Maspalomas : « Nous souhaitons que le film brise les tabous »

Cédric Lepine

Que reste-t-il de nos libertés quand le corps fatigue et que l’institution nous reprend ? Dans Maspalomas, en salles le 24 juin, les réalisateurs Aitor Arregi et Jose Mari Goenaga explorent la face sombre du grand âge : celle du renoncement forcé.

 

À travers le personnage de Vicente — incarné par José Ramón Soroiz, sacré meilleur acteur aux Goya 2026 après avoir reçu la Coquille d’argent à San Sebastián  — le film raconte le déchirement d’un homme arraché à son paradis canarien pour finir ses jours dans une maison de repos basque. Pour Vicente, vieillir ne signifie pas seulement perdre son autonomie, c’est aussi être condamné à la clandestinité : celle d'un homme LGBTQ+ qui, face au regard de sa famille et de l'institution, se voit contraint de « retourner au placard ». En s'appuyant sur l'histoire de cette génération qui a connu la répression franquiste, les cinéastes nous livrent une réflexion poignante sur la vulnérabilité des seniors et la persistance des silences. Rencontre avec deux auteurs qui  filment la vieillesse comme l'ultime territoire de résistance. Entretien avec les réalisateurs.

 

Dans le film, deux modes de vie opposés s'affrontent, contraignant Vicente à choisir : celui des fêtes et des plages de Maspalomas sur l'île de Grande Canarie et celui de la résidence pour personnes âgées à San Sebastián au Pays basque où vous vivez. Pourquoi ces lieux et que représentent-ils pour vous ?

José Mari Goenaga : C’est venu naturellement, au fur et à mesure que le scénario s'est développé. En fait, l'origine du film est très liée à ces deux espaces. La première idée est née à Maspalomas, quand j’y suis allé en vacances pour la première fois en 2016. D’emblée, j’ai été saisi, j'ai immédiatement songé à imaginer quelque chose là-bas. Dans la foulée, j'ai lu un article qui parlait des personnes âgées de la communauté LGBTQI+, qui, lorsqu'elles étaient inscrites dans des résidences pour adultes, se retrouvaient mises au placard de leur propre identité sexuelle. Dès lors, le lieu de la résidence pour adultes est apparu, en contraste avec Maspalomas et de là est partie l'histoire de Vicente, notre protagoniste.

Aitor Arregi : Ça m'a beaucoup plu quand j'ai lu le scénario. Ces lieux si distincts allaient nous permettre de comprendre le voyage non seulement physique, mais aussi émotionnel et psychologique de Vicente. Au départ, nous l’avons imaginé comme un touriste allemand parce que Maspalomas est une destination très courue par les Allemands, et les européens en général. Finalement, que Vicente soit basque a accentué les possibilités de contrastes, linguistiques, mais aussi parce qu’en novembre, Maspalomas baigne sous le soleil tandis que le Pays-Basque est gris, froid et pluvieux.

José Mari Goenaga : Nous essayons toujours de glisser nos propres histoires dans nos films, et si c'est possible de le faire en basque, parce que c'est notre langue. Nous adaptons à chaque fois nos récits à la langue appropriée et on adore travailler avec des acteurs basques. En tournant en basque, on a le sentiment de contribuer à une cinématographie encore en plein essor, qui a besoin de références, de participer à la culture basque.

Vicente apparaît du point de vue de ses corésidents comme un homme moderne parce qu'il est divorcé même si sa fille le voit différemment. Est-ce que l'on peut voir le protagoniste comme un homme de son époque incarnant la liberté et l'espoir de la jeunesse après la fin du franquisme ?

AA : Vicente est clairement quelqu'un de sa génération, qui peut représenter un peu les personnes de son époque. Il a vécu celle où, spécifiquement en Espagne, il y avait beaucoup de répression envers la communauté LGBTQI+. On parle là tout de même d'une jeunesse subie sous la dictature.

JMG : Et l’expérience et le souvenir de la Répression n’ont pas disparu du jour au lendemain. Encore aujourd'hui, des choses, par endroits, peuvent résonner avec le franquisme. La nouvelle génération est reconnaissante de la précédente pour toutes ses revendications, ses luttes et ses victoires. On parle de l'Espagne post-franquiste à travers le mouvement madrilène, de Pedro Almodóvar, etc. Cependant, c’est arrivé dans un périmètre et un environnement très concrets, à Madrid. D'un village à l’autre, en dehors de la capitale, la situation était différente. Je ne sais pas jusqu'à quel point on peut vraiment parler d'un changement.

