Cinéma : le queer est dans le pré

Yannick Barbe

Dans Pédale rurale, formidable documentaire d’Antoine Vazquez, on suit la création de la première pride du Périgord vert à travers le parcours de Benoît, jeune queer flamboyant qui a fait le choix de rester à la campagne. Un film émouvant, drôle, militant et revigorant.

Pourquoi faudrait-il forcément quitter la campagne pour vivre son identité queer dans l’anonymat des villes ? Cette question, Antoine Vazquez, qui signe ici son premier long-métrage documentaire, se la pose ainsi que ses protagonistes, une joyeuse bande de queers de Dordogne. La réponse s’appelle Pédale rurale ou quand ruralité rime avec radicalité. Le réalisateur nous en dit plus.

Comment avez-vous rencontré Benoît, le personnage principal du film ?
C’était en 2015. À l’époque, je faisais un master en anthropologie et je me suis justement intéressé à la question des vécus queers à la campagne. Ce travail de recherche était une manière pour moi d’aborder cette question qui me concerne aussi [Antoine est né dans le Béarn], presque un prétexte, j’avais besoin de comprendre d’où je venais et ce que j’avais vécu. J’ai été mis en lien avec Benoît de manière tout à fait hasardeuse, on avait une amie en commun. Il m’a invité à venir chez lui en Dordogne, il était hyper motivé par cette enquête, il avait un grand besoin de parler de ce qu’il vivait et il m’a « attrapé au vol » comme il dit. Je suis arrivé chez lui et j’ai découvert ce lieu magique, une maison de fée, un jardin incroyable, il a récupéré une ruine sur un terrain vide et il en a fait un temple plein de couleurs et de vie. Je crois que l’idée du film m’est venu dès cette première rencontre, c’était beau et Benoît incarnait quelque chose d’unique. L’une des choses les plus compliquées quand on est queer et qu’on grandit à la campagne, c’est qu’on n’a pas de modèle, pas de représentation, en tout cas pas à mon époque. Alors pour la plupart, on a fui vers la ville pour essayer de trouver des personnes, des lieux, des espaces. Tout ça est fantasmagorique parce qu’on ne sait pas vraiment ce qu’on cherche, mais on se dit que ce sera sûrement plus simple en ville. Et quand je rencontre Benoît, je vois quelqu’un qui est resté à la campagne et d’une manière assez incroyable, belle et lumineuse. Je me dis qu’il a réussi à créer ses propres stratégies de résistance en étant tout seul, isolé, sans aucun lien avec la communauté. Et que ce modèle que nous on n’a pas eu, lui, il peut peut-être l’incarner d’une certaine manière. C’est de là que part l'idée du film. Et je commence à tourner, par intermittence, de 2018 à 2023.

Et cette idée d’organiser la première pride du Périgord vert, elle vient d’où ?
Ça c’est drôle parce que j’en suis un peu l’initiateur aussi. Quand je commence à tourner, Benoît me met en contact avec pas mal de personnes queers du coin dont Lise. Je me rends compte qu’il y a du monde finalement, donc je fais la blague, je lance qu’il faut qu’on organise une pride. Ça en reste là pendant longtemps, puis un jour Lise me dit : « on va poser une date de réunion et on voit ce qui se passe ». Et c’est cette première réunion qu’on voit dans le film. C'était un vrai pari. On ne savait pas si ça allait fonctionner, si des gens allaient venir, etc. Et en fait, oui, on voit bien que c'était nécessaire, le désir existait et il était fort, il fallait juste proposer cet espace-là. C’est donc ça le point de départ.

Lors de cette réunion, on sent Benoît en retrait, il ne sait pas encore s’il va s’impliquer dans la pride. Mais petit à petit, il va y prendre goût. Le film raconte son émancipation en quelque sorte.
Effectivement, j’avais envie qu'il y ait cette histoire d'empowerment qui puisse advenir à un moment donné. Je voulais qu’on parte du huis clos de chez Benoît – sa maison qui est un endroit où il est à la fois caché, invisible, mais en même temps qui est un vrai lieu de liberté – et que le film nous amène vers l’extérieur, presque à la conquête de l’espace public. Quand j’ai commencé à écrire le film, il n’était pas du tout question de pride, juste d’une trajectoire fantasmée de l’intime au politique mais c’était assez théorique. Puis l’orga de cette pride est arrivée et c’est finalement ce que ça a permis. C’est ça qu’on suit dans le film, la trajectoire d’émancipation de Benoît. Et ce qui selon moi est vraiment déterminant dans ce processus, c’est sa rencontre avec d’autres queers qui vivent là aussi et avec qui il trouve la force de s’organiser. Quand je rencontre Benoît, il est déjà très libre mais il y a toujours quelque chose chez lui qui est en tension. Et je crois que ce qu’il arrive à dépasser, notamment dans le fait de politiser son identité et de publiquement trouver la force de se visibiliser, ça passe beaucoup par sa rencontre avec le groupe. Et ça a lieu à la campagne, dans cet endroit précis, donc ça prend une forme particulière mais finalement je crois que ça raconte quelque chose d’assez universel des trajectoires des personnes queers. 

