La Station-Gare des Mines, Le Sample, La Cité fertile, Le Gibus, La Flèche d'Or… Cette année, qu’il s’agisse de fermetures définitives ou de suspensions liées à des travaux, de nombreux lieux queers ou inclusifs s’apprêtent à baisser le rideau.
La capitale en regorge, et les Parisiens en redemandent. Face à un foncier rare et à des prix immobiliers parmi les plus élevés d’Europe, les conventions d’occupation temporaire se sont multipliées à Paris ces dernières années. Anciens hôpitaux, gares désaffectées, bâtiments administratifs ou friches urbaines : de nombreux sites vacants ont été confiés à des associations ou à des collectifs afin de redonner vie à un patrimoine architectural inexploité.
Souvent orientés vers des activités culturelles, sociales ou événementielles, ces lieux attirent de nouveaux occupants séduits par ces espaces atypiques aux coûts d’installation relativement faibles : les bâtiments sont en effet généralement mis à disposition dans leur état d’origine, avec peu de travaux engagés par les propriétaires, ce qui permet de proposer des loyers bien inférieurs à ceux pratiqués dans le privé.
Pour les bailleurs, l’opération présente un double avantage : limiter le coût de vacance de sites inoccupés tout en valorisant progressivement des quartiers ou des ensembles immobiliers en attente de réhabilitation. Ces occupations, qui se muent rapidement en tiers-lieux” branchés, restent toutefois précaires. Les contrats sont temporaires, sans garantie de renouvellement, et ce afin de permettre une reprise rapide des lieux lorsque débute le projet définitif, souvent un vaste programme immobilier mêlant logements, bureaux, commerces et création d’écoquartiers. Ce fut notamment le cas aux Grands-Voisins, tiers-lieu situé dans le 14e arrondissement de Paris dans l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul. Quant au Ground Control situé dans une ancienne halle de la SNCF du 12e arrondissement, le site est passé d’une friche culturelle expérimentale dans les années 2010 à un lieu beaucoup plus institutionnel et gentrificateur après les années covid, à l’image aujourd’hui des Frigots (13e), de la Bellevilloise (20e), du Centquatre-Paris (19e) ou de la Recyclerie (18e).
Depuis ces premières expérimentations, de nombreux lieux ont vu le jour, dont les fermetures annoncées relancent le débat sur la viabilité des concessions, et la philosophie qui en sous-tend l’existence.
La Cité fertile, Le sample, La flèche d’or
Créée en 2018 sur un ancien site ferroviaire d’un hectare, la Cité fertile, à Pantin, devrait fermer en fin d’année, après que la SNCF a cédé le lieu à l’Établissement public foncier d’Île-de-France (Epfif) en vue de la création d’un écoquartier. C’est un des exemples les plus probants de gentrification, puisqu’en participant au dynamisme de la vie sociale et culturelle du quartier, le site a préparé le terrain à une ville plus propre, plus rentable, et moins accessible à ceux qui faisaient l’identité initiale du lieu.
Après cinq ans d’existence, Le Sample, situé à Bagnolet, à l’est de Paris, dans d’anciens ateliers, fermera également ses portes cet été pour laisser place à un projet immobilier. “Si les charges du Sample n’ont cessé d'augmenter ces dernières années (hausse de l’électricité, réhabilitation du lieu, coûts des fournisseurs, masse salariale), les recettes quant à elles, bien qu’en progression via le bar et les privatisations, restent instables et dépendantes de facteurs extérieurs, explique le collectif dans un communiqué. Malgré un modèle largement financé, la forte saisonnalité - des étés favorables et des hivers déficitaires - fragilise aujourd’hui la trésorerie du Sample et ne laisse pas entrevoir d’amélioration à court terme, notamment pour 2026. Cette fragilité n’est pas un cas isolé, mais le symptôme d’un écosystème culturel précarisé, dans lequel de nombreux lieux assument des fonctions sociales, artistiques et politiques essentielles sans bénéficier de soutiens à la hauteur de leur impact.”
Dans le 20e arrondissement de Paris, la Flèche d’or, ancienne gare de Charonne de la Petite Ceinture, baissera le rideau le 30 juin, pour “une cure de jouvence”, selon la mairie de Paris. Un appel à projets sera ensuite lancé, dont rien n’indique qu’il sera remporté par l’InterCo, collectif qui a transformé le lieu en place forte du féminisme, de l’antifascisme, de l’antiracisme, et de la queerness militante, festive et solidaire.
