiers aux hommes gays tels que “daddy” ou “grandpa” ont aussi été interdits, parce qu'ils étaient assimilés à de l'inceste.
Vous avez expliqué que le rôle du président au Japon n'est pas le même qu'en France. Depuis 2025, le Japon a à sa tête une ultra-conservatrice, Sanae Takaichi. Craignez-vous une diffusion plus difficile de vos œuvres, ou une attaque frontale contre les droits LGBT+?
Au quotidien, j’ai le sentiment que l'actuelle Première ministre du Japon est indiscutablement d'extrême droite, et que les actions du gouvernement s'orientent de plus en plus vers la satisfaction de la base d'extrême droite qui le soutient. Cela encourage les xénophobes, qui sont particulièrement visibles sur les réseaux sociaux. Alors que le mouvement anti-trans est très présent en ligne depuis plusieurs années, certains signes montrent que ce sentiment s'étend désormais aux gays. La légalisation du mariage entre personnes de même sexe est au point mort, comme la législation interdisant les discriminations fondées sur l'orientation sexuelle et l’identité de genre. Je ne pense pas que cela conduira immédiatement à des attaques directes contre la communauté LGBT+, mais je ne peux pas me permettre d’être trop optimiste.
De nombreux illustrateurs français ont exprimé leur inquiétude face à l'IA, qui vole et copie sans indemniser les artistes. Est-ce un sujet de préoccupation pour vous ?
Il est désagréable de voir mon travail utilisé pour entraîner une IA sans permission, mais je ne considère pas actuellement l'IA comme une menace pour ma propre pratique artistique, notamment en raison de la longévité de ma carrière. Cette question représente un défi bien plus grand pour les jeunes artistes.
Vous exposez à Paris depuis longtemps. Ressentez-vous un engouement particulier des Français pour votre travail ?
J'entretiens une relation plus ancienne avec le public français qu'avec celui des autres pays. La France a été le premier endroit où mes mangas ont été traduits et publiés, et où l'on m'a proposé des expositions individuelles. Plusieurs éditeurs français ont été les premiers à se manifester pour traduire et publier Le Mari de mon frère, mon premier manga toutpublic. J'ai l'impression ce pays est plus ouvert que d’autres à l'érotisme, et donc à mon travail.
Quels conseils donneriez-vous à un jeune artiste LGBT qui souhaite faire de la bande dessinée ou du manga ?
La chose la plus importante est de créer pour vous-même. À l'ère des réseaux sociaux, il est naturel de se soucier du nombre de “j'aime” que l'on reçoit de ses abonnés. Cependant, si vous êtes artiste, accordez la priorité à ce que voussouhaitez exprimer, plutôt qu'à la manière dont votre travail est accueilli par les autres. Une fois ce socle établi, vous réfléchirez à la façon d'amplifier le lien avec votre public.
L'autre étape cruciale est de continuer à créer. Quiconque s'engage dans un travail créatif le sait, il est tout à fait courant qu'une œuvre ne suscite pas la réaction espérée ou ne rencontre pas le succès attendu. Pourtant, en refusant d'abandonner et en continuant à créer, vous vous ouvrez la voie vers une vie d'artiste épanouie. Je vous aime tous.
Tagame. We are bounds. Dessins hardcores. Du 9 au 18 octobre. Galerie Atelier-Vitrine, 21 rue Alexandre Dumas 75011. Signature le 10 octobre avec Les mots à la bouche.
