Fétiche, La pionnière qui a fait changer la vie des personnes trans !

Julien Claudé-Pénégry

Elle est avec Coccinelle, Capucine et Bambi, l’une des premières femmes trans connues du grand public. Mannequin et meneuse de revue chez Madame Arthur puis au cabaret Le Carrousel dans les années 50/60, pionnière du combat pour le droit des personnes trans en France, Fétiche fête ses 90 ans avec un livre qui retrace son parcours hors-norme : Fétiche par Fétiche aux éditions Atlande. Pour Strobo, Fétiche (alias Marie-Pierre Vancallement) raconte comment – grâce à elle et au soutien de Pascal Sevran – François Mitterrand changera la vie des personnes trans en abolissant une loi rance datant du temps de Napoléon.

Bonjour Fétiche. Dans votre autobiographie, la photographie où vous serrez chaleureusement la main au président François Mitterrand n’est pas anodine…
Cette photo avec François Mitterrand est très symbolique pour moi. Je lui serre la main pour le remercier : grâce à lui j’avais enfin obtenu mes papiers d’identité. La photo date de 1991, le jour de la décoration de Pascal Sevran. Je n’oublierai jamais ce moment. Car c’est Pascal Sevran (avec qui je travaillais à l’époque et qui était ami avec le Président) qui lui a expliqué que je n’avais pas de papiers à cause d’une loi « interdisant le port de vêtement féminin en dehors de période de carnaval ». Monsieur Mitterrand ignorait tout de cette loi. Il l’a faite abroger sur le champ. Grâce à Pascal Sevran (et donc un peu grâce à moi aussi), toutes les personnes trans en France depuis ce jour, ont désormais leurs papiers… 

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cette autobiographie sans garde fous ? 
Tous les gens que je connaissais, à qui je racontais des anecdotes, me disaient la même chose : « mais écris donc, tu as eu une vie formidable. » Je leur répondais toujours que je savais raconter les histoires, mais pas les écrire. Alors ma voisine Agnès est venue un jour avec son ordinateur. « tu me raconteras, et moi je taperai », m’a-t-elle dit. C’est ainsi que tout a commencé. Ensuite, mon ami Matthieu Moulin a pris le relais dans le but de proposer le livre à un éditeur. Je connais Matthieu depuis 25 ans. On travaillait ensemble chez Marianne Mélodie : il était donc évident que ce soit lui qui termine ce travail. Un livre commencé à deux voix, puis poursuivi à plusieurs mains.

Dans le livre, un cliché (daté vers 1952) vous montre en garçon, blond, piliforme. Comment décririez-vous la personne que vous étiez, née garçon dans la peau de Serge en 1935 à Wattrelos, dans le nord de la France ? Vous dites tendrement que vous êtes en paix avec lui et que vous cohabitez toujours aujourd’hui.
J’ai toujours été moi. Il n’y a jamais eu de transition dans ma tête. Je n’ai pas changé de voix, ni de façon de parler. Quand je suis passée de garçon à fille, je n’ai fait aucun effort : c’était naturel. J’ai toujours eu un corps féminin, sans pilosité. À part quelques liftings, et bien sûr les hormones à l’époque, je n’ai rien fait de plus. Serge a toujours été là. Je ne l’ai jamais renié. J’ai changé de prénom par évidence. Mon deuxième prénom étant Pierre, j’ai choisi Marie-Pierre, un prénom que je trouve mixte. Comme Bambi, d’ailleurs, qui s’appelle elle aussi Marie-Pierre.

Dès l’enfance, vous vouliez chanter. Votre père violent et tyrannique décède quand vous avez 14 ans. Vous racontez cela comme une délivrance.
Enfant, je ne jouais pas à la poupée. J’aimais les disques et la radio. Quand mon père est mort, je n’ai pas pleuré. J’ai plutôt dit : « ouf, on va enfin être tranquilles. » Avec ma mère, je m’entendais très bien. Elle me faisait confiance, me laissait sortir. Adolescent, j’ai pu découvrir les premières boîtes, les cabarets. Elle disait aux gens : « il travaille, il gagne de l’argent, il a le droit de sortir. » 