“Le vrai sujet aujourd'hui, c'est que la ville ait les moyens d'ouvrir de nouveaux espaces, et donc d'ouvrir de nouvelles concessions, explique Frédéric Hocquard, adjoint de la maire de Paris Anne Hidalgo de 2017 à 2026 et chargé durant cette période de la vie nocturne. Il faut aider les gens à s'installer pour justement défendre la diversité.” Et de balayer toute critique du fonctionnement des concessions : “soit on agit, soit on ne fait rien du tout, on ne fait aucune intervention publique, on ne rachète aucun lieu… Mais ce n'est pas ma vision.”
Soit on pérennise des lieux alternatifs utiles à leur quartier, en veillant à ce qu’ils s’inscrivent dans la durée et profitent aux locaux, sans projet immobilier quand il existe par ailleurs tant de logements vacants à Paris et en Petite Couronne ?
La Station – Gare des mines fermée pour travaux
En 2015, SNCF Immobilier lance un appel à projets pour la reconversion d’une friche ferroviaire située dans le 18e arrondissement de Paris, en bordure du boulevard périphérique. Le collectif Mu, bureau de production artistique fondé en 2002, est retenu à l’issue de la consultation, fort notamment de son expérience à La Flèche d'Or.
“Nous étions alors une petite association culturelle de quartier, principalement engagée dans la production artistique au sens large – parcours sonores, ateliers à destination des publics scolaires, nous explique Thomas Carteron, responsable communication du collectif. Nous avons ouvert les portes de la Station le 12 juin 2016.”
Agrandie en 2020 avec l’ajout d’une parcelle extérieure de 5.000 m² et d’un nouveau bâtiment, La Station – Gare des mines, située aux portes d’Aubervilliers, s’est rapidement imposée comme l’un des hauts lieux de la scène underground parisienne.
Fin avril, le collectif annonce sur son compte Instagram une évolution majeure : “après dix ans de course effrénée au gré de baux précaires renouvelés d’année en année, la Ville de Paris a fait le choix de consacrer une place à La Station au sein du projet de réaménagement du quartier.”
Racheté par la Ville de Paris à la SNCF, le site, piloté par la société publique locale Paris & Métropole Aménagement, s’inscrit dans le vaste projet urbain Paris Nord-Est, qui prévoit la création d’un “quartier à dominante résidentielle, structuré par un espace public porteur d’une puissante armature paysagère et un ensemble d’équipements publics majoritairement sportifs incluant l’Adidas Arena”, stade construit pour les Jeux olympiques et inauguré en 2024.

Survivre au détriment de son identité ?
Le collectif alerte toutefois sur les conséquences économiques de cette transition : “cette pérennisation sonne comme l’aboutissement de nos efforts, mais cela a un prix : une pause de près de 3 ans pour travaux à partir de novembre 2026, le temps qu'une ville nouvelle éclose avec, en son cœur, une Station toute neuve. Trois ans, c’est long pour une structure dont le modèle économique qui (avec seulement 15% de subventions) repose à 85% sur ses recettes propres, principalement la billetterie et le bar, tout en maintenant une exigence artistique, un soutien à l'émergence. Cet équilibre, déjà tendu en temps normal, sera mis à rude épreuve par ces travaux.”
Mais au-delà de l’impact financier pour le collectif, c’est aussi l’identité du lieu qui pourrait être transformée. “On nous a finalement intégrés au projet d’aménagement, ce qui n’était pas acquis au départ. À terme, nous perdrons l’espace extérieur, qui faisait partie intégrante de l’expérience. À cela s’ajoutent des enjeux de voisinage, avec l’arrivée de nouveaux habitants à proximité. Cela change profondément notre modèle. Après, c'est sûr que le quartier va changer. C'est sûr. Après, il y a aussi des gens qui habitent dans ce coin-là qui ont envie que ça change”, explique Thomas Carteron, dont l’objectif est de préserver toutes les activités du lieu durant les travaux.
Car la Station ne se limite pas au clubbing : “nous programmons des concerts, développons des projets d’arts visuels et menons des actions solidaires. Nous hébergeons notamment une association qui assure un accueil de jour pour des personnes isolées, notamment des migrants en difficulté dans le quartier. Il faut comprendre qu’on n'a pas déguisé la station pour faire une boîte de nuit et vendre des spritz à 15 balles. L'idée, c'était de s'insérer dans le territoire, de faire des soirées gratos pour les voisins, d'accueillir les gens en galère qui étaient dans les tentes Décathlon juste à côté. C'est pour ça qu'on s'est battus pour rester. Maintenant, l’enjeu est de maintenir cet écosystème dans un même lieu. Or, à Paris, trouver un espace suffisamment vaste pour l’ensemble de ces activités est quasi impossible.”
