Non, Marine Le Pen n’est pas Mylène Farmer

Xavier Héraud

Début décembre, le député RN Jean-Philippe Tanguy a comparé Marine Le Pen à Mylène Farmer, au motif qu’elles « comprennent » toutes deux les gays. Une analogie qui n’a pas de sens.

RN ouvertement gay Jean-Philippe Tanguy dans une interview au magazine Elle : « puisqu’elle a été discriminée toute sa vie à cause de son nom, Marine Le Pen a cette même blessure que les homosexuels ont en eux. Elle les comprend, comme Mylène Farmer », avance-t-il.

Dans l’entretien, il ajoute : « Marine Le Pen est sensible aux difficultés, aux injustices et aux aléas qu’elle a beaucoup subis dans sa vie. Et elle a prouvé, par sa résilience et sa force d’âme, sa capacité à se redresser […] Les personnes homosexuelles ou non, qui ont eu à subir des discriminations, comprendront ma phrase. »

En pleine période électorale, l’intention est limpide : capter l’électorat gay. Une démarche qui peut sembler contre-intuitive dans un parti d’extrême droite. Même si les personnes LGBT ne sont pas insensibles aux droites nationalistes. Selon un sondage IFOP réalisé pour Têtu en 2022, 30 % des personnes LGBT s’apprêtaient à voter pour un·e candidat·e d’extrême droite à l’élection présidentielle (Le Pen, Zemmour ou Dupont-Aignan).

Une homophobie bien ancrée au FN

Historiquement, l’homophobie est en tout cas bien ancrée dans le parti fondé par Jean-Marie Le Pen. En 1984, le père de Marine Le Pen qualifie l’homosexualité d’« anomalie biologique et sociale ». En 1987, il demande que l’on place les malades du sida — majoritairement gays en France à l’époque, qu’il nomme des « sidaïques » — dans des lieux clos. Plus tard, en 1995, il reconnaît la présence d’homosexuels au FN, mais précise-t-il : « il n’y a pas de folles. Les folles, on les envoie se faire voir ailleurs. » On se souvient aussi d’un « pédé ! » lancé à un opposant lors d’un déplacement filmé.

La base du parti se veut encore plus radicale. La mouvance catholique intégriste du parti, emmenée par des figures comme Bernard Antony et soutenue par le vice-président Bruno Gollnisch, n’a jamais de mots assez durs ni assez d’insultes pour les homosexuels, dans la presse d’extrême droite ou dans la rue, comme lors des manifestations contre le Pacs.

Les choses évoluent sensiblement avec la montée en puissance de Marine Le Pen et son accession à la tête du parti en 2011, ce qui ne va pas sans froisser de nombreuses susceptibilités en interne. La vieille garde s’en prend régulièrement à la nouvelle présidente en raison de l’influence réelle ou supposée d’hommes gays dans son entourage, au premier rang desquels le vice-président Florian Philippot ou Steeve Briois, futur maire d’Hénin-Beaumont. Bruno Gollnisch s’étrangle ainsi publiquement du ralliement de Sébastien Chenu, membre fondateur de Gaylib, raconte l’historien Mickaël Studnicki dans son livre Droites nationalistes et homosexualités. L’ancien numéro 2 du FN se serait bien vu, il est vrai, succéder au fondateur du parti.

La presse nationaliste n’est pas en reste, ajoute l’historien : « pour Rivarol, le FN est devenu une vraie « cage aux folles », qu’il conviendrait de renommer le « Rassemblement rose Marine», où l’on pourrait désormais célébrer la Gay Pride, dans la mesure où le parti a dorénavant « vocation à devenir un cloaque, une immense et vomitive backroom ». »

La présence d’hommes gays au RN est aujourd’hui incontestable. Parmi les députés élus aux dernières législatives, il y en aurait près d’une trentaine. Outre Chenu et Tanguy, on peut citer Thomas Ménagé, etc. Pour autant, cela rend-il Marine Le Pen et le RN ouverts aux droits et aux vies des personnes LGBTQ+ ? Rien n’est moins sûr.

