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Florian Bardou, la poésie, les garçons et les étoiles

Xavier Héraud

A 32 ans, le journaliste sort un premier recueil de poésie, intitulé « Les garçons, la nuit, s’envolent ». Des poèmes qui parlent de désir, de sexe et surtout de garçons. Strobo dresse son portrait. 

« Je dis pédé / parce que c’est ma vie / parce que ça salit / mais qu’on s’en fout / que ça suinte / que ça sente ». Si vous pensez encore que la poésie est un art un peu suranné, il va falloir réviser votre logiciel. Ces quelques vers sont extraits du premier recueil de poésie de Florian Bardou, Les garçons, la nuit, s’envolent. En quelques dizaines de poèmes, ce toulousain de 32 ans installé à Paris prouve à ceux qui en douteraient que la poésie n’est pas restée bloquée il y a cent ou cent cinquante ans. 

Il nous reçoit chez lui dans le XIXème arrondissement, les yeux encore rougis de la soirée de lancement du livre qui a eu lieu la veille au bar A la folie, dans le parc de la Villette. Avant d’être poète, Florian Bardou est avant tout journaliste. Il apprend son futur métier à l’école Sciences Po de Toulouse, où il est né. Il quitte la ville rose une première fois à 20 ans, pour passer une année d’études en Argentine. Un moment « fondamental », juge-t-il aujourd’hui. « Ça a été ma déclaration d’indépendance », précise-t-il, avant d’ajouter : « j’avais fait mon coming-out un ou deux ans avant. J’habitais encore chez mes parents. Ils ont été très vite au parfum, il n’y a eu aucun problème avec eux. Mais ce non-dit qui plane pendant des années, le fait d’aller très loin, ça te permet de pouvoir te libérer. J’ai mis du temps à le digérer et comprendre ce que ça avait permis. C’est aussi à Buenos Aires que j’ai découvert ce qu’était le clubbing ou les clubs. » 

« Cette envie profonde de vouloir créer »

Il débarque ensuite à Paris pour commencer sa carrière de journaliste. Ses débuts se font dans la presse communautaire à Yagg.com ou Têtu, où ses rédacteurs en chef [dont l’auteur de ces lignes] remarquent immédiatement sa plume. Il rejoint Libération en 2016. Il y écrit sur les questions environnementales, parfois les questions LGBT, depuis récemment le lifestyle ou la poésie. Il s’épanouit dans l’écriture, mais il lui manque quelque chose. « Ça fait très très longtemps, enfin depuis que je suis gosse, que j'aime écrire. La presse écrite, c'est aussi un métier d'écriture, et l'avantage de Libé c'est que c'est un journal qui donne beaucoup de place à l'écriture et tu as une grande liberté de ton et de créer ton propre style. Donc déjà le fait d'écrire tous les jours, je pouvais assouvir ça. Et en même temps il y avait cette envie très profonde ancrée depuis très longtemps de vouloir créer. »

Créer oui, mais quoi ? Avant de sauter le pas, il lui a fallu franchir le pas qui mène du professionnel à l’artistique. « Je n’y arrivais pas, comme beaucoup de gens, dit-il. C'est difficile. On écrit des choses, on a des histoires qui naissent dans notre tête, et puis on n'arrive pas à les mettre sur le papier. Tu écris une page et tu dis non, c'est nul. Derrière tout ça, il y a beaucoup  la peur du regard des autres. Finalement, j'ai compris qu'à 30 ans que je pouvais m'autoriser à écrire, à publier, à montrer. On s'en fout du regard des autres.  »

La poésie, presque comme une évidence

Restait ensuite à trouver le bon vecteur pour assouvir ses envies créatives. La poésie finit par s’imposer, presque comme une évidence. « Un jour, j'étais dans le train, il y a deux ans, au mois de mars, et je descendais dans le sud, et là, je me suis mis à écrire un poème, et puis je me suis dit, demain, j'en écrirai un autre, se souvient-il. Et puis je me suis dit, pourquoi je ne ferais pas ça tous les jours ? Et donc, j'ai commencé à écrire un poème par jour. Au début, je me disais, tiens, un mois. Et puis ensuite, j'ai passé un mois, je me suis dit, tiens, trois mois. J'ai fait ça jusqu'à l'été, jusqu'à mi-juillet à peu près, donc bien quatre mois et demi, ce qui fait que tu multiplies par quatre fois trente, ça fait beaucoup de textes. »

Ses poèmes parlent de garçons — comme beaucoup de gays il ne dit jamais « hommes », de désir, de sexe, de clubbing, des étoiles. Les mots employés sont crus, mais jamais vulgaires. Un exemple, avec Quality time: « juste tes fesses / juste mes reins / c’est ce qu’il faut /  »quelques promesses / après la baise / c’est bien ». Après avoir trouvé une maison d’édition, il publie enfin Les garçons, la nuit, s’envolent. Au-delà des mots, Florian Bardou expérimente sur la forme. On y trouve des poèmes courts, comme Def.: « Qu’est-ce qu’un poème? / Du sperme plein ta gueule de démon », des poèmes longs, des vers, de la prose. Très peu de ponctuation (les deux virgules du titre sont trompeuses) ou de majuscules. 