Fondateur et directeur artistique, avec Léa Occhi, de Spectrum Waves, une soirée queer, techno et house hébergée par la Station depuis plus de huit ans, David Le Naour se prend de plein fouet la fermeture du lieu :“on est en train de chercher, mais c'est très compliqué, parce qu’il y a très peu de clubs qui correspondent à nos attentes en termes d’accueil, de vision ou même simplement d’atmosphère. Au-delà de Spectrum Waves, la fermeture de La Station met en difficulté tout un écosystème culturel indépendant, queer et expérimental qui a mis des années à se construire. Des collectifs comme le nôtre ne cherchent pas simplement une salle disponible : nous avons besoin d’espaces capables d’accueillir des publics minorisés dans de bonnes conditions, avec une vraie compréhension des enjeux liés à la sécurité, à l’inclusivité et à la liberté d’expression.”
Et pour les héberger, les clubs inclusifs ne sont pas légions : “aujourd’hui, beaucoup de collectifs comme Spectrum Waves, La Culottée, ou With Us se retrouvent confrontés au même problème : il existe très peu d’endroits où ces scènes peuvent continuer à exister sans devoir repartir de zéro, et qui permettent cette forme d’expérimentation artistique et sociale. Ce qui disparaît avec la Station, ce n’est pas seulement un club, mais un espace de respiration essentiel pour les cultures émergentes, queer et alternatives à Paris. Nous avons aujourd’hui besoin que les institutions accompagnent concrètement le collectif MU dans la recherche et la mise en place d’un nouveau lieu temporaire, afin de permettre à nos cultures indépendantes d’exister.”
Ces dernières années ont en effet vu la fermeture de plusieurs établissements gays privés, dont le plus emblématique, le Queen (1992-2018), d’abord situé sur l’avenue des Champs-Elysées. Et pour ne rien arranger, début mai, le Gibus, qui abrite entre autres la Purple, rendez-vous incontournable de la jeunesse queer parisienne et francilienne, et la Menergy, temple de la house, disco et techno fondée en 2014 par Babybear (Yannick Barbe) et Wonderbear (Oscar Héliani), a lui aussi annoncé sa fermeture, prévue fin juillet.
L
e Gibus jette l’éponge
“Moi, ce que j’ai fait, c’est une boîte de nuit. Et aujourd’hui, ce n’est plus possible”, explique Jean-François Meneboo, le directeur du Gibus, club situé à deux pas de la place de la République, à Paris. Et de pointer la concurrence des concessions : “quand vous démultipliez le nombre de concessions où quelqu'un peut avoir un lieu qui fait, je ne sais pas, 500 m2, sans le loyer correspondant, forcément il va pouvoir vendre des verres moins chers. Le Gibus, c'est 240.000 euros de loyer par an. Sans compter qu’on ne fait pas travailler de bénévoles…”
Un avis nuancé par le directeur exécutif du Syndicat national des entreprises gaies (Sneg & co), Rémi Calmon : “il y a des concessions sur lesquelles les loyers sont très chers. Mais dans votre accord de concession, vous pouvez vous engager à faire des investissements pour rénover un lieu, le mettre en conformité concernant l’accueil, l’accessibilité, la sécurité, etc. Ce qui compte, c'est que la concurrence soit loyale, et que chacun ait les mêmes réglementations et contraintes. Après, c’est vrai que beaucoup de grands clubs ont fermé parce que la jeune génération ne se reconnaît pas dans les établissements traditionnels. C’est devenu probablement beaucoup plus compliqué pour eux c’est certain.”
