Divina, mec hétéro et drag : « Ma part féminine avait des choses à dire »

Xavier Héraud

Une fois n’est pas coutume, Strobo dresse le portrait d’un homme hétéro cis. Mais pas n’importe lequel : François, rugbyman au sein de l’association Les Coqs festifs et drag queen, sous le nom de Divina.

Les hommes hétéros aussi se mettent au drag ! Aux Etats-Unis, il y a Maddy Morphosis, premier homme hétéro dans RuPaul’s Drag Race. En France, nous avons François. Il a aussi participé à Drag Race, mais sur un seul épisode. Il faisait partie de l’équipe de rugby invitée pour le défi make over de la saison 2 de Drag Race France

C’est la bordelaise Sara Forever, finaliste de la saison remportée par Keiona, qui en a fait sa drag sister, Divina. Et le rugbyman y a pris goût, au point de se lancer à son tour. Nous le rencontrons deux ans plus tard, dans un bar du centre de Paris, le Coq à l'âne, où il se produit régulièrement pour un entretien et une séance photo — en drag, bien sûr. 

François revient sur sa vie et son parcours tout en se maquillant. Il a grandi dans une « famille simple » de Levallois, en banlieue parisienne. Son amour du rugby se manifeste très tôt. Enfant, il rejoint le Racing Club de France où il restera de nombreuses années. « C'est là où j’ai été abordé pour la première fois par un homme, un adolescent, qui m'a proposé un petit truc, se souvient-il. J'ai refusé, ça ne m'a jamais intéressé. Mais c'est la première fois que j'ai rencontré, on va dire, quelque chose qui pour moi était différent.» 

A l’adolescence, un très bon ami lui annonce qu’il est gay. Ne sachant pas vraiment comment répondre, il se tourne vers sa mère. « Elle m'a conseillé surtout d'écouter. Et moi j'ai appris, j'ai appris avec lui. C'est pour ça que c'est quelqu'un qui me tient énormément à cœur. Même si j'ai eu beaucoup de mal à l'accepter au début, au bout de six mois, je me suis dit, allez, on prend les devants. On a 16-17 ans, on va sortir. Et je lui ai dit, viens, on va traîner du côté du Marais. C'était la seule référence qu'on avait du milieu. Moi, je ne connaissais rien. Le seul copain que j'avais ouvertement homo, c'est lui, et il ne connaissait rien non plus.»

Ils vont dans la Marais. Et François n’en repart jamais vraiment. D’autant qu’il se découvre d’autres amis gays. « Toute ma jeunesse a été faite d’annonces de coming outs autour de moi. J’étais heureux, même si je ne savais pas pourquoi ça arrivait. On aimait le théâtre, on aimait la musique, on aimait l'art. C'est vrai que c'est à travers l'art qu'on se découvre. Ça a été le cas pour beaucoup de copains. Et donc on a créé tout un petit groupe d'amis, dont certains qui sont devenus de très très bons amis, et même les parrains de mes enfants plus tard. »

En plus du sport, il se passionne pour l’art : huit ans de piano au conservatoire puis des études d’histoire de l’art. Mais il doit travailler pour aider ses parents et deviendra communicant dans le milieu artistique.

« Choisis un sport, je choisis l’équipe »

C’est en 2007 qu’il va se rapprocher du milieu sportif LGBT. «L’un des parrains de mes enfants m’a dit «choisis un sport et moi je choisis l'équipe».» François a envie de reprendre le rugby, qu’il avait aussi pratiqué en universitaire. Ce sera donc le ballon ovale. Pour ce qui est l’équipe, son ami l’amène aux Gaillards, une club inclusif, membre de la Fédération sportive gaie et lesbienne (aujourd’hui Fédération Sportive LGBT+). « J’y allais un peu à tâtons, mais je n’avais pas d’inquiétude : je savais qui j’étais. Et comme on dit, quand on sait qui on est, on peut aller partout.» 

Il a aussi conscience que cette ouverture est aussi un privilège. « Je l’ai compris beaucoup plus tard, mais le gros privilège d’être hétéro-cis dans un environnement où finalement tout m’est accessible, c’est que je pouvais plus facilement être ouvert à d’autres communautés, d’autres cultures. » 

Les Gaillards pour lui ça a été une « véritable rencontre ». « J'ai vu des mecs de tous bords. On a parlé de toutes les problématiques, pourquoi certains reprenaient le rugby. Certains s'étaient fait tabasser dans les vestiaires. Donc on se retrouvait face à des problématiques vraiment profondes, des mal-être profonds. A travers le rugby, ils se redécouvraient.  Et moi avec mon bagage rugbystique, qui était assez costaud à l'époque, j'avais trouvé une nouvelle vocation : avec d’autres, redonner du courage à ceux qui en avaient perdu dans leur parcours. »

Il s’investit dans l’asso. « J’ai fait ce parcours tout en me découvrant un peu plus moi-même. Le rugby c'est une certaine forme de virilité donc moi ça me permettait de dire « regardez je suis viril », mais en même temps c'est là aussi que j'ai appris une toute autre forme de virilité, une autre forme de masculinité et donc c'est là que je me suis vraiment épanoui.»

