Imaginée par Estelle Bauer et Didier Pasamonik, l’exposition « Manga. Tout un art ! », montre le manga sous un autre regard au musée Guimet à Paris. De sa genèse aux grands noms qui ont façonné son histoire en passant par la créativité qui en découle, le manga est loin de n’être qu’un mode d’expression, il est une veine de la culture japonaise. Incursion.
Avant les mangas, des œuvres japonaises déjà « mangaesques »
Se rendre au Musée Guimet, c’est explorer des pans de la culture asiatique que l’on semble connaître. Force est de constater que chaque exposition offre son lot de surprises. Cette exposition consacrée à l’univers du manga, offre une toute autre perspective à la manière dont nous consommons ce produit littéraire. Loin d’être simplement un loisir, il est le miroir d’une nation en mouvement, qui traduit autant ses soubresauts que ses phénomènes sociaux les plus marquants aux plus populaires au plus underground, en passant par ces aspects les plus fantasques. Pas moins de trois étages sont donc consacrés à ce monde pléthorique. Dès la première salle, on comprend que le manga n’est pas apparu du jour au lendemain. L’exposition montre des rouleaux, des vieux livres, des estampes et on voit tout de suite des gestes, des scènes, des mouvements qui fait écho déjà à ce qu’on lit aujourd’hui.
Les personnages courent, font des blagues, rigolent, rêvent. On se rend compte que ces images étaient déjà « mangaesques », c’està-dire qu’elles utilisent des codes que l’on retrouve encore dans les mangas aujourd’hui : mouvement, humour et exagération. On découvre aussi qu’au XIXᵉ siècle, la presse venue d’Europe et des États-Unis a inspiré les artistes japonais. The Japan Punch et Tôbaé étaient des journaux illustrés mêlant dessins, textes et esprit satirique pour raconter la vie quotidienne. On y retrouve déjà des traits que l’on verra plus tard dans les mangas : exagération des gestes, scènes comiques, mélange d’images et de mots. Ces journaux ont ainsi contribué à poser les fondements du manga au Japon.
La scénographie de l’exposition aide à comprendre tout cela et ainsi, on passe d’une vitrine à l’autre comme si on feuilletait un ancien manga. C’est simple, clair, et ça donne envie de regarder chaque détail pour ne rater aucune anecdote. Car c’est bien dans les finesses de construction des histoires et des références auxquelles les auteur.trices font appellent qu’apparaissent ce qui fait le charme et la spécificicité de la bande dessinée nippone. Derrière les codes immuables de ce style graphique, le manga se fait avant tout manuscrit de l’évolution complexe de la société qu’il traduit de son quotidien à ces excès, de ses peurs et ses tabous. Sans aucun tabou, le manga traite de tout. Il se fait registre historique, plaidoyer, cahier de doléances, support à mythes, livre de rêves et réceptacle à fantasmes…
De Tezuka à Naruto, Goku, Luffy…
La visite continue dans la deuxième salle avec Astro Boy, le premier grand héros de Tezuka. On voit comment il a utilisé des cadrages inspirés du cinéma qu’on retrouve dans les mangas actuels et on prend conscience de son importance dans l’histoire du manga. L’espace consacré aux shôjo (manga destiné aux filles, ndlr) montre des héroïnes qui ont marqué des générations entières. On y voit Lady Oscar, figure libre, et Sailor Moon avec sa magie et ses amours saphiques. On comprend comment les shôjo ont inventé de nouvelles mises en page, pleines d’émotions, avec les étoiles dans les yeux. La déconstruction de genre était déjà abordée de manière sous-jacente, préfigurant la diversité du genre. On enchaîne sur les grands classiques, les incontournables du genre. Devant les vitrines de Naruto, on apprend que les gestes que les ninjas font avec leurs mains viennent des « mudra », ces signes utilisés dans le bouddhisme pour canaliser l’énergie. Ce détail change la manière dont on voit leur combat : ce n’est pas juste « pour faire cool », ça vient d’une tradition ancestrale. Quant à Dragon Ball, on découvre que le dragon sacré qui exauce des vœux vient de croyances japonaises. Une statuette de dragon du XIXᵉ siècle y est présente et on nous explique qu’elle est là pour protéger la maison. L’univers de Sangoku, héros de la franchise, nous paraît tout de suite plus profond. La partie sur One Piece est tout aussi intéressante. L’arc du pays des Wa ferait écho à l’époque d’Edo : un Japon fermé, avec ses codes, ses vêtements, son architecture. On comprend mieux pourquoi cette partie est si particulière dans le manga car cet art s’inspire du Japon à l’époque d’Edo, avec ses règles strictes, son isolement et ses traditions. Tout reflète cette période, ce qui donne à l’histoire plus de réalisme.
Le manga ne reste pas seulement dans les livres. L’exposition met en avant aussi son lien avec la mode, surtout à travers le cosplay. Les fans fabriquent leurs propres costumes et se transforment en leurs personnages préférés. Cette créativité venue de la rue ne cesse d’attirer l’attention des grandes marques, jusqu’aux maisons de luxe comme Louis Vuitton, ou Gucci qui s’inspirent aujourd’hui de ces styles forts et très visuels, que l’on peut admirer dans une salle entièrement dédiée à ces convergences. Cette virée s’achève avec panache. On nous propose deux visages du manga. D’un côté, La Grande Vague d’Hokusai, une image très connue du Japon, dont le dessin et le mouvement rappellent déjà le style propre au manga. De l’autre, Reno Lemaire, auteur français de Dreamland chez l’éditeur Pika et créateur de l’affiche de l’exposition. Le choix d’un artiste français est un hommage fort et montre que le manga ne vient plus exclusivement du Japon et qu’en France aussi, des auteurs et autrices se démarquent en créant leurs propres histoires.
On voit que le manga n’est pas juste un loisir. C’est un art qui raconte des histoires et parfois des messages plus personnels. L’expo montre le mélange entre traditions japonaises et modernité. En sortant et veut relire nos mangas et revoir nos animes avec un regard tout neuf.
Infos : www.guimet.fr/fr/expositions/manga-tout-un-art
Droits photos :
Affiche Manga
Exposition Manga. Tout un art!, Musée Guimet @musée Guimet photo Dmitry Kostyukov
リボンの騎士
8 Autome 2016. Julien David © Shoji Fujii 8



