Face à l’homophobie et au sexisme, ces relations, souvent caricaturées dans la pop culture, se révèlent être de véritables refuges amicaux et solidaires.
Depuis l’enfance, Anthony s’est toujours senti plus à l’aise avec les filles. Ses amitiés féminines lui semblent « naturelles » et « évidentes », tandis que ses relations avec les garçons sont marquées par la compétition et la virilité. « Au collège, je n’étais pas masculin et je n’étais pas encore out. Mes relations avec mes amies faisaient beaucoup parler : il y avait des rumeurs sur moi et on me traitait de pédé », se souvient le directeur adjoint d’un magasin de prêt-à-porter, à Paris.
Ce vécu ne surprend pas le sociologue Arnaud Lerch, auteur du livre Sociologie de l’homosexualité (Éd. La Découverte, réédition en 2026), qui observe que lorsque des jeunes gays font l'expérience du rejet, de la violence de la part d’hommes hétérosexuels, des formes de solidarité peuvent se mettre en place dès l'enfance. « L'existence d'une sociabilité féminine leur permettra alors d'échapper en partie à la turbulence virile des matchs de foot ou des jeux de bagarre », illustre-t-il. La spécificité de ces amitiés, c’est justement qu’elles ne répondent à aucune injonction sociale traditionnelle comme le mariage, et remettent ainsi en cause l'idée que les rapports hommes-femmes doivent être romantiques ou sexuels.
Des amitiés fortes et fusionnelles
Comme Anthony, Hiury, 30 ans, a grandi entouré de femmes. D’abord sa mère, avec qui il passe beaucoup de temps petit dans son salon de coiffure, puis ses cousines et ses copines de classe. Au point où un jour son père a demandé à la direction de son école primaire à ce qu’il travaille systématiquement avec des garçons lors de travaux de groupe. Mais rien n’y fait : leur univers, « les petites voitures », « le foot » ne l’intéresse pas : l’actuel assistant chef de projet dans la parfumerie préfère jouer aux poupées et s’imaginer dans un monde imaginaire avec ses amies. Aujourd’hui encore, son entourage est quasi exclusivement composé de femmes ou d’hommes gays avec qui il ressent un « effet miroir ». « Je m’identifie à eux car on a vécu des choses similaires. » Un récit partagé par Léo*, 26 ans, qui ajoute que les femmes sont souvent des alliées de la lutte des droits LGBTQIA+ : « à la marche des fiertés, certaines ne sont pas queer et pourtant elles sont là. »
De son côté Coco, 25 ans, bisexuelle, dit avoir tissé des liens d’amitié « très forts » et « fusionnels » avec deux amis qu’elle a rencontrés lorsqu’elle était adolescente et étudiante. « Avec eux, c’est simple car on ne se voit pas comme potentiel partenaire sexuel, on se sent en sécurité. » La parisienne raconte aussi avoir plus de facilité à se confier avec eux sur des sujets deep ou intimes, comme le libertinage qu’elle pratique. « Notre amitié démarre sur un non-jugement car on est déjà jugé dans la société », argue-t-elle.
Même ressenti pour Alice*, lesbienne, qui confie avoir accepté sa sexualité grâce à ses amis gays. « Ces amitiés m’ont beaucoup apporté car j’étais un « garçon manqué », je me sentais rejetée par les filles. » L’étudiante en école de cinéma note aussi que la force de ces liens c’est le partage de références culturelles communes ou le fait de fréquenter les mêmes soirées queer. Dans ces fêtes parisiennes, Lou, 26 ans, accompagnée de ses potes gays, se sent d’ailleurs particulièrement libre. « Que ce soit au niveau de (sa) tenue, de (son) comportement, de ce (qu’elle dit) ou de ce (qu’elle boit). »
Dans ces espaces, les gays ont souvent été stigmatisés pour leur excès, leur côté too much : « il n'est pas rare de trouver entre les femmes et les homosexuels des formes de validations mutuelles vécues comme plus authentiques. Pour les femmes, ces regards se différencient à la fois du regard masculin hétéro, potentiellement emprunt d’arrières-pensées sexuelles et du regard des paires, possiblement marqué par la rivalité ».
Pop culture et « meilleur ami gay »
Dans la pop culture, l’héroïne qui a un meilleur ami gay est souvent perçue comme « trop », trop grosse, trop gothique, trop extravagante : « si elle est vue de cette façon par la société, elle est en revanche acceptée auprès de son ami ou d'un espace communautaire qui laisse place à l'expression des différences », développe le spécialiste. Dans les films et les séries, cette figure est souvent présentée comme ultra efféminée, passionnée de mode, occupant le rôle de confident auprès d’une héroïne hétérosexuelle, à l’image de Stanford Blatch et Carrie Bradshaw, le duo de Sex and the City. Si de nouveaux récits émergent peu à peu, comme dans la série Netflix Love, Simon, qui inverse cette dynamique en mettant en scène un lycéen gay dont le meilleur ami est hétérosexuel, ils restent minoritaires.
Malgré le peu de représentation, ces amitiés entre hommes gays et femmes sont décrites comme des refuges pour les témoins interrogés. Le sociologue Arnaud Lerch nuance et précise qu’elles n’échappent pas pour autant au patriarcat : « les gays ne se sont pas immunisés contre le sexisme et les femmes contre les formes d'objectivation. » L’expression sexiste et homophobe « fille à pédé » a d’ailleurs été utilisée pour décrire des femmes — souvent non LGBTQIA+ — qui nouent des relations amicales avec des hommes gays, parfois comme un accessoire ou pour montrer qu’elles seraient modernes. Anthony se souvient d’une amie qui le contactait uniquement pour faire du shopping ou lorsqu’elle avait un problème de couple : « il n’y avait jamais de conversations profondes entre elle et moi, j’avais l’impression d'être son sac à main », résume-t-il.
*prénom anonyme