Après quelques années, il quitte les Gaillards et rejoint une autre équipe de rugby inclusive, Les coqs festifs. En parallèle, il abandonne son métier de directeur culturel pour se lancer pleinement comme musicien et comédien. 

Drag Race France, la révélation

Puis en 2023 arrive Drag Race. On lui propose de participer à l’émission. Une révélation. « Drag Race, ça a été vraiment le moment où j'ai vu ce que c'était de devenir une femme. Le drag a fait complètement appel à ma part féminine. Et ma part féminine, elle avait quelque chose à exprimer. » Et quelque chose d’assez intime, entre autres : « J’ai beaucoup d'amour pour ma mère mais, tout n'a pas été facile avec elle. Le drag, ça a été aussi une manière pour moi de pardonner.»

Les reines de Drag Race France l’encouragent. Nicky Doll lui lance « c’est génial, fais-le ! » « Mais elle a tendance à dire ça à tout le monde ! », ajoute-t-il en souriant.  Sara Forever lui donne sa bénédiction, assortie d’un conseil : « N’aie pas peur de te planter ». Il n’a plus vraiment de nouvelles depuis, mais il garde ses mots en tête. 

Sa femme et ses enfants le soutiennent pleinement. Son plus jeune fils avait 3 ans au moment de Drag Race, et n’a pas vraiment compris au début, mais le plus grand, lui a tout de suite été derrière lui. Il constate que sur Instagram, ses vidéos « Drag et papa », où l’on entend la voix des enfants en arrière-plan, marchent particulièrement bien. 

Difficile de ne pas penser aux mots de Sara Forever dans Drag Race : « Des enfants qui peuvent avoir un père comme ça aujourd’hui, c’est des enfants qui n’auront pas à vivre ce qu’on a vécu.» Décider de se jeter à l’eau est une chose, savoir nager en est une autre. François doit apprendre le maquillage, les tenues, les performances, en particulier le lip-sync, plus difficile qu’il ne le pensait au départ. On peut désormais applaudir Divina sur scène une fois par mois au Coq à l’âne, un bar à deux pas du Palais Royal à Paris, lors de la soirée La coquette. Et/ou le suivre sur Instagram, où les posts liés au drag ont peu à peu supplanté les contenus liés à la musique ou la comédie. 

« La communauté queer est un trésor universel »

S’il est un point sur lequel il se montre intarissable, c’est sur sa reconnaissance vis-à-vis de la communauté : « On a une chance incroyable d'avoir la communauté queer. C’est notre trésor universel. J'aimerais bien que les gens prennent conscience que ça peut leur apporter autant que ça m'a apporté. »

Il poursuit : « Je suis là pour montrer que c'est juste du maquillage, une perruque, une expression de la féminité. Rien de plus. Et il ne devrait y avoir aucun problème à ce que je le fasse, à ce qu'une femme le fasse, ou même à ce que des drags s'adressent à des enfants. Il y a de la place pour chacun sur cette Terre.» 

Tout au long de l'entretien François/Divina prend d’ailleurs soin de rappeler qu’il sait d’où il parle et qu’il n’entend nullement outrepasser son rôle d’allié. « C'est une discussion que j'ai eu il y a un mois avec une copine. Elle me disait qu'on ne veut pas entendre des hommes dans le féminisme et qu'on ne veut pas entendre un hétéro sur le drag. Que tu le fasses, c'est super, mais ne dépasse pas les limites.»

C’est le raisonnement qu’il avance lorsqu’on lui demande s’il se verrait faire Drag Race un jour : « Je ne suis pas là pour porter les sujets. La communauté le fait très bien depuis des décennies. Moi, je suis là pour servir d'écho plus large. J'aide à ce que les paroles de la communauté soient encore plus fortes et plus larges et s'adressent à le plus de monde possible. »

Et ça commence avec l’entourage le plus proche, comme avec son père, qu’il a mis en drag pour une vidéo : « Mon rôle, il est là, confirme-t-il, même si ça n'a pas été simple. » Il ajoute : « Même l'hétéro le plus réfractaire, un jour, lui aussi, il arrivera peut-être à trouver sa lumière. Moi, je suis là pour lui dire tu peux la trouver.»

Photo : Xavier Héraud

 

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