En 1972, David Bowie déclare au Melody Maker « Je suis gay et je l’ai toujours été. » Une phrase qui manquait sans doute d’honnêteté, mais qui a transformé le rock à jamais.

Il y a ce meme qui revient régulièrement sur les réseaux sociaux. Il change de forme, jamais de fond : « Depuis que David Bowie est mort, le monde part en couille. » Le chanteur britannique s’est éteint il y a dix ans, le 6 janvier 2016, quelques jours après la sortie de son ultime album, Blackstar. On ne sait pas si la disparition de Bowie a précipité le monde dans le chaos, mais on sait qu’il a bouleversé le rock en 1972.
Il n’a que 25 ans lorsqu’il publie The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars, son album le plus célèbre. Plus qu’un disque, Ziggy est une performance totale, un personnage extraterrestre au « cul divin » venu sur Terre pour devenir rockstar. Ziggy Stardust, avec son esthétique androgyne et ses postures ambiguës, serait sans doute considéré aujourd’hui comme non-binaire, ni homme ni femme, les deux à la fois ou aucun des deux.
Cette même année, une simple phrase dans une interview au très influent magazine Melody Maker provoque une onde de choc : « Je suis gay et je l’ai toujours été, même quand je m’appelais David Jones. »
À l’époque, la déclaration est sidérante. Elton John, par exemple, ne révélera sa bisexualité que quatre ans plus tard. Les rumeurs s’emballent. On prétend même qu’une compagne de Mick Jagger les aurait trouvés dans le même lit. En public comme en privé, cela l'expose aux réactions homophobes. En France, rapporte son biographe Jérôme Soligny, on lui demande en conférence de presse : « Quand on parle de vous, faut-il dire il ou elle ? ». En 1973, lorsqu’il sollicite une rencontre avec Jacques Brel, ce dernier répond sèchement : « Comment un pédé pareil peut-il croire que j’ai envie de le voir ? ».

«La plus grosse erreur que j'aie jamais faite»
Au bout de deux ans, Bowie abandonne Ziggy, un personnage devenu trop envahissant pour lui permettre d’en incarner d’autres. Mais la phrase du Melody Maker continue de le suivre. Et son discours public, lui, évolue sans cesse. En 1976, il confie à Playboy : « C’est vrai, je suis bisexuel. Mais je ne peux nier que je l’ai très bien utilisé… C’est probablement la meilleure chose qui me soit arrivée. » Puis en 1983, dans Rolling Stone, il opère un virage à 180 degrés : « La plus grosse erreur que j’aie jamais faite. J’étais tellement jeune. J’expérimentais… »
Dix ans plus tard, désormais marié au mannequin Iman Abdulmajid, il livre une version définitive, toujours dans Rolling Stone : « Je crois que j’ai toujours été un hétérosexuel dans le placard… J’ai expérimenté physiquement, mais je n’y ai pas pris plaisir. Je voulais infuser Ziggy de vraie chair et de vrais muscles, et il fallait que je sois lui. L’ironie, c’est que je n’étais pas gay. C’était presque comme si je testais mes limites. Je n’étais pas du tout à l’aise avec ça. Mais il fallait que je le fasse.»
Après Ziggy, son œuvre, elle, a continué — parcimonieusement — de jouer avec les genres et les identités. Dans les paroles de la chanson Rebel Rebel, il y a cette phrase : “Got your mother in a whirl / She’s not sure if you’re a boy or a girl” (‘Tu donnes le tournis à ta mère / Elle ne sait pas si tu es une fille ou un garçon’). Plus tard, dans Hallo Spaceboy “Do you like girls or boys ? It’s confusing these days” (“Tu aimes les filles ou les garçons ? On ne sait plus très bien de nos jours”).
Au fond, l’orientation sexuelle de Bowie importe peu. Ziggy Stardust a dépassé son créateur pour devenir une figure autonome, une forme de révolution esthétique et politique. Bowie a montré que le rock pouvait être gay, ambigu, interstitiel — bref, libre. Il n’a pas inventé la fluidité de genre ni les sous-textes homoérotiques dans la musique populaire, mais il est celui qui les a fait entrer dans la modernité, quittant les cabarets pour électriser les scènes rock et pop. Pas mal pour un «hétérosexuel au placard».
Photo de une : Roger Woolman
Photo n°2 : Rik Walton

