Dans son premier roman La petite Dernière, Fatima Daas racontait son propre cheminement intérieur à l’adolescence, jeune banlieusarde musulmane découvrant qu’elle était lesbienne. Cinq ans après l’immense succès du livre, Fatima Daas, 30 ans aujourd’hui, revient au lycée avec Jouer le jeu, un roman sans fard sur l’école et la méritocratie, mais aussi sur les premiers émois d’une lycéenne amourachée de son enseignante. Jouer le jeu a raflé le Gouincourt, le nouveau prix littéraire lesbien, à l’automne dernier. Interview.
Jouer le Jeu est à nouveau un récit d'apprentissage, un livre sur l'adolescence. Qu'est-ce qui te plaît dans cette période de la vie si spéciale?
Après avoir écrit La petite dernière, j'ai senti qu'il restait beaucoup de choses entre les lignes, que je n'étais pas allée assez en profondeur sur certaines questions liées à l'adolescence. Jouer le jeu raconte trois années d'adolescence. C'est une période qui m'a personnellement beaucoup marquée et qui est encore ultra présente dans ma vie aujourd'hui. C'est comme si je n'en étais pas complètement sortie. J'ai eu également envie de revenir sur les liens plutôt conflictuels qu'on peut avoir avec l'école quand on est issu des quartiers populaires et de l'immigration post-coloniale, suite aux discussions qu'a suscité La petite dernière dans les médias. On m'a beaucoup demandé si j'étais reconnaissante vis-à-vis de l'école. Il y a ce fantasme à la française de devoir dire merci à l'école de la République. J'ai eu envie de restaurer ma vérité avec l'écriture de ce livre, en montrant comment ces adolescents vivent leur scolarité et comment ils subissent la violence d'un système éducatif qui ne va pas bien du tout.
Le personnage principal, Kaiden, une élève brillante, va être repérée par sa prof de français. Mais on est loin du récit méritocratique de l'enseignante qui va sauver une élève de sa condition. On est clairement dans une situation de pouvoir, dans un rapport de domination.
J'ai pris le contre-pied du modèle méritocratique en racontant de l'intérieur ce que ça fait aux adolescent.e.s qui sont choisi.e.s pour représenter ce modèle-là. Kaiden ne sait même pas ce que c'est que Sciences Po, et on vient la chercher parce qu'on localise chez elle un goût pour l'écriture. Sa professeure, Garance Fontaine, est une allégorie du système scolaire. Derrière les bonnes intentions, l'envie d'aider une bonne élève à intérgrer une grande école, il y a cette idée civilisatrice : sauver, trier, séparer, jouer, abandonner, dominer. Kayden, elle, est dans une période de vulnérabilité extrême, elle se pose plein de questions concernant sa sexualité, et Madame Fontaine devient son premier objet de désir. Et tout va alors devenir trouble pour cette adolescente. J'avais envie de montrer à quel point le système scolaire peut aller s'immiscer jusqu'à dans l'intimité des adolescent.e.s. Ça veut dire jouer de la séduction, ne pas poser des limites, et vouloir à tout prix gagner.
Tu as reçu le Gouincourt, le nouveau prix littéraire lesbien à l'automne pour ton roman. Quelle saveur particulière a eu pour toi cette récompense ?
J'ai été très contente et très fière de recevoir collectivement ce prix avec d'autres autrices. Je pense qu'il y a un devoir de visibiliser le travail des autrices lesbiennes et des personnes queer de manière générale. Cela vient donc rendre honneur à mon travail. Recevoir ce prix, ça été un peu comme une vengeance. Parce que j'ai été confrontée à pas mal d'islamophobie et d'homophobie quand j'ai publié La petite dernière. Quand on est une personne racisée et musulmane, on reste homophobe aux yeux des autres. Certaines personnes m'ont taxée d'homophobie après mon passage à la matinale de Léa Salamé sur France Inter, après qu'elle m'ait demandé si je considérais l'homosexualité comme un péché et que j'avais répondu que du point de vue des trois grandes religions, j'étais, je suis une pécheresse. En fait, j'ai l'impression qu'en arrivant avec cette histoire, je racontais quelque chose qu'on n'avait toujours pas envie d'entendre. Et moi, j'avais envie de raconter cette torsion-là. J'ai eu des réactions comme « mais non, tu te trompes, tu devrais mettre de côté ta religion et être seulement lesbienne, parce que tant que tu gardes ta religion, tu ne seras pas lesbienne et du coup on te considérera comme homophobe ». Il y avait une sorte de continuum colonial à vouloir encore me libérer de ma condition.