Votre livre raconte bien la relation avec votre maman…
À l’époque, vouloir devenir une femme était un tabou immense. Aujourd’hui encore, on met des gamins dehors. J’ai eu de la chance. Ma mère a vu toute mon évolution, et elle a toujours été d’accord avec mes choix. Elle était ma confidente. Elle savait tout de moi. Je lui racontais mes amours, mes chagrins, mes joies. Le jour où je l’ai perdue, j’ai perdu à la fois une maman et une amie. Au Carrousel de Paris, elle était copine avec tout le monde. On me disait souvent : « tu as de la chance d’avoir une maman comme ça. » Tous les parents n’étaient pas aussi tolérants. Alors, quelque part, elle est devenue un peu la maman de toute la troupe.
Racontez-nous vos débuts au Carrousel et votre arrivée à Paris en 1956.
Je travaillais à Roubaix. Le samedi soir, je chantais en garçon à la Gaîté. Je rêvais de monter à Paris. Un soir, un éditeur de chansons est entré. Il m’a dit : « si un jour vous montez à Paris, venez nous voir. » Une semaine plus tard, je débarquais Gare du Nord. Il m’a trouvé un emploi au Festival, rue du Colisée, où j’ai proposé mon tour de chant — en garçon, bien entendu. Un soir de mardi gras, Coccinelle et Bambi sont entrées dans la salle. À l’époque, les garçons ne pouvaient sortir habillés en fille que ce jour-là. Elles m’ont regardée et m’ont dit : « tu as la silhouette comme nous. Tu es faite pour travailler avec nous. » Là, ce fut le choc. Tout est allé très vite. À peine un an plus tard, j’étais au Carrousel de Paris. Je suis passée du pantalon à la robe instantanément. À cette époque, les femmes ne portaient pas de pantalon — c’était très mal vu. J’ai passé un an chez Madame Arthur, puis le Carrousel est venu à moi : on cherchait quelqu’un pour remplacer l’ancienne présentatrice du spectacle. J’y ai gravi les échelons très vite.

Comment avez-vous vécu votre transition dans les années 1950 ? Vous citez la bienveillance du docteur et mari de Martine Carol face à une majorité d’autres qui vous conseillaient la psychiatrie.
Oui, un seul médecin a accepté de nous recevoir. Coccinelle s’était débrouillée pour trouver les médicaments. Le docteur nous a dit : « ce que prennent les femmes pour leurs règles, ce sont des hormones. » Alors on en a pris. En cachets, ça nous rendait malades. En piqûres, non. Les seins ont poussé très vite. J’avais vingt ans. J’ai arrêté en 1970. Si devenir une femme avait été compliqué, je ne l’aurais jamais fait. Mais tout a été simple. J’ai mis une robe, des talons, et c’était tout. Grâce à Coccinelle et Bambi. On nous confondait d'ailleurs souvent à l’époque Bambi et moi.

Aujourd’hui la police est censée protéger les minorités. Mais à l’époque, vous racontez qu’elle faisait la chasse aux personnes trans. Le jour, de manière indigne. De nuit, la police vous sollicitait pour « des petites gâteries »...  
Les photos anthropométriques à la police, les humiliations, tout cela n’existe plus aujourd’hui. Mais nous, dans les années 50-60, nous l’avons vécu. Nous avions un dossier, comme des gens sortant de prison. Un dossier où il était écrit « travesti », comme on aurait pu écrire « criminel ». Nous étions cataloguées : anormaux, malades mentaux. Des gens bons pour l’asile. On a du mal aujourd’hui à se représenter cette époque. Nous faisions un foin terrible dans les commissariats. La police ne voulait pas que « ça » se propage. Il fallait éradiquer ce « nouveau genre ». On devenait de plus en plus visibles. Il m’est arrivé de faire quatre jours de poste dans une seule semaine. Ils nous pourchassaient, nous embarquaient, nous jetaient comme du linge sale dans les fourgons (on appelait ça « le panier à salade »). Ils nous insultaient pendant des heures de garde à vue. C’était un cercle vicieux, parce qu’à l’époque, nous n’avions pas nos papiers.

Vous évoquez un certain Guillot dans votre livre, le plus tyrannique et haut gradé du 36 Quai des Orfèvres...
Monsieur Guillot… une vraie pourriture. Avec le recul, je me dis qu’il faisait son métier, qu’il obéissait à des ordres. Mais, malgré tout, il a été vraiment ignoble avec nous toutes.

Vous avez été mannequin pour Jacques Esterel qui – bien avant Jean-Paul Gaultier – fut le premier créateur de mode Français à avoir fait des jupes pour hommes et des créations unisexes dans les années 60. Votre beauté était troublante.
Oui, j’étais très belle, mais je n’étais pas obnubilée par ma beauté. On me disait que j’étais belle ? Très bien. Inutile d’y passer trois heures. Moi, c’est la beauté de Coccinelle qui m’impressionnait.

Parlez-nous d’elle…
Coccinelle, c’était Marilyn. Des mimiques à la Monroe. Un amour de caractère. Tout le monde l’aimait. Je n’ai jamais entendu qui que ce soit dire du mal d’elle. Elle était notre madone à toutes, notre exemple, notre déesse. Et pourtant, comme moi, elle se fichait d’être belle. Elle riait, adorait dire des bêtises, faire des blagues. Elle était profondément bien dans sa peau. Notre amitié a duré toujours. Bien des années plus tard, alors que je travaillais avec Pascal Sevran, j’ai fait venir Coccinelle à La Chance aux chansons. C’est comme ça qu’ensuite, elle a chanté à ses côtés au Casino de Paris.