Les concessions ont au départ vocation à proposer ce que les établissements privés offrent peu : un lieu accessible financièrement, où l’on peut sortir, rencontrer du monde et faire la fête sans dépenser beaucoup. Mais avec le temps, elles sont devenues de véritables actrices de la vie nocturne parisienne. Leurs espaces extérieurs et leur image alternative attirant un public à la recherche de soirées plus détendues et plus abordables que celles proposées dans les clubs classiques…
Mais le souci principal sur lequel insiste Jean-François Meneboo est davantage lié à la lourdeur des réglementations, et le “double discours” des institutions à l’encontre des établissements privés : “on ne va pas se mentir, une partie de la communauté LGBT consomme des drogues de manière importante. Pour les lieux, c’est un souci, parce qu’on va devoir appeler régulièrement les pompiers. Ce qui est normal. Seulement chaque fois qu’ils se déplacent, ils font un rapport qui remonte ensuite aux services de police. S’il y en a trop, on vous menace de fermeture administrative. Vous saisissez le problème ? Il y a une pression très forte sur nous, alors qu’on travaille à la sécurité des personnes.” Et d’évoquer le problème des riverains : “les gens sont extrêmement intolérants. Je ne voudrais pas avoir un bar. C'est devenu l’enfer à cause du voisinage. Pour moi, la mairie de Paris parle beaucoup, mais agit peu. Ils sont pour les lieux de vie, mais dans le Marais elle envoie sa police municipale mettre des PV aux tenanciers du Cox et du Quetzal, parce que les consommateurs boivent un verre debout sur le trottoir. Toujours ce double discours.”
Le Marais a-t-il toujours soif ?
Le 5 mars 2026, une fermeture symbolique de plusieurs bars du Marais a été orchestrée afin d’interpeller les candidats à la mairie de Paris sur l’avenir du quartier et de sa vie nocturne après que le Cox et le Quetzal ont reçu des mises en demeure en provenance de la direction de l’urbanisme de la mairie de Paris Centre. En cause, la fréquentation de leur terrasse et le bruit occasionné par leur clientèle, qui leur valent de multiples contrôles de police.
Rémi Calmon a élaboré ce coup de com avec le Cox, le Duplex, le Freedj, le Cactus et le Quetzal : “le Quetzal et le Cox sont deux établissements qui illustrent à merveille le fait que, dans les années 1980, les établissements LGBT, qui étaient entièrement clos, dont les façades étaient 100% opaques, se sont ouverts sur la rue après la dépénalisation de l'homosexualité. Non seulement l’extérieur fait partie de leur équilibre économique et financier, mais c'est aussi une question politique de visibilité portée non pas par des militants, mais des commerçants qui revendiquent le fait de dire : « Moi, j'ai ma clientèle, elle est gay, elle ne se cache pas, on peut la voir à l'intérieur de l'établissement, au comptoir, à des tables en train de boire une bière, un cocktail, n'importe quoi, et on la verra même en terrasse, parce que nous avons une autorisation de terrasse, et qu’il est hors de question qu'on continue à rester dans le placard.»”
Pour Frédéric Hocquard, c’est tout le système qui doit être modifié : “personne ne comprend rien. Si vous avez un établissement dont le bruit est produit une hotte d'extraction, de désenfumage ou d'aération, c'est la ville qui va s'en occuper. Si par contre, c'est de la musique amplifiée, alors c'est la préfecture. Pareil pour les terrasses. Tout ça n'a aucun sens. Il faut qu'à un moment donné, il y ait un seul service, une seule entrée et un seul élément de discussion, et que ce soit compréhensible pour tout le monde.” Il propose également de donner plus de pouvoir aux villes : “la fermeture administrative dépend uniquement de la préfecture de police. Mais ça pourrait être un pouvoir partagé, et quand la préfecture dit « Ah ben là, tiens, on va fermer », la ville pourrait s’y opposer pour telle ou telle raison.”
Pour protéger les établissements, le maire de Londres, Sadid Khan, impose aux promoteurs d’insonoriser les logements qu’ils font construire à proximité des établissements festifs et nocturnes. Une mesure qui semble aller dans le sens de l’ancien adjoint d’Anne Hidalgo : “ce qu'il faudrait faire, et c'est une demande de la part des organisations professionnelles, c'est travailler sur le droit d'antériorité. C'est-à-dire qu'à partir du moment où quelqu'un s'installe dans un espace dans lequel il y a un usage qui peut être festif etc., il ne puisse pas arriver à faire fermer l'endroit.”
Quant aux concessions, la durée du bail semble être une autre piste sérieuse pour inscrire les projets alternatifs dans la durée, et ne plus simplement servir la spéculation immobilière. “Les bails courts rendent nos financements extrêmement compliqués, explique Thomas Carteron. C’est compliqué d’expliquer à des banquiers qu'on va rembourser des investissements assez colossaux sur un bail précaire d'un an ou de six mois…”
Mais Paris a-t-elle la capacité, et surtout la volonté, de conserver des espaces festifs, politiques et réellement accessibles sur la durée, face à la pression des investisseurs ?
Crédits photos : Iheb Fehri pour la soirée Spectrum Waves


