Répondre à la violence par l’amour, à l’homophobie par le vivre ensemble : c’est ce qu’a fait Nicolas Bellenchombre en créant ce cabaret à Dieppe, petite ville portuaire du Nord de la France, où on croise plus souvent des marins que des créatures queers. Il faut désormais compter avec Diva Belluga (son nom de scène), des drag queens, du circassien, du live et toute une palette d’émotions…
Quelle est l’histoire de ce cabaret queer ?
Quand on me demande comment est née la Sirène à Barbe, je ne peux pas répondre uniquement en parlant d’un lieu ou d’une date d’ouverture. En réalité, il est né d’un parcours, d’une enfance remplie d’images et d’un moment de rupture très violent qui m’a obligé à me réinventer.
Je viens du cinéma, mon premier langage. Enfant, je passais mon temps à collectionner les films, et pas n’importe lesquels : ceux qui parlaient de music-hall, de cabaret, de cirque, de comédies musicales. J’étais fasciné par les coulisses, les transformations, ces artistes capables de créer de la lumière dans l’obscurité. Ces univers ont construit mon imaginaire et ma manière de voir le monde. Le spectacle vivant s’est imposé comme une évidence parce qu’il y a dans le direct quelque chose de profondément humain : on respire ensemble, on ressent ensemble, on existe ensemble.
Et puis il y a eu cette agression homophobe, un moment de bascule où la violence vous arrache quelque chose de très profond et vous oblige à vous poser une question simple : « qu’est-ce que je fais de ça ? Est-ce que je me referme ou est-ce que je transforme ? »
Moi, j’ai eu besoin de transformer.
J’ai ressenti l’urgence de créer un lieu qui serait l’exact opposé de cette violence homophobe : un espace communautaire, bienveillant où les gens pourraient venir tels qu’ils sont, sans peur, sans jugement. Un endroit qui fasse du bien, qui ouvre les esprits et les consciences, mais toujours par la joie, la fête, le spectaculaire. Parce que je crois profondément que le cabaret est un outil politique au sens noble : il rassemble, il questionne, il dérange parfois, mais surtout il répare.
La Sirène à Barbe est née de ce mélange-là. J’ai pris mon amour du cinéma, mon obsession pour les comédies musicales, l’esthétique du cabaret, l’énergie du cirque, le goût du travestissement, du collectif, de la performance… J’ai mis tout ça dans un shaker, avec mon histoire personnelle, mes blessures, mes rêves, mes colères et mon besoin immense de créer du lien. Et la Sirène à Barbe est apparue.
Pourquoi ce nom, la Sirène à Barbe ?
Ce nom, pour moi, est un manifeste, une créature hybride, indéfinissable, libre, comme les artistes qui montent sur scène, comme les personnes qui passent la porte. Ce n’est pas seulement un cabaret mais un refuge, une famille choisie, un endroit où on peut se reconstruire en étant dans la lumière plutôt que dans la peur.
Aujourd’hui, quand je regarde ce lieu, je me dis qu’il est né d’un geste de survie et qu’il est devenu un geste d’amour. Ce que je voulais au départ, c’était réparer quelque chose en moi. Ce qui s’est passé, c’est que ça a créé un espace où d’autres peuvent venir réparer, célébrer, exister.
Et ça, pour moi, c’est la plus belle réponse à la violence.
Ta troupe est-elle confrontée à de la LGBTphobie au quotidien ?
Très peu, finalement. Comme quoi le mélange, la fête et la rencontre fonctionnent : ça fait tomber les barrières et ça met les préjugés à terre, presque naturellement.
Des préjugés sévissent encore en région ?
C’est vrai que, pour certains, la porte est encore difficile à franchir. Il y a des appréhensions, des idées toutes faites. Mais à chaque fois que quelqu’un ose entrer, quelque chose se passe : un autre monde s’ouvre, les regards changent et les certitudes tombent. Les gens reconsidèrent souvent complètement leur jugement. J’ai même vu d’anciens agresseurs de collège venir me voir après un spectacle pour me présenter leurs excuses. Là, je me dis que le cabaret fait plus que divertir : il transforme réellement les gens.
De quoi es-tu le plus fier dans ce projet ?
Au fond, c’est la mixité qu’on a réussi à créer, au-delà du queer. À La Sirène à Barbe, il y a un vrai brassage social et culturel : des personnes qui ne se seraient sans doute jamais rencontrées ailleurs se retrouvent côte à côte le temps d’une soirée. On mélange les générations, les milieux, les identités, et tout le monde partage le même espace, la même émotion. On sort complètement de l’entre-soi. Ce lieu fait se reparler des France qui, d’habitude, ne se croisent plus. Il y a une ouverture, une circulation, et surtout énormément d’amour qui s’en dégage. C’est ma plus grande réussite.
Rue Dulague, 76200 Dieppe
www.la-sireneabarbe.com