Par exemple, à San Sebastián, dans les années 1980, il y avait beaucoup de bars d'ambiance qui n'existent plus aujourd’hui, sûrement en raison de la place des réseaux sociaux ? Dans la réalité, les choses ont été beaucoup plus complexes au sortir de la Dictature, et tout prend du temps.

Vicente a évolué sans modèles inspirateurs, sans savoir où regarder pour avancer en tant qu'homosexuel : il fait partie des nombreuses personnes qui ont été complètement mises au placard, ça a été difficile pour lui. Je crois qu'il est un homme de son temps. Il a pu sortir et faire son coming-out 25 ans plus tôt au milieu des années 1990, mais c’est très tardif dans son parcours de vie. Avoir été amoureux d'un homme lui a donné la force de sortir de son isolement. Malgré le temps écoulé, il a encore un long chemin à parcourir pour s'accepter, comme toujours en proie à une homophobie intériorisée.

Quelles ont été les inspirations pour construire Vicente et les autres personnages du film ?

JMG : Vicente, il vient d’un livre de David Leavitt, El lenguaje perdido de las grúas (Le Langage perdu des grues) où il est question en parallèle de l’histoire d'un père et d'un fils, tous deux homosexuels. Le fils ne dit pas son homosexualité à ses parents, mais il la vit librement en dehors, tandis que le père s’enferme totalement dans son homosexualité refoulée. La description de la figure du père dans son mariage a été très inspirante pour imaginer un peu le passé de Vicente avec son épouse, la relation avec sa fille, etc. Vicente est aussi une projection de mes angoisses, de ce que je peux ressentir en tant qu’homosexuel, des menaces qui peuvent m’inquiéter, toutes ces petites peurs que nous et certains homosexuels affrontent au quotidien.

Comment dire « je suis » ou « je ne suis pas » homosexuel, faut-il que le dise ou non ? Tout cela a construit la matrice du personnage de Vicente. Pour le peaufiner, nous nous sommes aussi inspirés de témoignages d’hommes qui avaient été mariés jusqu'à ce qu'ils décident de faire leur coming out. Il ne s'agissait pas pour nous d'observer des homosexuels dans une résidence, mais de confronter la personnalité de Vincente, une fois établie, à la situation générée par la vie en résidence. Aux yeux de Nerea, sa fille, interprétée par Nagore Aranburu, nous voulions qu'il n’apparaisse pas traumatisé par son passé. Vicente possède une blessure qu'il va devoir assumer, mesurer pour ensuite pouvoir la guérir. C’est ce qui affectait la manière dont il communiquait avec sa fille.

Concernant son compagnon de chambre, Xanti, interprété par Kandido Uranga, on désirait créer comme l’archétype d'une masculinité « traditionnelle » qui serait comprise comme elle l'était il y a trente ans. Dans le scénario, c'était une sorte de Juan Luis Galiardo l'archétype du macho ibérique dans les 70’s. Pour le public français, cela pourrait être Javier Bardem dans Jamón, jamón (1992) de Bigas Luna ou encore Lino Ventura. Xanti représente tout ce que Vicente aurait aimé être. D'un côté, il l'envie, de l'autre, il l'aime.

Quel était l’enjeu des dialogues entre Vicente et sa fille qui constituent une partie de l’intrigue ?

JMG : Nous voulions que ce soit le moyen d’évoquer le passé de Vicente et leur façon de se parler sans avoir à les montrer directement dans le film, sans que cela ne soit trop explicatif, sans entrer dans de longs dialogues. D’ailleurs, beaucoup de leurs échanges passent à travers des regards et des silences, ça aussi, ça en dit long sur ce que fut leur relation « avant ». C'est ainsi qu'ont été construites ces séquences, essentielles, car le film parle d'un voyage vers l'auto-acceptation de notre personnage, et comment, à travers celle-ci, se reconstruit le lien filial.

L’une de leurs conversations, très importante, c’est lorsque Vicente lui parle face à une photo où elle est dans ses bras. Il lui raconte alors quelque chose de son enfance, quelque chose qu'il n’avait peut-être jamais dit à personne, et qui illustre le début de son enfermement durant toute sa vie de couple avec sa mère. C’est un tournant vers une relation plus apaisée, plus profonde.

