Il est l’étincelle qui embrase la scène aux côtés des Reines de « Drag Race France ». Des studios de répétition à l'effervescence de l'Accor Arena,
Thomas Vrabie a transformé le mouvement en manifeste. Entre virtuosité technique et quête d'acceptation, le danseur se livre sur son parcours : là où le corps devient une arme politique et le talon, un plaidoyer. Rencontre sans fard.
Bonjour Thomas. Pour commencer, pourrais-tu nous présenter ton parcours et nous dire d’où tu viens ?
Je m'appelle Thomas Vrabie, j'ai 24 ans. Je suis né près de Marseille, dans un petit village qui s'appelle La Bouilladisse. J'ai passé la majeure partie de mon adolescence à Grenoble avant d'emménager à Paris il y a quatre ans, quand j'avais environ 20 ans. En résumé, j'ai fait une petite traversée Sud-Nord plutôt sympathique, et cela fait maintenant quatre ans que je suis pleinement Parisien et que ma carrière a véritablement décollé ici.
Est-ce que tu te souviens du moment précis où la danse est entrée dans ta vie ?
Je m'en rappelle très bien, c'est un excellent souvenir. Ma grande sœur, Laura, a deux ans de plus que moi. Quand j'étais petit, elle faisait de la danse dans notre village et on allait toujours voir ses galas de fin d'année. Un jour, en accompagnant ma maman pour inscrire Laura, je l'ai regardée et je lui ai demandé : « est-ce que je peux essayer ? ». Ma mère a immédiatement accepté, en me disant « oui, évidemment », et depuis ce jour-là, je ne me suis jamais arrêté. Je remercie d'ailleurs ma maman de m'avoir soutenu et accepté ainsi, car ce n'était pas forcément gagné d'avance.
Tu emploies le terme « accepté ». Pourquoi ce mot est-il si fort pour toi dans ce contexte ?
Parce qu’à 6 ans, en entrant en primaire, on sentait déjà qu'il n'était pas « normal » qu'un garçon veuille faire de la danse. Mon père, qui vient d'Europe de l'Est, était très ancré dans les clichés et le cadre de la masculinité traditionnelle. Il n'était pas forcément fan que je choisisse la danse plutôt qu'un autre sport plus « classique » pour un garçon. Ma maman a été celle qui a su écouter son enfant et ses envies simples, sans projeter de peurs ou de codes sociaux sur moi.
Comment ce simple plaisir d’enfant s’est-il transformé en ce que tu appelles aujourd'hui une « nécessité vitale » ?
Durant toute mon enfance, la danse était purement un moment de plaisir, de jeu et de fun. C’est en devenant adolescent, lors de mon entrée au collège, que tout a basculé. Mon déménagement à Grenoble à cet âge charnière a été une transition compliquée. On m'a tout de suite étiqueté comme « le garçon qui danse » ou « celui qui n'avait que des amies filles ». J'ai subi du harcèlement. À ce moment-là, la danse est devenue mon arme, mon refuge et ma raison de vivre. Je ne voulais plus que ce soit un simple loisir dans un coin de ma tête, je voulais en faire ma vie entière pour transformer cette souffrance en force.
Ce corps, qui a été la cible de moqueries, comment a-t-il évolué à travers cette période difficile ?
C’est une question essentielle. Au début du collège, à cause de cette période dépressive, j'ai pris beaucoup de poids. La nourriture était mon échappatoire. J'ai traversé une phase de surpoids, voire d'obésité. Puis, vers la classe de quatrième, j'ai réalisé que je pouvais me sentir fort en m'investissant totalement dans le sport et la danse. J'ai littéralement « fondu ». Aujourd'hui, je fais très attention à mon corps ; je vais à la salle, je danse parfois dix heures par jour. C’est mon outil de travail, ma machine, et il est indispensable d'en prendre soin, même si je reste convaincu que tous les corps sont beaux, peu importe leur forme.
Quelles sont les figures qui ont sculpté le danseur que tu es ?
Il y a plusieurs strates. Professionnellement, j'ai eu des mentors exceptionnels comme Ronan Andrieux, Martin Gavidia ou Delphine Lemaitre. Ils m'ont aidé à découvrir ce que j'aimais et à évoluer réellement. Côté création pure, je suis fan de la manière de bouger de Robbie Blue aux États-Unis, de Parris Goebel ou de Holden Maples. Mais mes plus grandes inspirations viennent des pop stars. Depuis tout petit, Beyoncé et Lady Gaga sont mes raisons de vivre. Toute ma créativité découle de mon amour pour la performance, la scène et l'extravagance. Elles ont été un refuge pour mon identité et mon style. Enfin, ma famille reste mon socle : ma mère pour son combat, mon frère et ma sœur pour leur force.
