David Hockney, la vie en technicolor

Patrick Thévenin

Mort à 88 ans, l’artiste star incarnait une forme de sagesse joyeuse : celle d’un homme libre qui n’a jamais cessé de regarder le monde avec curiosité, de peindre le désir, les garçons, la lumière et les paysages comme autant de célébrations de la vie. Portrait d’un dernier géant, libre jusqu’au bout.

Avec son béret vissé sur la tête, sa cigarette Dunhill au coin des lèvres, ses grosses lunettes de myope et ses appareils auditifs collés aux oreilles (l’une de ses marques de fabrique depuis ses 44 ans), David Hockney avait fini, à 88 ans, par incarner une sorte de patriarche gay idéal. Une figure rassurante et bonhomme, avançant avec le style discret et la classe tranquille de ceux qui se sont beaucoup agités, ont beaucoup aimé et beaucoup donné au monde, au point de ne plus craindre de le quitter.
La superstar anglaise de l’art le confiait d’ailleurs sans angoisse à Libération en 2017 à l’occasion d’une des nombreuses rétrospectives qui lui étaient consacrées : « je vais mourir bientôt, mais en attendant, j’ai quelque chose à faire qui m’excite. » L’excitation comme moteur, non seulement de son œuvre mais de toute une existence : c’est certainement la clé de l’engouement émerveillé que suscite Hockney. Car toutes ses œuvres reflètent un même élan, un même étonnement devant la beauté du monde, qui ne l’a jamais quitté tout au long de sa vie.

 

Une peinture hantée par son amour des garçons
Né le 9 juillet 1937 à Bradford, dans le Yorkshire, David Hockney grandit dans une famille modeste de la classe ouvrière, entouré de quatre frères et sœurs. Dès l’enfance, il se sent différent. Très timide et fin observateur, il dessine sans relâche et manifeste très tôt, dès l’âge de dix ans, une passion pour l’art, encouragé par son père, qui a renoncé à une carrière artistique. À l’école, il comprend également qu’il est attiré par les garçons. Dans l’Angleterre puritaine et industrielle des années 1940 et 1950, où l’homosexualité est encore un délit, c’est un lourd secret à porter. En 1959, à 22 ans, il intègre le prestigieux Royal College of Art de Londres. Tout bascule alors. La capitale anglaise est en pleine effervescence. Hockney y débarque en provincial timide et en ressort métamorphosé. Il rencontre le peintre américain R. B. Kitaj, qui devient son mentor et l’encourage avant tout à oser. Il se lie également d’amitié avec Derek Boshier et Peter Phillips, futurs piliers du British Pop Art, dont Hockney deviendra rapidement la figure centrale. En 1960, à seulement 23 ans, il est l’un des premiers artistes britanniques de sa génération à assumer publiquement son homosexualité, ce qui exige un courage immense à cette époque. Sa manière de vivre et d’aimer s’exprime alors sans censure dans ses premières œuvres ouvertement gays, comme The Cha-Cha That Was Danced in the Early Hours of 24th March 1961, Doll Boy ou We Two Boys Together Clinging. Des tableaux où se mêlent tendresse, maladresse, désir et humour. Une affirmation de soi qu’il ne reniera jamais : « être gay m’a donné une vision différente du monde. J’ai dû inventer ma propre vie, mes propres codes. C’est pour cela que mon travail est si personnel.  »

 

Un pilier du pop art
Très vite, Hockney attire tous les regards. Il expose à la Young Contemporaries et la critique le désigne déjà comme un talent majeur. Puis il s’installe à Los Angeles, tombant amoureux du soleil californien, des piscines bleu translucide, des corps masculins bronzés et de la liberté sexuelle qui y règne. C’est un véritable coup de foudre artistique et personnel. « Los Angeles m’a libéré », répétera-t-il souvent. C’est là qu’il rencontre, en 1966, Peter Schlesinger, un étudiant de 18 ans qui devient son grand amour, sa muse et son compagnon pendant près de dix ans. Leur relation passionnée, souvent tumultueuse, nourrit profondément son œuvre. Au milieu des années 1960, Hockney trouve définitivement sa voie : une peinture autobiographique et lumineuse, peuplée d’amis, de familles, d’amants, de piscines, de garçons qui se douchent innocemment, d’intérieurs et de souvenirs. Une succession de close-up sur des instants de vie et d’excitation. De retour à Londres en 1968, il devient l’une des figures emblématiques du Swinging London, cette révolution culturelle où se mêlent mode, musique (Beatles, Rolling Stones), Pop Art et libération des mœurs, avec une énergie créative incroyable. Il peint Cecil Beaton ou Rudolf Noureev, impose son style vestimentaire inimitable ­— cheveux blond décoloré, lunettes rondes en écaille, vêtements aux motifs excentriques — et devient une figure de la bohème internationale, fortement inspirée par l’esprit hippie. Dès lors, il pose ses valises au gré de ses envies et de ses curiosités. À Paris, où Jack Hazan réalise le documentaire A Bigger Splash, qui contribue encore à asseoir sa renommée internationale, même si sa projection va provoquer un choc émotionnel sans précédent pour l’artiste. Puis à nouveau à Los Angeles, où il ne cesse de peindre, explorant tous les formats, tous les supports et tous les médiums : dessin, peinture, encre de Chine, acrylique, aquarelle, Polaroids, fax, photocopieuses et, plus tard, iPad, au grand dam des collectionneurs et des critiques d’art.

 

La Californie, la Normandie et la campagne anglaise
À la quarantaine, alors qu’il perd presque totalement l’audition, Hockney savoure à Los Angeles sa consécration. Ses œuvres atteignent des prix records, tandis que les plus grands musées du monde lui consacrent des rétrospectives. Mais il ne s’arrête jamais : ni d’aimer (il partagera plus de dix ans de sa vie avec Gregory Evans, puis bien d’autres compagnons), ni de militer pour les droits LGBTQ+, ni d’affirmer son homosexualité, ni de réfléchir à la peinture. Il convoque Picasso, Van Gogh, Rembrandt ou Matisse, disserte sans fin sur la perspective, voyage sans relâche, ses célèbres dessins mexicains en témoignent, et pose un regard toujours curieux, à la fin de sa vie, sur la campagne anglaise ou normande. Cette curiosité insatiable et cet émerveillement permanent forcent le respect, même si une profonde mélancolie traverse son œuvre : celle laissée par les nombreux amis et proches emportés par le sida.
Dernier grand artiste de son époque, farouchement libre et affranchi, David Hockney a retrouvé, à travers son œuvre, la magie simple de retranscrire une émotion universelle : l’émerveillement devant un paysage, un visage ou une lumière. Il sublime ce choc esthétique par des aplats de couleurs franches et une attention inouïe aux jeux d’ombres et de lumière. Une manière de célébrer la vie, les garçons et le plaisir d’être au monde. Comme il le résumait lui-même : « j’ai peint mon homosexualité sans honte, parce que je n’en avais pas honte. Pourquoi aurais-je dû en avoir honte ? C’est l’une des plus belles parties de moi. Je n’ai jamais fait de coming out officiel. J’ai simplement commencé à peindre ce que je ressentais. Mes tableaux étaient mon coming out. » 

 

Légendes : 
© David Hochney, Archives David Hockney
Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) (1972), © David Hockney, Collection privée
A Bigger Splash (1967), © David Hockney, Tate, Londres (ou Collection Tate, U.K.)

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