La BD sort du placard

Julien Claudé-Pénégry

Longtemps traquée par la censure et sommée de filer droit, la bande dessinée n’a pourtant jamais cessé de faire des vagues en coulisses. Jusqu’au 21 mars 2027, le Musée d’Angoulême hisse enfin le drapeau arc-en-ciel avec l’exposition « LGBTQomics, lettres d’amour à la bande dessinée ».

Des premiers baisers clandestins de 1900 aux chefs-d'œuvre contemporains d’Alison Bechdel ou de Jul Maroh, découvrez comment les marges ont discrètement redessiné toute la pop culture. Première mondiale à cette échelle, cette manifestation culturelle majeure redessine l’histoire globale du Neuvième Art de 1900 à nos jours sous le prisme de la subversion et de l’émancipation queer.


C’est un événement historique d’envergure internationale pour le monde du Neuvième Art. Pour la première fois à cette échelle, une institution muséale place au cœur de sa programmation la question des engagements, des désirs et des représentations des personnes et artistes LGBTQIA+. L’ambition est claire : redessiner une histoire globale de la bande dessinée, de 1900 à nos jours, à travers le prisme de la subversion et de l’émancipation.

 

Un parcours plastique et politique contre la censure
L’intérêt fondamental de cette exposition réside dans son statut de jalon historiographique unique. Pour la toute première fois, une institution muséale d’envergure nationale place au cœur de sa programmation la question des engagements, des désirs et des représentations des personnes et artistes LGBTQIA+. On n’y vient pas uniquement célébrer des icônes isolées, mais documenter comment le Neuvième Art, structurellement sous surveillance et encadré par des censures morales strictes au XXe siècle, a pu s’ériger en espace plastique alternatif pour inventer de nouvelles esthétiques. Les commissaires Irène Leroy Ladurie et JeanPaul Jennequin invitent ainsi le public à découvrir une autre histoire de la bande dessinée, longtemps restée à l’ombre de la grande histoire officielle et qui n’attendait que d’être dévoilée. Pour étayer cette vision ambitieuse, le projet s’appuie sur une rigoureuse sélection d’œuvres qui croisent en permanence les entrées historiques et esthétiques. Le corpus réunit une centaine de planches et dessins originaux ainsi que de nombreux documents de travail issus d’horizons multiples. Ces pièces d’exception proviennent des fonds patrimoniaux de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, de grands musées européens comme le Museo Reina Sofía de Madrid ou l’IVAM de Valence, d’institutions spécialisées nordaméricaines à l’instar du Leather Archives & Museum de Chicago, et directement des archives personnelles des auteur·ices. De plus, un partenariat scientifique majeur noué avec La Contemporaine (Université Paris Nanterre) permet d’enrichir l’environnement visuel par des pièces de presse historiques indispensables — Le Gai Pied, Homophonies, Libération ou Charlie Mensuel — éclairant précisément le contexte sociopolitique de l’émergence de ces œuvres.

 

Le récit d'une émancipation
La force de l’exposition tient à sa scénographie chronologique et thématique, particulièrement dynamique, pensée comme une traversée fluide vers la visibilité, en sept moments phares. Le voyage s’ouvre sur la période des nondits avec le chapitre « Queer avant la lettre », qui couvre la première moitié du XXe siècle. Le visiteur y est invité à décoder les signaux subversifs distillés au sein de chefsd’œuvre grand public — l’ambiguïté de genre dans Krazy Kat de George Herriman ou dans le manga Metropolis d’Osamu Tezuka, la sensualité masculine exacerbée sous la plume de Burne Hogarth dans Tarzan. Avec la libération des mœurs des années 1960–1970, le parcours s’accélère vers « La révolution sexuelle ». On y croise œuvres majeures et pièces confidentielles : Harry Chess (premier personnage ouvertement gay créé par Al Shapiro en 1964 pour Drum), les comics de Mary Wings, les dessins explicites de Tom of Finland ou le détective transgenre Anarcoma de Nazario.
Cette émancipation se déploie ensuite de façon plus collective dans « Se montrer », centré sur les années 1980–1990. On y voit l’émergence de l’anthologie nordaméricaine Gay Comix et les albums de Ralf König, dans une décennie marquée par l’épidémie de VIH/Sida. Suit « Se raconter », qui consacre l›avènement de l›autobiographie et du roman graphique : des formats plus amples abordent des trajectoires existentielles complexes, portées par Alison Bechdel, Fabrice Neaud ou Howard Cruse, en résonance avec les combats pour le PACS et le mariage pour tous.
L’exposition pénètre enfin l’ère contemporaine avec « S’explorer », montrant la diversification des récits — de la jeunesse (Bichon de David Gilson) aux expérimentations plastiques (toiles de soie de Nino Bulling) et aux plateformes de webtoons. En fin de parcours, « Ouvertures » propose des lignes thématiques sur la transidentité, l’histoire des communautés et les superhéros LGBTQIA+, tout en réservant un espace érotique. Un espace adulte audacieux est équipé d’un « pornomatoon » pour explorer l’approche de Gengoroh Tagame ou d’Oliver Frey ; le trajet s’achève sur la section poétique Premiers émois, une commande à neuf artistes internationaux (David Shenton, Roberta Gregory, Joseph Kai, Quentin Zuttion, entre autres) restituant la fraîcheur des premiers troubles du corps et du cœur.

 

Une triple expertise 
La légitimité et la pertinence de cette vision reposent sur le profil complémentaire des concepteurs. Irène Leroy Ladurie, chercheuse à l’Université de Lausanne, apporte un regard universitaire pointu sur la représentation des sexualités et de l’intime dans la bande dessinée contemporaine. 
JeanPaul Jennequin, historien, traducteur et dessinateur, est le spécialiste pionnier de la BD LGBT en France. En mettant à disposition une partie de sa collection personnelle constituée depuis la création de son fanzine Bulles gaies (1989), il garantit un ancrage mémoriel et militant exceptionnel à l’événement.  Illustrée par une affiche officielle signée Alison Bechdel, cette grande rétrospective s’affirme comme un rendezvous culturel incontournable pour redéfinir l’histoire de la bande dessinée sous l’angle de la marge et de la subversion. Après sa halte historique en Charente, l’exposition se transportera à Nanterre, où elle sera visible à La Contemporaine de novembre 2027 à mai 2028. Elle prouve que les minorités sexuelles et de genre n’ont pas seulement trouvé refuge dans la bande dessinée : elles en ont profondément réinventé les codes, les formats et l’horizon politique.
 
Infos : www.citebd.org

Partager:
PUB
PUB