On dit souvent que la danse commence là où les mots s'arrêtent. Qu'arrives-tu à exprimer par le mouvement ?
Dans la vie, je suis un garçon assez réservé, timide et simple. Mais sur scène, je deviens une « boule de feu » qui explose. La danse me permet d'exprimer tout ce que je n'arrive pas ou n'ose pas dire dans le quotidien. Par exemple, si je me sens très « garçon » dans la vie de tous les jours, sur scène, j'explore ma féminité ou des aspects plus « créatures ». C'est un processus : plus le temps passe, plus j'arrive à assumer qui je suis et à réduire la séparation entre l'homme et l'artiste.
Parlons d'un accessoire spécifique : les talons. Qu'est-ce que cela change dans ton ancrage ?
J'ai commencé le talon assez tard car je ne m'y autorisais pas, à cause de la connotation strictement féminine du style. Pourtant, si le talon peut être féminin dans les courbes, il peut aussi être extrêmement valorisant. Techniquement, c'est un travail de fou furieux pour les appuis et la condition physique. Mais surtout, cela m'apporte une confiance absolue. Avec 12 centimètres de plus, je me sens extrêmement puissant. C’est un accessoire qui n'impacte pas ma masculinité, mais qui augmente mon identité.
Tu parles d'un travail de « fou furieux ». Quelle est ta relation à la discipline ?
Le danseur est un mélange entre un artiste et un athlète. C’est l’un des métiers les plus compliqués car il faut entretenir une machine physique capable de tenir des shows de trois heures « full out », tout en nourrissant son cerveau et sa curiosité. J'ai une discipline très rigoureuse, presque militaire, inspirée des standards américains ou asiatiques où la discipline est le mot d'ordre. Quand je regarde Beyoncé, je vois que sa vie est une discipline ; j'essaie d'appliquer la même rigueur, car pour moi, la discipline est le vecteur de la qualité.
Drag Race France a été un tournant. Comment gères-tu l'équilibre entre servir la performance d'une Reine et exister en tant qu'artiste ?
Il faut avoir du recul. Souvent, le danseur professionnel fait partie du décor, comme un ingé lumière. Mais sur Drag Race, on se sent exister car nous sommes mis en avant par la production et par les Reines, qui sont très généreuses. C’est un milieu génial qui m'a fait énormément grandir en termes d'acceptation de soi. J'ai commencé comme danseur en saison 1 — c'était mon premier vrai contrat à 20 ans — et sur la version All Stars, j'ai eu la chance d'être assistant chorégraphe. Faire Bercy avec elles a été un moment suspendu. Je me souviens d'une date à Rennes, le jour de mon anniversaire, où j'ai réalisé : « waouh, ça va être ça ta vie ».
Tu as aussi collaboré étroitement avec Paloma...
Paloma est quelqu'un que je porte dans mon cœur. Il m'a fait confiance en me confiant sa première partie à la Cigale et aux Folies Bergère. C'était un honneur car on voit rarement des premières parties de danse pure. C'est là que j'ai pu expérimenter mon propre manifeste : commencer le show très masculin en costume noir, pour finir en body avec des seins strassés. J'étais fier d'assumer cette féminité sur une scène médiatisée. Pour moi, le corps est un outil politique ; on doit en être fier, peu importe à quoi il ressemble.
Tu touches aussi à l'enseignement et à la direction artistique. Quel est ton but ?
À 24 ans, je ne me considère pas encore comme un « prof » à 100%. Je suis plutôt un créateur qui aime transmettre ses outils et sa créativité. La direction artistique me passionne car elle demande une vision globale : les lumières, les plateformes, les tenues. Je ne me vois pas seulement comme danseur, mais comme un artiste complet qui mélange les genres.
Quels sont tes projets pour les mois à venir ?
Je suis sur plusieurs rendez-vous en même temps. Sur scène avec Piche et une longue tournée mondiale avec une artiste que j'adore, Sam Quealy. J'ai également eu la chance de co-chorégraphier le show pour elle, ce qui est un immense accomplissement. En parallèle, je reste ouvert aux futures aventures avec Drag Race, même si le planning est chargé.
Si tu avais un conseil pour le petit Thomas de 6 ans, quel serait-il ?
Je lui dirais que la valeur numéro un, c'est de s'accepter ! Ma force vient du fait que je célèbre mon identité. Il faut s'écouter, s'aimer et travailler dur pour que ses rêves deviennent une réalité. Se célébrer, c'est le plus important.
Crédits photos : Franck Aubry/Pauline Privez