Continuité générationnelle

On remarque en exergue du recueil trois citations de trois poètes/écrivains de générations différentes: Federico Garcia Lorca, Guillaume Dustan (mort en 2005) et l’anglais Andrew McMillan, né en 1988. Une façon de se placer dans une sorte de continuum communautaire et artistique? Pas forcément répond-il, avant de préciser sa pensée: « Quand tu commences cette démarche artistique ou d'écriture, tu arrives après un certain nombre de personnes. Tu dois d'un côté leur rendre hommage parce que tu as pu les lire, parce que même sans les lire, ils occupent une place, communautaire ou non. Il y a aussi beaucoup d'autrices qui, pour moi, sont importantes, et m'ont beaucoup apporté, que ce soit Duras, Annie Ernaux, Monique Wittig. Tout ça, c'est une espèce de ciel d'étoiles, de bonnes étoiles qui t'accompagnent, qui accompagnent ta propre démarche, et forcément, chacun.e ouvre aussi un champ sur une façon d'aborder le langage ».

Comme pour beaucoup d’artistes, l’acte de création fait aussi office de catharsis.  Suite à une séparation et à la perte de deux grands-parents, il vit un moment compliqué. 

« Je ne dirais pas que ça a été thérapeutique, mais ça a permis aussi d'accompagner un truc de guérison, d'exprimer des choses qui étaient profondément là, que j'avais besoin de sortir, sur le désir, sur l'amour, sur les vieilles choses que tous les mecs peuvent éprouver et garder en eux depuis des années, explique-t-il. Ça a été un moyen aussi, entre autres choses, de sublimer ça par un geste créatif. Et je pense qu'on retrouve un peu cette ambivalence dans le recueil. Il y a à la fois des choses très douces, des choses un peu noires aussi, qui traduisent aussi une forme d’ambivalence. »  

Zones sombres de la communautés

Si beaucoup de ses poèmes évoquent une certaines joie de la vie pédé, quelques poèmes en particulier, s’aventurent des zones plus sombres. On pense notamment à Week-end, Trou noir et Zone grise.

Zone Grise parle de consentement, de viol. Il a écrit le texte d’un coup, après un reportage sur le vélo électrique. « J'avais mon carnet, j'étais en métro, j’ai commençais à écrire, écrire, écrire. Je suis rentré, je l'ai fini. En une heure, je l'avais plié. Comme quoi, il y avait un truc qui avait besoin de sortir de cette façon-là, un an. Et c'était, je pense, un an, un an et demi après cette question du MeToo Gay de la discussion que ça avait pu créer, de l'écho que ça avait pu avoir, d'une discussion avec ma psy, là-dessus, qui n'avait pas forcément abouti sur le moment. Un temps de digestion plus tard, ça ressort de cette manière-là. Et ça permet peut-être à d’éventuels lecteurs, par la poésie, de réveiller quelque chose. » 

Week-end semble décrit ce qui ressemble fort à une longue session de chemsex, avec ses hauts et ses bas. « C'est libre d'interprétation, répond-il. Moi, ce n’est pas ma pratique, mais ce sont des choses que je pouvais voir dans mon entourage ou me retrouver dans des situations où je le voyais. Parce que c'est un texte qui a été écrit en mars 2021. Il ne faut pas se leurrer: à cette époque-là de couvre-feu, tous les week-ends, des gens passaient 48 heures en after, dans des appartements dont ils ne sortaient pas. Et c'est encore le cas aujourd'hui. J'avais besoin de raconter ça. Et dans ces afters, il y a des choses extrêmement belles, mais il y a des choses extrêmement glauques aussi. Et ça crée une ambivalence qui est une matière, mais qui recoupe aussi cette question de, oui, c'est nos vies, et il n'y a pas des choses à mettre sous le tapis. »

De la difficulté à se dire poète

Même s’il vient de publier un recueil de poésie, il a encore du mal à se dire poète. « C’est difficile de s'autoriser à se dire qu'on l'est. Ça renvoie à des choses tellement puissantes… C'est un peu aussi vertigineux. Tu as l'impression d'avoir une espèce de charge sur toi, parce qu'en plus, en France, vu la place qu'occupe la littérature, littérature bourgeoise aussi, qui peut être très élitiste… »

Il évoque l’artiste britannique Kae Tempest. « Elle est beaucoup dans le slam, le spoken word, le fait de le représenter sur scène, elle a écrit un super essai, qui s'appelle Connexion, où elle dit comment la poésie, d'une forme, dans un monde apathique, permet de recréer de la connexion entre les gens, et de réveiller les foules. Et c'est par cet acte-là, en fait, qu'on change aussi la société. » 

Lecture nu

L’aspect performance de la poésie l’intéresse particulièrement. En décembre dernier, il a d’ailleurs fait une lecture nu A la folie. Un naturisme qu’il met aussi en pratique sur l’île du Levant, où il va depuis deux ou trois ans. Et il n’est pas le seul. Il y a même là-bas une « petite movida culturelle », pour reprendre ses mots. On y croise des gens de chez Madame Arthur, du Cabaret Poussière de Martin Dust. Le journaliste et photographe Mathias Chaillot a d’ailleurs immortalisé sur pellicule ces garçons du Levant. 

Quand il n’est pas en train d’écrire, de danser, ou de passer du temps avec des garçons, on peut aussi voir Florian Bardou sur le ring, avec l’association LGBT Paname Boxing Club. Poète et boxeur, à l’image d’Arthur Cravan, neveu d’Oscar Wilde, qui fut le précurseur des dadaïstes. Là aussi, sans doute une étoile, même lointaine, dans sa constellation. Une de plus. Si le poète, la nuit, s’envole, il le fait à l’évidence dans une nuit qui brille de mille feux.

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