
Évidemment, personne n’a envie de casser l’ambiance. Nous voyons chaque année la liste des Marches des fiertés s’allonger, et comment ne pas s’en réjouir ? C'est l’occasion de faire la fête, de rappeler que tous les droits ne sont pas acquis. Le plaisir de marcher ensemble, réunis derrière des mots d’ordre choisis par les organisateurs et qui, parfois, nous énervent un peu. Dans l’éblouissant long-métrage Pédale rurale du jeune cinéaste Antoine Vasquez (lisez son interview dans le numéro 46) qui est encore projeté en salles, on assiste à cette maïeutique magnifique : chacun s’exprime, dans un climat safe, pour raconter la marche dont il rêve, ce qu’elle doit, à l’échelon villageois du film, porter comme message et ce qu’elle doit visibiliser. C’est émouvant ; la diversité des envies donne lieu à un accord et la préparation à quelques déboires, car la violence sévit partout.
C’est pourtant bien l’essentiel, encore et toujours : pouvoir vivre comme on l’entend, partout, avec son mari, sa femme, ses enfants ou ses amants et maîtresses, pour se glisser dans un modèle ou en inventer un nouveau. Je repense à cette phrase terrible, souvent entendue, grimaçante comme une idiotie parée de la vertu du bon sens : « La sexualité, c’est dans la chambre à coucher. Il suffit de rester discret. » Imaginez le combat pour obtenir des traitements efficaces contre le VIH en 1990 en mode « discret », et songez au nombre de morts supplémentaires. Imaginez une manifestation discrète pour avoir le droit de se marier et pensez aux fêtes que nous aurions manquées. J’exprime donc ici clairement ma solidarité avec toutes les personnes à qui l’on veut imposer cette discrétion quand elles rêvent de flamboyance. Je pense aux organisateurs de la Marche des fiertés de Faches-Thumesnil, dans le Nord, qui ont dû livrer bataille contre la mairie divers droite qui voulait les priver d’un droit essentiel. Je pense à la plus haute juridiction européenne, qui vient d’invalider la loi hongroise anti-LGBTQIA+ et à Viktor Orbán, défait, enfin. C’est exactement ce type de loi qu’une galaxie française essaie d’importer, au nom d’une étrange vision de la foi. Enfin, je pense à tous les militants du continent africain, au prodigieux courage qui leur est demandé. Au Sénégal, un pays qui bénéficiait d'une image plutôt tolérante, les arrestations arbitraires se multiplient. La loi homophobe votée l’hiver dernier et adoptée le 11 mars autorise des peines de prison de cinq à dix ans. La prévention des suicides et la diffusion de messages de santé sexuelle seront impossibles, tant les « dénonciations » sont encouragées et parfois relayées par des journaux salement complices. Les associations françaises reçoivent des messages désespérés. Alors que plus de la moitié des pays africains interdisent l’homosexualité, peu de voix s’élèvent dans la classe politique française. Par souci de discrétion ? Il nous reste la valeureuse Fatou Diome, écrivaine franco-sénégalaise, qui parle de négation de l’humanité et s’affiche, avec constance, face à la haine. Son travail vaut bien une citation, extraite de son livre Marianne porte plainte (Flammarion) : « L'affirmation de soi n'est pas une négation des autres, mais bien la capacité d'être parmi eux. »
Franck Desbordes, Directeur de la publication
