Pour devenir plus fort.e, affirmer leur identité, ou encore lutter contre le fascisme, des personnes appartenant à la communauté LGBTQIA+ poussent la porte des salles de musculation.
Au collège, Lulu a un rapport compliqué à sa féminité et se questionne sur son genre. L’adolescente qu’elle est rêve d’avoir de « gros abdos » et un physique androgyne. « Je souffrais d’être vue comme une fille et tous les stéréotypes qui vont avec, comme celui d’être faible. » Alors elle imprime un calendrier avec des objectifs de pompes à faire par jour et l’affiche sur le mur de sa chambre. En un mois, elle apprend à faire trente pompes d'affilée. « C'était une fierté énorme », se rappelle la serveuse de 25 ans. Celle qui vit en région parisienne se souvient des moments d’euphorie comme celui-ci, où, enfin, elle se trouve forte mais aussi des moments de dysphorie où elle se perçoit maigre et souffre de TCA (troubles du comportement alimentaire). Aujourd’hui, Lulu, bisexuelle, va mieux mais garde un rapport complexe avec la musculation. « Est-ce que ma pratique est saine ? », s’interroge-t-elle.
Hélène Germain, présidente de la Fédération sportive LGBT+, remarque qu’il y a ces dernières années une forte augmentation d’adhésions dans des associations de natation ou de tennis, mais pas pour la musculation. À l'instar de Lulu, elle constate que les personnes en questionnement sur leur genre vont avoir plus de difficultés à se lancer dans ce sport. Martin Page, auteur.e de Douceur de la musculation pour les artistes, les queers, les femmes, les inadaptées, les vieux, les handicapés, les neuroatypiques, les parents, les pauvres, les non-conformes, les dégoûtées du sport (Éd. Le Nouvel Attila, 2025), se souvient de ses premières fois hésitantes dans une salle de musculation. Lorsqu’iel a su qu’iel était non-binaire, la pression a disparu : iel n’avait plus à ressembler à un homme puisqu’« [iel] est ailleurs ». Aujourd’hui, l’écrivain.e considère la musculation comme « une manière de vivre ». Une revanche pour toutes ces fois où en cours de sport, iel était lae dernier.e choisi pour former une équipe. « Beaucoup d’enfants ont vécu ces petites humiliations. Les cours d’EPS n’étaient pas un endroit pour progresser, comme s'il y avait une essence de l'enfant-adolescent sportif et une essence de l'enfant-adolescent non sportif », observe-t-iel.
Se muscler pour prendre soin
Cette expérience de s’être sentie « nulle » au sport, Lou, 29 ans, la partage aussi jusqu’à ce que, fin 2022, pour des raisons de santé, elle découvre la musculation. Aujourd’hui, celle qui est devenue coach sportive en ligne LGBT, peut citer une longue liste de bénéfices sur son corps et sa santé mentale : baisse de l’anxiété, clarté mentale, meilleure estime d’elle-même, nouvelle façon d’occuper l’espace, baisse de la consommation d’alcool… Et surtout, la sensation d’être enfin à sa place : « en tant que lesbienne, adoptée et non blanche, j’ai ressenti une forme de dépossession, comme si on m’avait volé une partie de mon histoire. Ce sport, comme le fait d’être tatouée, m’a permis de revenir à moi, de m’ancrer dans le réel ».
Pour Ange, lesbienne elle aussi, la musculation est une manière de se défouler et un moyen de se muscler. « J’aime beaucoup les muscles saillants et c'est vers cela que je tends. Peut-être que c'est en lien avec le fait, que dans mon imaginaire, les muscles plaisent aux femmes », suppose la designer d’espace et d’objets de 27 ans. De son côté Martin Page perçoit ce sport comme un soin pour soi et pour les autres : « en tant que jeune parent, on nous propose de faire du yoga post-natal mais pas des cours de musculation alors qu’on fait quotidiennement des exercices de force, en portant une poussette, des sacs… Il y a aussi des personnes âgées qui perdent leur masse musculaire et finissent en Ehpad. La conséquence politique, ce n’est pas seulement leur manque d'autonomie, ce sont aussi les aides-soignantes, précaires, qui s’abîment le dos ».
Insécurité
L’un des freins à la pratique de la musculation pour les femmes et minorités est la crainte de devoir faire face à des comportements violents. C’est le cas de Lou, qui à force d’entendre des propos racistes et homophobes dans son ancienne salle de musculation, a décidé de devenir coach en ligne LGBT. « Je me suis dit que je n’étais pas la seule à vivre ça et que c’était dommage que des gens se privent d’aller dans ces espaces car ils ne se sentent pas, comme moi, les bienvenus ». C’est aussi un moyen pour elle d’accompagner des personnes ayant les mêmes valeurs qu’elle, ne se reconnaissant pas dans les discours de musculation classiques liés à la perte de poids, aux restrictions alimentaires. De son côté, Lulu se souvient s'être sentie à deux reprises en danger dans une salle de musculation lorsqu’elle était mineure. Des hommes l’auraient suivie dehors et lui auraient fait des propositions sexuelles tarifées. Depuis qu’elle n’est plus adolescente, elle n’a plus été harcelée et vit souvent des moments sorores avec d’autres sportives, à qui elle donne ou demande des conseils.
Mépris et antifascisme
En revanche, avec ses ami.es « gauchistes et bobos », Lulu a honte de parler de sa pratique et ressent une forme de mépris. « J'ai peur qu'on pense que j’ai une mentalité libérale et qu’on me juge : comme si s’occuper de son corps, de son esthétique était une basse préoccupation. » Lou, ancienne étudiante à Sciences Po, a, elle, ressenti le stress et l’incompréhension de sa mère, professeure de français, lorsqu’elle lui a annoncé vouloir devenir coach en ligne, en plus de son métier d’écrivaine : « elle s’est dit que j’allais me déclasser. Encore aujourd’hui, elle me demande souvent où en est l’écriture de mon deuxième roman ». Préciser qu’elle est coach en ligne LGBT et autrice est d’ailleurs une façon de démontrer que la musculation n’est pas incompatible avec l’engagement politique et les lettres.
Selon l’auteur.e Martin Page, ce mépris tient en partie au fait que la musculation est un art populaire qui ne demande pas beaucoup d'argent et se pratique seul. « Il y a quelque chose qui déroge à l'injonction au collectif, au jeu social qu'on peut retrouver dans le foot ou le rugby. C'est un sport aussi où il n'y a pas de compétition, sauf avec le bodybuilding », développe-t-iel. Pour Martin Page, la salle de sport idéale serait finalement celle qui ne peut se différencier d’une librairie : « pourquoi mettre des frontières entre les activités de l'esprit et les activités du corps ? »
La salle de musculation souffre aussi de l’image d’un espace investi par l’extrême droite. Selon l’auteur.e, il est urgent que la gauche pense les muscles comme « un instrument de résistance et de libération ». Un discours qui résonne avec celui de Habibitch, artiste queer et militante antifasciste, qui pratique la musculation six à sept fois par semaine. Gourde, recouverte de stickers du drapeau de la Palestine, collier, et bracelet en l’honneur du pays, elle porte dans chacun de ses entraînements les couleurs de son engagement. « Je prépare mon corps valide à se mettre en première ligne contre le fascisme, lui qui a tout intérêt à ce que les femmes et les personnes minorisées ne soient pas musclées. »