Dans une interview à Libération il y a quelques années où tu parlais de ton écriture, tu disais quelque chose de très fort, que tu étais « entrée par la honte en écriture »...
Adolescente, je n'arrivais pas à parler et j'avais très honte de ça, de pas réussir à exprimer ce que je ressentais. Pas parler au sens de bien parler, mais vraiment parler tout court, c'était quelque chose de très physique où la parole se bloque et c'est encore le cas aujourd'hui par moments. Le geste de l'écriture est arrivé parce qu' il y avait une impossibilité pour moi de parler. Et après il y avait la honte, de multiples hontes en moi : la honte d'être différente, c'est le terme que j'utilisais à l'époque, la sensation d'être la seule lesbienne racisée musulmane du monde. Parce que la société nous a fait croire que ça n'existait pas, qu'on existait pas. Je pense que c'est pour ça que j'écris. J'écris parce que je suis lesbienne, parce que je suis à la marge. Et si je n'avais pas écrit, je ne sais pas comment j'aurais survécu.
Qui sont les écrivain.e.s qui t'ont donné envie d'écrire? J'ai lu que tu aimais en particulier Marguerite Duras...
La première fois que j'ai lu Duras, je suis entrée en littérature. Cette autrice m'a parlé droit au cœur. Le premier livre que j'ai lu d'elle, c'était Écrire – j'étais alors obsédée par l'écriture et j'ai commencé à écrire avant de lire. Quand j'ai lu ce livre, dans lequel Marguerite Duras raconte son expérience d'écriture, la solitude, l'amour, j'ai eu l'impression de partager une certaine intimité avec elle. Son écriture m'a aussi beaucoup inspirée : aller à l'essentiel tout en étant dans une complexité extrême. Les autres auteurices qui m'ont accompagnée en tant que lectrice et qui m'ont aussi beaucoup aidée à écrire La Petite Dernière, ce sont Annie Ernaux forcément, Jeannette Winterson, et aussi Abdellah Taïa [ le premier écrivain marocain ouvertement gay, NDLR ]. Annie Ernaud plutôt sur la question de la classe sociale et aussi sur l'écriture, avec ses phrases directes et sa manière de raconter la honte et l'expérience de femmes des classes populaires. Abdellah Taïa dans ce qu'il représente en tant qu'auteur homosexuel marocain avec une expérience tout à fait différente parce qu'il a grandi au Maroc avant d'aller en France. Je l'ai rencontré, sa force et sa douceur m'ont accompagnée en écriture.
L'adaptation au cinéma de La Petite Dernière, par la réalisatrice Hafsia Herzi, avec l'actrice débutante Nadia Melliti dans le rôle-titre, a rencontré un succès fou à Cannes et à l'international. Comment l'as-tu vécu ?
Quand l'écriture du film a commencé, j'avais déjà fait un travail de mise à distance vis-à-vis du livre. Ce n'était plus mon « bébé ». Mais cette prise de recul ne m'a pas empêchée d'être hyper émue et hyper fière quand j'ai vu le film la première fois puis lors de la projection à Cannes. C'est une expérience assez vertigineuse. Je suis contente qu'Hafsia Herzi y ait mis des ingrédients qui lui sont propres, une part d'intimité. Elle a un regard très sensible sur cette histoire, les personnages et les comédien.ne.s sont incroyables. J'aurais voulu que ça dure des heures. Et à la fin, j'ai chialé toutes les larmes de mon corps.
Jouer le jeu, Fatima Daas, éditions de l’Olivier, 2025, 192 pages, 20€.
Photos : Marc Martin