Au Bantou, un nightclub de l'époque, vous avez dansé avec Elvis Presley. Vous avez performé devant Joséphine Baker, Marlène Dietrich, Arletty, Marlon Brando. Mais vous dites pourtant que votre plus belle rencontre a été celle avec Pascal Sevran…
Les années auprès de Pascal Sevran ont été les plus belles de ma vie. 10 années merveilleuses. Il se fichait royalement de qui j’étais, et de ce que j’avais fait auparavant. Il m’a embauchée pour mes qualités, parce que je connaissais la chanson et les artistes sur le bout des doigts — tout ce qui pouvait être utile à son émission de variétés. Pour lui, j’étais Marie-Pierre. Point barre. Après avoir connu la lumière sur scène, redevenir anonyme dans l’ombre de Pascal Sevran m’a rendu heureuse et sereine.

Vous êtes devenus très proches…
Oui, très vite, je suis devenue sa privilégiée. Il y avait entre Pascal Sevran et moi une connexion énorme. Même le dimanche, je le voyais. Il s’ennuyait, il m’appelait, j’allais chez lui. On buvait un thé, on parlait de tout. Je connaissais tout de lui, jusqu’à ses goûts en matière de garçons — sans jamais descendre en dessous de la ceinture. Jamais.

A ce propos, d’autres vous ont souvent reproché « de ne pas être une vraie femme » …
On m’a beaucoup critiquée de ne pas être opérée. On me disait : « oui, mais toi, tu ne peux pas comprendre, tu n’es pas une femme. » Ça me rendait folle d’entendre ça. Je me suis fait des ennemies. À l’époque, c’était un sujet extrêmement sensible entre nous. Opérée ou non, pour moi cela n’a jamais rien changé. Cela ne changeait rien à qui j’étais. En garçon, je ne plaisais pas aux garçons. Dès que j’ai été en fille, je n’avais qu’à claquer des doigts : tous les garçons étaient là. Et telle que j’étais, ça ne changeait strictement rien. J’étais un trait d’union : entre un homo qui aime les hommes et un hétéro qui aime les femmes. Je plaisais à tous les mecs — on dirait aujourd’hui « hétéro curieux ». Moi, je voulais qu’on m’aime pour la personne que j’étais, pas pour mon sexe. Je savais donc que s’ils couchaient avec moi, c’était parce qu’ils m’aimaient telle que j’étais.

Et vous n’avez jamais senti d’obstacle… 
C’était même plus facile pour moi avec les garçons que pour celles qui étaient opérées. Autant aller voir une « vraie » femme, disaient-ils. 

Votre livre est un témoignage poignant d’une société corsetée dans laquelle vous avez tracé un parcours hors norme. Un parcours finalement très différent de celui de Bambi… 
Bambi est mon amie. Mais bien que nous ayons été pionnières, que nous ayons travaillé ensemble à la même époque, nos vies ont été très différentes. 

Est-ce qu’une fiction, un documentaire, ne serait pas la suite logique pour fêter le succès de ce livre ?
Dans mon quartier, les commerçants me disent tous la même chose : « ton livre est incroyable. Quelle vie tu as eue ! C’est un vrai roman, presque un film. » Si cela donne des idées à un réalisateur, qu’il n’hésite pas à me contacter. Je suis partante.

Sur YouTube, dans un film passionnant de Matthieu Moulin, agrémenté de photos, vous vous dévoilez sans masque…
Au départ, j’étais très frileuse à l’idée de dévoiler ma vie. Et la sortie de ce livre a tout réveillé. L’an dernier, j’ai eu 90 ans. Je n’ai pas encore tout dit mais je n’ai plus peur de rien.

Quel message donneriez-vous à la jeune génération ?
Mon livre est avant tout un témoignage destiné aux jeunes générations. Je suis ravie que le monde se soit ouvert aujourd’hui : les trans, les drags… J’en suis, quelque part, à la racine. Mais les jeunes savent-ils seulement ce qu’ils nous doivent ? Je ne sais pas. On a vraiment essuyé les plâtres à l’époque. On n’avait aucun soutien, aucune association, aucune structure. À force d’ennuis, de coups, de combats silencieux, on a débroussaillé le terrain. Un peu de reconnaissance ne fait jamais de mal. Je conseille aux jeunes de lire ce livre. Même s’ils ne sont pas d’accord avec moi, ni avec mon parcours. Je n’ai pas cherché à cacher les mauvais côtés. Je ne raconte pas que les paillettes et les strass. Je raconte ma vie, à ma manière, telle que je suis. Sans calcul et sans fard. Aujourd’hui, je suis arrivée au bord de la rive, intacte. Tant mieux pour moi.

Fétiche par Fétiche, édition Atlande, 21€

 

Crédit photo : présidence de la République Française

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