AA : Le film parle aussi des différentes formes de mises au placard propres à chacun. S’il est manifeste que Vicente efface son identité sexuelle en entrant à la résidence, sa fille aussi, d'une certaine manière, a un secret qu'elle n'a pas raconté à son fils, ni à son entourage. Elle aussi a occulté une part d’elle-même. 

Quels sont les différents tabous que doit affronter selon vous Vicente ?

 AA : Nous souhaitons que le film en brise certains. Au début, certains spectateurs peuvent se sentir un peu mal à l’aise. Le sujet de la sexualité entre deux hommes est banal dans le cinéma LGBTQI+, mais dans le cinéma, disons mainstream, il est beaucoup plus invisible. Si, en plus, on se penche sur le récit d’un homme de 76 ans, le tabou est double : le sexe et au troisième âge. On a donc voulu questionner aussi la manière dont nous vivons dans une société totalement homogène, alors que nous pensons qu’elle est naturellement hétérogène. Un préjugé encore dominant impose l’idée qu’à partir d’un certain âge, il n’y a plus de désir ni plaisir.

En Espagne, il y a même un concept utilisé d'une manière assez insultante, celui de « l'âge vert », désignant l'adulte masculin qui a des désirs sexuels. Ce tabou consiste à rejeter l'imagination de nos parents autour du sexe. La société perçoit l’attitude de Vicente comme celle d'un vieil homme qui vit comme un adolescent du troisième âge. Lorsqu'à Maspalomas, il fait la fête, fait du cruising, il est avec son ami : c'est quelque chose qui heurte sinon choque les gens parce que cela touche à la racine de ces tabous.

JMG : Oui, il y a même trois filtres dans le tabou. Le premier, c'est simplement le sexe, le second, le sexe entre hommes, et le dernier, le sexe entre hommes âgés. C'est comme si on ajoutait des couches d'incommodité pour certains. Cela nous a paru important que cette sexualité qui existe bel et bien soit visible et que le spectateur en prenne conscience. Nous vivons dans une société où certains se demandent si ce que nous racontons existe. Pourtant, les travailleurs de la Résidence confirment bien qu'ils doivent régulièrement traiter des sujets liés à la sexualité de leurs résidents et résidentes. Il reste beaucoup à faire et notamment en ne fuyant pas le sujet, en créant des références dans le cinéma. 

L'Église catholique est présente dans la résidence, mais on ne voit pas directement son opposition à l'homosexualité plus intime de Vicente. Quel rôle attribuez-vous à la religion pour Vicente ?

JMG : Il y a oui un épisode où l’on voit Vicente participer à une messe. À l’origine, dans le scénario, c'était un thème plus présent. Finalement, on s’en est écartés. Bien sûr, Vicente appartient à une génération où la religion a été beaucoup plus présente et même si c'est une petite référence, il était important qu’elle soit là. Nous vivons en ce moment dans une société qui, par plusieurs aspects, paraît plus ouverte, mais où son poids pèse paradoxalement encore lourd. On a le sentiment que l’expérience religieuse séduit encore beaucoup la jeunesse. La religion a été un outil d'oppression, surtout pour les homosexuels. Il est donc nécessaire d'avoir cela à l'esprit à tout moment, quand les risques de perdre les conquêtes sociales, l’accès aux droits, pour toutes les minorités, s’accentue. Elle n'est pas seulement affaire de spiritualité, mais marque les règles sur la façon dont nous devons vivre et nous comporter, peut mener à exclure certains secteurs, certaines communautés ou personnes.

AA : La religion fait partie des bagages culturels de Vicente et de sa génération. Les gens qui ont vécu en Espagne, à son époque, ont été, oui, sous l’influence inévitable de l'Église. Et bien que Vicente s'adapte petit à petit, j'ai l'impression, qu’intimement, malgré lui, il demeure sous cette influence. Beaucoup de gens peuvent se demander : « comment est-ce que quelqu'un qui est homosexuel, sachant toute la pression qu’exerce l'Église, peut encore suivre une messe ? ». Mais la psychologie humaine est pleine de nuances. J'ai toujours imaginé que le processus d'adaptation de Vicente dans la Résidence pouvait tout aussi bien passer par l’élimination de son identité sexuelle, pour se sentir, bien, de plus en plus à l’aise, en vivant une petite routine agréable avec Xanti…

 

Maspalomas, d’Aitor Arregi et Jose Mari Goenaga, en salles le 24 juin 2026, epicentrefilms.com

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