L'insatiable réalisateur allemand Rosa von Praunheim, activiste gay de la première heure, s'est éteint en décembre dernier à l'âge de 83 ans. Il laisse derrière lui une œuvre gargantuesque, résolument pédée, loufoque et rebelle. Retour sur ses grands films, son amour des marges et son combat sans relâche pour la visibilité homosexuelle.
Rosa von Praunheim s'est fait tout seul. À commencer par son nom d'artiste : Rosa, c'est la couleur rose en allemand, celle du triangle assigné aux déportés homosexuels dans les camps de concentration nazis. Praunheim, c'est le nom du quartier de Francfort où il a grandi, qu'il flanque d'une particule pour se donner un petit côté aristo. Il débarque à Berlin-Ouest au début des années 1960 pour étudier la peinture à la prestigieuse université des arts. Il s'y ennuie rapidement, claque la porte. Le jeune homme profite de ses vingt ans, écume les bars clandestins gays. Il commence à tourner ses premiers court-métrages à la fin des années 1960.
En 1971, c'est la révélation: deux long-métrages de Rosa von Praunheim sont diffusés à la télévision publique allemande. Le premier, Die Bettwurst, est une satire hilarante sur l'enfer du couple hétérosexuel plan-plan et des conventions petites-bourgeoises. Le film remporte un vif succès et va devenir culte par la suite. Le second, au titre kilométrique Ce n'est pas l'homosexuel qui est pervers mais la société dans laquelle il vit, mi-pamphlet, mi-manifeste, va devenir la pierre angulaire du mouvement gay outre-Rhin. Rosa y raconte, en une suite de tableaux plus drôles et cyniques les uns que les autres, le parcours d'un jeune homosexuel allemand de Berlin-Ouest qui s'émancipe des idéaux conservateurs. « À travers le scandale que ce film a déclenché je suis devenu célèbre et mal famé », s'amusait à dire le cinéaste. Sa diffusion a surtout provoqué une prise de conscience collective chez des dizaines de milliers d'homosexuels. Le mouvement gay allemand s'est constitué dans les jours et les semaines qui ont suivi.
Premier baiser homosexuel à l'écran
Depuis lors, Rosa von Praunheim n'a cessé de tourner des films, longs comme courts, à un rythme effréné, jusqu'au bout de sa vie, pour arriver à plus de 150 films. Son dernier film, l'autofiction Truie satanique (voir filmographie ci-contre), est sorti dans les cinémas allemands en novembre 2025, à peine quelques semaines avant sa mort, survenue le 17 décembre 2025. Et le précédent, 30 ans à la cravache – une docufiction sur une de ses voisines, domina de métier –, le mois d'avant... Il arrivait bien sûr que la qualité s'en ressente, certains films étaient bâclés, mais cette profusion de gueules et de sujets que Rosa avait l'art de dénicher avait un charme fou.
En plus d'avoir montré le premier baiser homosexuel que l'Allemagne ait jamais vu à l'écran, Rosa von Praunheim a aussi été un activiste gay de premier plan, prêt à sortir l'artillerie lourde quand il le fallait.
Au début des années 1990, il a ainsi outé deux stars de la télé allemande en plein direct. Il a également été le premier à avoir fait un film sur le sida en Allemagne, en 1985 (voir filmographie). Rosa von Praunheim prenait aussi un malin plaisir à se rendre sur les plateaux télé déguisé – en magicien, en clown, en dompteur. Il aimait furieusement se faire remarquer.
Sa santé déclinant, il avait épousé l'homme qui partageait sa vie depuis de longues années, Oliver Sechting, en décembre dernier. Cinq jours avant sa mort. Avec bulles de champagne, costume rose et paillettes. Du Rosa tout craché. Plutôt qu'une sobre révérence, il aura préféré une joyeuse pirouette et puis s'en va.
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Dix nuances de rose – Rosa en dix films
Die Bettwurst (1971)
Littéralement, « La saucisse de lit », expression utilisée par le réalisateur pour désigner un traversin. Cette comédie à l'humour camp est une critique du couple hétérosexuel petit-bourgeois dans tout ce qu'il a de plus coincé et sinistre. C'est un film culte en Allemagne, et il a même été adapté en comédie musicale il y a quelques années.
Ce n'est pas l'homosexuel qui est pervers mais la société dans laquelle il vit (1971)
LE film incontournable de Rosa von Praunheim. Il raconte le parcours d'un jeune Allemand homosexuel de Berlin-Ouest, qui tente d'abord de reproduire l'idéal petit-bourgeois du couple hétérosexuel en version gay puis qui s'émancipe et se politise au fil de ses rencontres dans l'underground gay berlinois.
L'Armée des amants ou La Révolte des pervers (1979)
Documentaire sur le mouvement homosexuel aux États-Unis dans les années 1970. Le film est basé sur des dizaines d'interviews d'activistes de New York et San Francisco.
Un Virus sans morale (1985)
Comédie grinçante sur le virus du sida, qui fut le tout premier film en Allemagne à parler de l'épidémie. Les personnages du film finissent tous par être contaminés et sont envoyés sur une île-prison par le gouvernement allemand. Cinq années plus tard, Praunheim sortira sa Trilogie du sida, trois documentaires dédiés à la lutte contre le sida.
Transexual Menace (1995)
Portrait du groupe d'activistes trans américain.e.s Transexual Menace.
L'Einstein du sexe (1999)
Biopic du docteur Magnus Hirschfeld, pionnier de la cause LGBTIQA+ en Allemagne.
Bête noire des nazis, qui pillèrent son institut de sexologie et brûlèrent sa bibliothèque, le médecin juif s'exila en France.
Les Tantouzes ne mentent pas (2001)
Sous les paillettes, l'activisme homosexuel : tendres portraits de quatre « tantouzes » berlinoises mythiques : Ichgola Androgyn, Bev StroganoV, Tima die Göttliche et Ovo Maltine.
Les Garçons de Bahnhof Zoo (2011)
Dans ce documentaire, Rosa von Praunheim va à la rencontre des jeunes prostitués roumains qui travaillent autour de Bahnhof Zoo, la station de Berlin mal famée où zonait autrefois Christiane F.
Darkroom – Des gouttes mortelles (2019)
Film policier sur un tueur en série gay qui tue ses victimes en versant de la Liquid Ecstasy dans leur verre. Le scénario est inspiré d'une série d'empoisonnements dans des clubs gays berlinois qui ont eu lieu en 2012.
Truie satanique (2025)
Le dernier film de Rosa von Praunheim. Un docu-fiction truculent, à haute teneur autobiographique, dans lequel le réalisateur évoque son rapport à la célébrité et son propre vieillissement.








