L’orgasme en mode radical

Luc Biecq

Et si personne, avant lui, n’avait parlé aussi bien de sexe, de plaisir et d’utopie ? Lire Patrick Califia, le découvrir ou le relire, c’est offrir au cerveau une récréation, un stage au pays des rebelles jouisseurs, entre sensations fortes, explosion des normes et dénonciation de tout ce qui nous entrave.

Patrick Califia fut d’abord connu sous le prénom de Pat. Rappeler qu’il s’est d’abord fait un nom en tant qu’autrice lesbienne ne revient pas à faire usage de son « deadname » (le nom d’avant sa transition de genre), mais à retracer son parcours. Armand Hotimski, militant trans, l’évoque d’ailleurs dès l’excellente préface de l’ouvrage et résume parfaitement ce livre clé : « un manuel de sexologie moderne d’un nouveau genre. » Un manifeste, aussi. Car si les communautés BDSM aux États-Unis ont très tôt valorisé l’essayiste, il est grand temps de lui accorder une place plus large et de le faire découvrir au-delà des cercles militants.
Dans les années 80, certains magazines gays — que Patrick moquait pour leur fascination de la norme hétéro-conjugale — ont publié ses textes. Treize d’entre eux sont aujourd’hui réédités par la maison La Musardine, qui poursuit ainsi son travail de mémoire autour de l’érotisme, du sexe et de la censure. Pourquoi s’y plonger ? Parce que l’auteur prend un malin plaisir à dynamiter les catégories avec un naturel si déconcertant qu’il serait simpliste de n’y voir qu’une banale provocation. Les textes sont ciselés, souvent drôles et portés par une plume frontale.

Analyse sociétale et récit de plan cul
Longtemps, les chercheurs en sciences humaines (avant l’avènement des études de genre) se montraient frileux à l’idée d’introduire le récit personnel dans leurs travaux. Patrick Califia, né chez les Mormons, ne se revendique pas chercheur. Tant mieux : les normes universitaires, il s’en tamponne, et c’est très bien ainsi. C’est avant tout un raconteur, une personnalité débordante qui se fiche des conventions, que ce soit dans l’écriture ou dans la recherche du plaisir. Il détaille ainsi sa surprise d’avoir aimé pratiquer le fist sur un homme gay ou la manière dont il structure une séance de domination. Sans oublier de livrer 42 conseils sur le sexe à moindres risques — un texte écrit en 2000 que tous les sexologues français devraient lire. Aussi surprenant que pertinent, il prend du recul pour analyser comment toute une catégorie de personnes (gays cuirs, lesbiennes SM, adeptes du latex, queers, travestis, trans, travailleurs du sexe…) a été maintenue à la marge de façon délibérée : soit par les « conservateurs » LGBTQIA+ soucieux d’assimilation, soit par des réactionnaires trop heureux de tenir là un groupe à présenter comme infréquentable. Califia rappelle également combien diverses industries ont produit, pour ce public, des films, des jouets et des lieux de rencontre, parfois en lien avec la mafia (très présente aux débuts du porno américain), sans jamais se soucier du bien-être des usagers.

De plain-pied dans l’actu
Les raisons d’exclure ou de « shamer » (couvrir de honte) une personne sortant des clous sont souvent analysées de façon simpliste. Califia, lui, décortique les mécanismes de pensée qui maintiennent le conformisme en vie, y compris ceux que nous avons parfois intériorisés. Tout son travail entre en résonance avec les nouvelles formes de contrôle social mises en place aux États-Unis et qui, hélas, trouvent en Europe des admirateurs de moins en moins dissimulés. Dans un texte de 1980, il distribuait déjà quelques claques aux pudibonds : « interdire le porno SM équivaut à faire du fantasme un acte criminel. » Analyste talentueux, Patrick Califia propose, dans une langue fluide, une critique joyeuse et jamais pessimiste de l’Amérique puritaine. Sa voix sonne encore plus juste aujourd’hui.
Patrick Califia, Sexe et Utopie, pour une sexualité radicale. La Musardine. 18€

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