Vous filmez ces moments très beaux où seul, chez lui, Benoît tourne sur lui-même comme un derviche tourneur en portant une jupe dorée qu’il s’est lui-même confectionnée…
Il appelle ça le « vertige joueur ». Ce qu’il recherche dans ces moments-là, c’est l’ivresse qu’il a pu connaître enfant – et qu’on a tous et toutes connue – de tourner sur soi-même et d’atteindre une forme d’extase. Il cherche à se connecter à son enfant intérieur. On sent qu’il est habité aussi par cette lumière, cette fraîcheur de l’enfance qu’il n’a pas envie de perdre. Benoît veut constamment être aligné avec qui il est vraiment, ce qu’il pense, ce qu’il ressent, ce qu’il a envie de créer. Et je crois que c’est ça qui lui donne aussi toute sa singularité, sa sincérité.

Vous apparaissez à l’image, on vous entend poser des questions à Benoît… Qu’est-ce que le film vous a apporté personnellement ?
C’était important pour moi de me situer et de pouvoir rendre lisible notre lien avec Benoît. Il est au centre du film, c’est lui qu’on suit mais le trajet on le fait à deux au final. Un des enjeux discutés autour de l’organisation de cette pride c’était de réussir à ouvrir un espace, notamment aux nouvelles générations, pour qu’elles n’aient pas à subir ce que nous on a vécu en termes d’isolement, etc. Et en regardant les rushs des réunions, j’ai compris que ce qui joue c’est aussi la question de la réparation. Cette pride, on la fait aussi pour nous, pour prendre une revanche, pour s’autoriser à faire quelque qu’on n’a pas eu le droit de faire quand on était ados. Mais c’est intense pour les personnes qui ont grandi sur ce territoire dont Benoît, il y a des enjeux émotionnels très forts. L’idée de participer à la pride est source de beaucoup d’angoisse pour lui et jusqu’au dernier moment, il n’est pas sûr de venir. Finalement il ose et ça devient un moment libérateur et magique. Pour moi, je crois que c’est aussi ça qui se passe. Je n’ai pas organisé de pride dans le village où j'ai grandi, mais je l’ai fait là-bas avec elleux et j’ai fait ce film dans lequel je me mets aussi en jeu.

Quelle a été la réaction de cette joyeuse bande quand elle a vu le film ?
Les gens étaient hyper contents et fiers d’avoir participé à ça. Il y a beaucoup de joie autour du film. J’avais une énorme responsabilité. Benoît avait très peur que le film soit victimisant, misérabiliste, quand bien même je lui avais expliqué que mon intention de départ, au contraire, était que le film soit lumineux et qu’il donne de la force. Au final, il a trouvé ça beau, drôle, juste. Il m’a dit : « ok, c’est moi, je me reconnais ». Il a été vachement touché par ce que le film raconte aussi notre trajectoire à tous les deux. Ce que Benoît m’a offert, c’est énorme. Mais j’existe aussi en filigrane dans toute cette histoire. C’est venu rééquilibrer quelque chose dans le film en termes d’intimité, etc.

La pride a-t-elle connu d’autres éditions depuis ?
Bien sûr. Cette année ce sera la quatrième édition. Et Benoît a complètement pris le lead de l’orga ! C’est une pride itinérante, chaque année elle change d’endroit en restant dans le même périmètre d’une vingtaine de kilomètres autour de Thiviers, là où elle a eu lieu la première fois. C'est un vrai espace de liberté pour beaucoup de personnes, il y a de plus en plus de monde. Et ça s’est pas mal radicalisé dans la proposition. Le territoire de la campagne n’est pas celui de la ville, il n’y a pas d’anonymat. Il faut faire attention à plus de choses, parce que si ça se passe mal, il y a le risque de ruiner sa vie sociale, parce qu’on est dépendants des personnes qui nous entourent. Ce sujet est très débattu dans le film entre participant.e.s. Mais depuis, ça s’est pas mal détendu. Les gens arrêtent de se poser les questions de « est-ce que ça va choquer ? », « est-ce que ça va être considéré comme de la provoc ? ». En fait, on arrête de demander l’autorisation d’exister. Évidemment, ça reste un moment de fête inclusive. On veut que tout le monde puisse se sentir à l’aise de venir, mais, en revanche, on ne va pas arrêter d'être queers, radicaux et flamboyants, pour se conformer à ce qu’on attend de nous.

Pédale rurale, d’Antoine Vazquez. En salles le 4 mars.

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