Concert de Céline Dion : so gay, you slay

Anne-Laure Pineau

Si beaucoup d’encre a coulé sur la première du spectacle de Céline Dion, on a peu parlé de la communion dans la communion. Celle formées par les lesbiennes, les queer, les gays, venues en nombre pour célébrer le retour de leur diva. 

Une queen à paillettes et manteau de plumes, une diva résiliente, balayant la méchanceté et le manque d’empathie de certains d’un revers de main. Le 12 septembre dernier, une marée humaine habillée en tenue de soirée ou en tee-shirts estampillés Céline, a gagné les abords de la Plénitude Arena à Nanterre pour la première date d’une série de 26 concerts que Céline Dion égrainera jusqu’au printemps. 

On a beaucoup parlé des VIP - Michelle Obama, Oprah Winfrey, Valérie Lemercier ou Édouard Philippe - on a beaucoup tendu le micro aux fans de la première heure, les quadragénaires hétéros flanquées de leurs époux ou de leurs meilleures copines. Mais si certaines cordes vocales et glandes lacrymales ont particulièrement été mises à l’épreuve ce soir-là, ce sont bien celles du peuple LGBTQI+ rassemblé sous la coupole.

Présente avec mon épouse dans le parterre, nous embrassons d’un regard les chaises devant nous, et la foule dans les gradins, alors que nous attendons une star interplanétaire qui nous est curieusement si intime. Sur scène, une sorte de monolithe géant, chrysalide d’un déluge d’enchantements à venir. Dans les oreilles, une playlist de tubes internationaux censés meubler plus que faire monter la sauce. Peut-être la playlist Spotify concoctée par Céline Dion elle-même pour la Pride 2025 ? 


Devant nous, un charmant couple – un coiffeur de vedettes et son mari manager – regarde les jolis éphèbes, les corps sous les chemises en satin ou les polos ajourés, qui sans discontinuer passent et repassent pour une bière ou un besoin naturel, le regard pétillant d’émotion. Derrière nous, un couple de lesbiennes étasuniennes, casquettes, shorts longs, chemises ramenées aux coudes, n’en reviennent pas de leur chance. Dans quelques minutes, elles entendront Céline interpréter “leur chanson” – Because you loved me – et hurleront avant de s’étreindre comme si le monde n’existait plus autours d’elles. Ce soir, c’est leur Céline à eux – plus que la star de Vegas – qui sort du placard. 

 


Une longue histoire d’amour


Let’s admit it : la communauté a toujours eu à cœur d’aduler les divas performant une féminité poussée à son maximum, comme Dolly Parton, Dalida, Mylène Farmer, Cher et maintenant Theodora. Et elles ont souvent rendu la pareille, accueillant d’un regard bienveillant les transformistes comme les drag queens qui les imitent, ou les hommages qu’on leur tend, de Ru Paul à John Waters. Céline Dion a, tout comme ses consoeurs, multiplié les gages de son engagement avec la communauté. Après la reprise du morceau Ziggy, de Luc Plamondon et Michel Berger, en 1991 – en pleine explosion du SIDA en France – elle offrait en 2008, une interview à un petit média en ligne britannique me-me-me.tv où elle expliquait non seulement sa proximité avec les nombreux membres de son équipe concernés, mais en évoquant en toute simplicité que si l’un de ses fils était gay, cela ne changerait rien à l’amour qu’elle continuerait de lui porter : “je veux qu'il s'épanouisse en tant qu'être humain. Je veux que mon fils puisse me parler. Je suis à ses côtés, c'est lui que j'ai voulu. S'il est homosexuel, il n'en reste pas moins mon fils, [et je n'en serais] pas moins heureuse pour autant”.

En 2017, elle signait à l’occasion de l’ouverture du mois des Fiertés une lettre d’amour à la communauté : “c'est un honneur pour moi de pouvoir adresser des mots d'enthousiasme, d'encouragement et de force, en soutien à la Pride et à tous mes amis de la communauté LGBTQ. J'ai toujours dit que la musique est un langage qui ne connaît pas de frontières, et il est tout aussi vrai que l'amour est un sentiment qui ne connaît pas de frontières”. Il y a un peu de cet amour-là que l’on retrouve dans l’hommage rendu par Xavier Dolan dans Laurence Anyways (où résonne le tube “Pour que tu m’aimes encore”) et surtout dans Mommy où la chanson “On ne change pas” résonne comme l’hymne d’une génération qui ne veut pas abdiquer sur la question de l'identité.

 


Un show, comme une revanche

On ne change pas”, justement, ouvre le spectacle, comme un clin d’œil à cette séparation de plusieurs années entre un public conquis et une star malgré tout inatteignable. Des “retrouvailles” savamment orchestrées après la mise en ligne d’un documentaire larmoyant “Je suis Céline Dion” (Amazon Prime) et la clôture d’une inoubliable cérémonie des JO à Paris. Pendant deux heures trente de show avec tenues toujours plus kitsch (robe de mousseline et organza noire Dior, grande robe à strass dévoilant une jambe athlétique / combi de matador Schiaparelli ajourée sur le torse et les bras / cape de plumes rose / bustier Alaïa inspiration Gautier) et des mises en scènes grandioses, les inverti.es de la soirée en ont pour leur argent. 

Après “on ne change pas”, “Ziggy” ou “The Power of love”, entrecoupées de prises de parole sur l’amour, la musique comme joie commune et les faiblesses qui deviennent des forces, Céline Dion a repris le hit “I feel love” de Donna Summer en intro de “I’m alive”. Elle file sur une autre inspiration, Eurythmics et ses sweet dreams : “Keep your head up, moving on.” Avant de percher ses octaves sur “All by myself”, elle retombe sur Callas, la Divina, la madone des madones, femme affranchie vénérée par bien des gays. Quand les trois dernières minutes une partie de l’audience approche de la scène, s’écrase contre les crash barrière pour approcher le phénomène. Nous sommes de cette foule et près de nous, des jumeaux en larmes et chemises à carreaux, hurlent leur admiration en soprano. Ils sont nos frères ce soir, et quand vient le temps de sortir, c’est avec l’énergie d’une Pride que nous regagnons nos pénates.

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