Il y a 25 ans, l’affaire du Queen Boat fait le tour du monde. Une cinquantaine d’hommes sont arrêtés et traduits en justice au Caire en Egypte et leurs vies jetées en pâture. On les appellera « Les 52 du Caire ».

11 mai 2001, au petit matin. La police égyptienne fait irruption dans une discothèque amarrée sur le Nil, le Queen Boat. Elle arrête quelques dizaines d’hommes. Ce qu’on leur reproche ? D’être des homosexuels.
Six mois plus tard, 53 hommes sont jugés. 52 adultes et un adolescent, jugé devant la Cour des enfants. Les images de ces hommes masqués avec des bouts de tissus, derrière des barreaux, font le tour du monde, comme le montre le reportage de l'Associated Press ci-dessous.
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Que s’est-il réellement passé ? En 2004, l’organisation Human Rights Watch a rendu un rapport très complet qui a permis de lever le voile sur les faits : en réalité, la police n’a arrêté qu’une trentaine de personnes sur le Queen Boat le soir de la descente. Les autres ont été interpellés dans les jours et les semaines précédents.
Première arrestation le 24 avril
Le premier prévenu, Shérif Farhat, 32, un riche ingénieur, issu d’une famille aisée et influente, est arrêté dès le 24 avril. Chez ce photographe amateur, la police découvre des photos où figurent d’autres hommes. Elles sont montrées à des informateurs, qui reconnaissent un garagiste d’environ 25 ans, Bashar. Ce dernier est arrêté le 2 mai. Après des jours entiers de sévices, il accepte sous la menace de désigner d’autres hommes gays aux autorités. D’autres sont ainsi interpellés à leur tour. Pour compléter son affaire, la police décide donc un coup d’éclat dans une discothèque notoirement fréquentée par des gays.
La veille de la descente sur le Queen Boat, une vingtaine d’hommes sont déjà en détention.
Hossein, un jeune livreur de 23 ans à l’époque, raconte à HRW ce qu’il a vécu : « C’était seulement la deuxième fois que j’allais au Queen Boat. (..) Je connaissais le bâteau via un ami, Saad. Il a été arrêté là-bas avec moi. (...) Alors que je dansais sur la piste, certaines personnes ont commencé à me jeter des regards étranges. Je suis retourné à la table où j’étais assis, et j’ai dit que je voulais rentrer chez moi. Sur le chemin de la sortie, un mec est venu à ma rencontre, il m’a demandé mes papiers d’identités. Je les lui ai donnés. Il les a regardés, puis m’a poussé, et on m’a forcé à me mettre dans un coin. »
Une fois entre les mains de la police, les hommes subissent quasiment tous humiliations et tortures : battus avec divers objets, électrocutés. On leur examine l’anus pour voir s’il a été « utilisé ». Le tout en les insultant copieusement, avec la perversité de ceux qui se trouvent en position de force.
« Débauche invétérée »
L’homosexualité n’est pas illégale en tant que telle en Egype. Alors comme dans tous les pays où c’est le cas, la police et la Justice se servent d’autres délits pour réprimer les homosexuels. Sur les cinquante-deux hommes arrêtés, cinquante sont accusés de « débauche invétérée » et de « comportement obscène » sous l'article 9c de la loi no 10 de 1961 sur la lutte contre la prostitution. Deux autres sont accusés de « mépris de la religion » sous l'article 98f du code pénal. Tous clament leur innocence.
En attendant le procès, chaque jour, la presse fait ses choux gras de l’histoire, en étalant à la une ou dans ses pages les visages et les identités des détenus. C’est parfois ainsi que des familles apprennent le sort d’un proche, disparu depuis des mois. Le colocataire d’un des prisonniers alerte anonymement les ONG étrangères qui travaillent sur les droits humains. Celles-ci s’indignent et alertent l’opinion publique. La presse égyptienne redouble de cruauté.
Vingt-deux condamnés
Le 14 novembre 2001, le verdict tombe : vingt-deux accusés sont reconnus coupables de « pratique habituelle de la débauche », un homme de « mépris de la religion », et un autre, présenté comme le meneur du groupe, est condamné pour les deux chefs d’accusation. Il écope de la peine la plus lourde : cinq ans de travaux forcés. Sherif Farhat, le premier arrêté, est condamné à cinq ans de prison. L’adolescent reçoit la peine maximale pour un mineur : trois ans de prison, suivis de trois ans de mise à l’épreuve.
En mai 2002, les condamnés sont libérés en attendant un second procès. Les verdicts sont cassés. En juillet 2002, cinquante des accusés (les deux hommes condamnés pour mépris de la religion ayant vu leur peine confirmée) subissent un nouveau procès. Celui-ci, tenu à la Cour des délits de Qasr-al-Nil au Caire et présidé par le même juge, Abdel Karim, ne dure que quinze minutes avant que ce dernier ne se récuse. Le procès est reporté à septembre, puis s’achève en mars 2003. Vingt-deux hommes sont finalement condamnés à trois ans de prison, vingt-neuf autres sont acquittés. Tous sont brisés, leur vie sociale ruinée. Les familles doivent parfois déménager.
Interrogé par HRW, l’un des accusés livre son ressenti : « Avant, je pensais qu’être gay, c’était juste une part de moi et maintenant je sais que ça représente des cellules sombres et des coups. C’est très très difficile d’être gay en Egypte… Je ne dors pas. Quand je dors, je rêve du procès. Si je dois retourner en prison, je me tuerai. Que veulent-ils de nous ? Pourquoi veulent-ils nous prendre nos vies ? »
25 ans plus tard, la répression continue
Un quart de siècle après l’affaire du Queen Boat, la situation des personnes LGBT en Égypte ne s’est pas améliorée, bien au contraire. Sous le régime autoritaire du maréchal Al-Sissi, la répression s’est même intensifiée. Selon l’ONG Outright International, « Les personnes LGBTQI vivant en Egypte continuent à subir des discriminations et une répression importantes, aggravées par des lois qui ciblement indirectement les rapports entre personnes de même sexe. (...) Les autorités utilisent des applications comme Grindr pour piéger et arrêter des personnes LGBT, se contentant souvent de preuves faibles, comme la possession de préservatifs ou de petites sommes d’argent afin de les poursuivre pour « débauche répétée ».»
Pour l’association égyptienne Bedayaa, « le nombre de personnes arrêtées chaque année et envoyées devant un juge pour ce genre d’affaire est estimé à 66 depuis 2013. » « Pour chaque cas, en général, la peine minimum est de 3 mois de prison et la peine maximum de 3 ans ».
Vingt-cinq ans après le procès des 52, l'Egypte continue donc à réprimer les personnes LGBT. Et rien n’indique que cela changera prochainement.
Photo : Wikipedia
