Camille Teste et l’invisibilisation des bi : « ce que vivent les bi est systémique »

Garance Fragne

Dans son essai Embrasser la bisexualité, paru en novembre 2025 aux éditions Les Renversantes, la journaliste Camille Teste fait l’état de la bisexualité, une orientation sexuelle invisibilisée et dénigrée au sein de notre société et de la communauté LGBTQIA+.

Quand est apparue pour la première fois la bisexualité ? 
Camille Teste : Si on parle de bisexualité en termes d'expérience avec plusieurs genres, on a des traces de pratiques bisexuelles dès l'Antiquité, à la fois dans le monde romain, grec mais aussi dans la Chine des Huns, à l'époque des samouraïs. Dans la Rome antique, il a aussi souvent été dit que Jules César était connu comme le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris. 

Vous citez des chiffres qui démontrent que les personnes bi sont en souffrance. On lit par exemple que 29,8 % des femmes bi risquent de vivre un épisode dépressif majeur dans leur vie, contre 22 % des lesbiennes et 13,9 % pour les hétérosexuel.les et que 63 % des femmes bi ont été violées une fois dans leur vie, contre 49 % des lesbiennes et 35 % des hétérosexuelles. Ce sont des données peu connues, y compris au sein de la communauté LGBTQIA+. Comment peut-on l’expliquer ?
Dans notre société, la bisexualité est perçue comme une identité privilégiée : il y a cette idée que puisque les bi peuvent avoir des attirances hétérosexuelles, ils sont protégés de toute violence. Cette invisibilisation est aussi liée à la dichotomie homosexuelle-hétérosexuelle qui n'a fait que s'affirmer dans la culture occidentale tout au long du XXe siècle, notamment sous l'influence de Freud. Il décrit alors la bisexualité comme un état immature, voué à disparaître. 

Vous évoquez aussi les nombreux clichés sur les bi : infidèles, hypersexuel.les, menteur.ses… 
Les rares personnages bi mis en avant dans les séries, les films sont imprégnés de stéréotypes négatifs sur un spectre allant de instables à psychopathes en passant par toutes les couleurs de la duplicité. Par exemple, Sharon Stone dans Basic Instinct est une bi psychopathe, quand Frank Underwood dans House of Cards est pervers et manipulateur. Tous ces clichés ont des conséquences sur la perception des bi au sein de notre société et la perception des bi sur elleux-mêmes.

Vous expliquez aussi dans votre livre que cacher sa bisexualité a pu être une stratégie militante. 
Parfois, les bi vont eux-mêmes s'invisibiliser afin de ne pas être vus comme des traîtres qui passent d’un camp A à un camp B. D’autres fois, c’est pour ne pas brouiller la lutte pour les droits des personnes homosexuelles. La bisexualité peut être perçue comme gommant la frontière entre gays, lesbiennes et hétérosexuel·les. Elle vient aussi fragiliser la théorie du Born This Way (né·e comme ça, en français), selon laquelle on ne choisit pas d’être attiré·e par une personne du même genre. C’est dans ce climat que la bisexualité d’activistes va d’ailleurs être invisibilisée comme celle de Brenda Howard, militante connue pour avoir participé à l’organisation de la première marche des fiertés.
On peut d’ailleurs avoir cette impression que les militant.es bi n’ont pas lutté pour le droit des personnes LGBTQIA+. 
Tout à fait, alors que dans les années VIH/SIDA, il y avait des bi qui militaient activement pour que les personnes touchées par le VIH soient accompagnées alors qu'ils étaient stigmatisés et perçus comme des passeurs de VIH.  

Peut-on dire qu’il existe une communauté bi ? 
Je dirais qu’elle est encore en construction. Par exemple, il n’existe pas de bars bi, comme il y a des bars gays ou lesbiennes. Mais c’est pour cette raison que le livre existe, pour que les bi comprennent qu’il est nécessaire de faire communauté et que ce qu’iels vivent est systémique. 

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