Une opposition constante aux droits LGBT

La présidente du FN/RN s’oppose depuis toujours aux droits LGBT, à commencer par l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. Mais, contrairement à certains cadres du parti, elle ne manifeste pas aux côtés de La Manif pour tous, tout comme Jean-Marie Le Pen n’avait pas manifesté contre le Pacs. Mickaël Studnicki, auteur de Droites nationalistes et homosexualités en France, le constate : « Marine Le Pen adopte en effet une tactique similaire à celle employée par son père quinze ans plus tôt, en condamnant le projet de mariage entre couples de même sexe, mais en refusant de s’impliquer personnellement, tout en laissant à ses cadres et ses militants l’opportunité de descendre dans la rue. »

Marine Le Pen vote ensuite contre la PMA pour les couples de femmes. Elle s’oppose à la reconnaissance des enfants nés par GPA ou à l’intervention d’associations LGBT ou féministes dans les écoles.

Dénonciation de l’homophobie, mais non sans arrière-pensées

À la différence de son père, en revanche, Marine Le Pen adopte un discours de dénonciation de l’homophobie. À l’Assemblée, le groupe RN vote d’ailleurs en faveur de la proposition de loi du sénateur Hussein Bourgi pour la reconnaissance de la responsabilité de la Nation dans la répression de l’homosexualité. Mais derrière ce revirement se cachent de lourdes arrière-pensées. Ce discours illustre un recentrage idéologique plus global, qui se focalise sur la lutte contre les musulmans en délaissant les thématiques chères à la frange catholique traditionaliste, progressivement marginalisée au sein du parti.

Morgan Crochet, ancien rédacteur en chef de Têtu, relève un extrait d’interview éloquent dans un article sur son blog Mediapart : « elle déclare d’ailleurs sur France Inter, le 23 juin 2021, répondant à une critique de Clément Beaune citée par Nicolas Demorand : « je pense que monsieur Beaune devrait d’abord s’interroger pour savoir si, dans tous les quartiers de France, les homosexuels peuvent marcher dans la rue en se tenant par la main. (…) Il s’avère, en l’occurrence, que les droits des homosexuels ne sont pas respectés dans toute une série de zones de non-droit en France. » »

Cette stratégie d’instrumentalisation de la lutte contre l’homophobie pour mieux dénigrer les musulmans a déjà été adoptée avec un certain succès aux Pays-Bas avec le Parti de la liberté de Geert Wilders, ou l’AfD en Allemagne, présidé par une femme lesbienne, Alice Weidel.

Mais la dernière phrase de l’interview sur France Inter illustre bien les limites de ce positionnement : « moi, en ce qui me concerne, je suis tout à fait opposée à quelque discrimination que ce soit, et je pense qu’il ne faut faire la promotion d’aucune sexualité auprès des mineurs. »

Cette phrase fait largement penser à la loi contre la « propagande LGBT » de Poutine, reprise par Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, que Marine Le Pen soutient et avec qui le RN est allié au Parlement européen. Là-bas, les eurodéputés RN — parmi lesquels Jordan Bardella, souvent pointé du doigt pour son manque d’assiduité à Bruxelles — s’opposent systématiquement aux mesures favorables aux personnes LGBT, comme l’interdiction des thérapies de conversion. Pour l’instant, Marine Le Pen n’a pas déclaré qu’elle ferait voter une loi similaire aux lois russes et hongroises si elle ou son parti étaient au pouvoir. Mais il suffit de regarder ce que fait la première ministre Giorgia Meloni en Italie ou le président Donald Trump aux Etats-Unis pour voir ce que fait l’extrême-droite une fois au pouvoir, même dans un pays du G7 : s’en prendre aux droits des personnes LGBT à la moindre occasion. 

Une comparaison offensante pour Mylène Farmer

Dès lors, y a-t-il besoin d’expliquer longuement pourquoi la comparaison avec Mylène Farmer est ridicule, si ce n’est offensante pour l’intéressée (et pour les gays, qui ne sont pas aussi crédules que ça). L’artiste n’a certes jamais fait de grandes déclarations politiques tonitruantes, mais, par le biais de ses chansons, elle a toujours affirmé un humanisme à toute épreuve et un soutien sans faille à la communauté LGBT.

Dans Souviens-toi du jour, qui figure sur l’album Innamoramento, Mylène ne chante pas «si c’est un homme / taper sur les musulmans à volonté », mais « lui parler d’amour à volonté ». Mylène chante l’amour, Marine la haine. Là est toute la différence.

Photo : Obtatala Photography / Shutterstock

Partager:
PUB
PUB