Matthieu Barbin, alias Sara Forever : “nos imaginaires queers sont une arme politique infinie et inestimable”

Julien Claudé-Pénégry

Artiste, performer… et maintenant romancier ! Matthieu Barbin, alias Sara Forever, finaliste de Drag Race France saison 2, présente “Brûle bébé”. Dans ce roman fortement inspiré de sa vie, il explore la filiation, et sa condition de transclasse. 

Oui elle est folle, elle est Forever”. Mais Sara Forever, “for-for-ever”, est aussi romancière. Sous les perruques blondes imposantes de la finaliste de Drag Race France saison 2 se cache en effet le danseur et performeur Matthieu Barbin, qui signe Brûle bébé, son premier roman publié aux éditions Au diable vauvert. 

On y retrouve les thèmes chers à l’artiste, au premier rang desquels le drag, débuté en 2020 dans son spectacle Les Cent milles derniers quarts d’heure, où il développait également une réflexion sur les femmes de sa famille, et notamment sa tante, ouvrière. Dans Brûle bébé, il explore la filiation et les liens, complexes, que le personnage entretient avec sa mère. 

Alex, le protagoniste, a quitté la banlieue de Bordeaux pour rejoindre Paris, où il mène une carrière de danseur et accède à la culture bourgeoise. Mais au fil du temps, ses différentes métamorphoses l’éloignent de son passé. Alors quand l’occasion se présente de passer à la télévision, il n’a qu’une idée en tête, se rapprocher de sa mère à travers le petit écran…

Brûle bébé est un premier roman queer qui interroge les parcours LGBT et l’amour filial, le désir d’être soi et la culpabilité. Écrit sans concession, ce récit plein de lumière et de douleur invite à penser les liens familiaux à l’aune du temps qui passe, et qu’il nous reste. 

 

On retrouve beaucoup de toi dans Alex, le personnage principal de ton roman, je me trompe ?

C’est vrai que beaucoup de choses passent par moi, comme l’imaginaire, la politique, l’expérimentation, le rapport à la scène… Mais il y a aussi des choses très éloignées de ce que je suis, et je tenais à ce qu’il y ait aussi une part de fiction très forte dans ce roman.

Alex essaie de se rapprocher de sa mère, qui est le personnage clé du roman. Quel rôle joue la télévision dans sa démarche ? 

Il se sert de la télévision pour tenter de recréer du lien et venir panser des choses. C'est un échec, en l'occurrence, même si la télé les rapproche quand même un peu artificiellement et les fait de nouveau parler une langue commune. D’une certaine façon, je pense qu’Alex est presque plus dégoûté par lui, par ses réactions, que par celles de sa mère. 

Dans le roman, tu dis que la société nous empêche, quand on est queer, d’emmener nos parents avec nous. Qu’est-ce que tu entends par là ?

Plus tu t'arraches pour te rapprocher de toi, plus tu t'éloignes de tes parents, au sens très, très large, puisque ça concerne aussi tout ce que tu déconstruis avec le temps. Et on ne peut rien faire contre ça. Il y a, chez mon personnage, un truc qui n'arrive pas à se résoudre. Il n'arrive pas à aimer sa mère, et il ne peut pas du tout s'en séparer. Il ne peut pas se dire que c’est fini, même s’il est engagé dans une telle transformation – c’est notamment ce que représente aussi métaphoriquement le drag – qu’il ne peut plus faire machine arrière, tandis que sa mère, elle, n’a pas bougé. En ce qui me concerne, c’est mon sacerdoce. Je crois que je n’arriverai jamais à résoudre cette question. 

Ce n'est pas possible, selon toi, de partir, de quitter sa famille, tout en restant proche d’elle ?

En tout cas, pour le personnage, c’est impossible, et moi je n'y suis pas du tout arrivé. Mais ça ne m’empêche pas de revenir souvent là où j’ai grandi ! Et ça m’arrive d’y trouver un peu de bonheur, mais cela reste toujours hyper coûteux. Autour de moi, j’observe que ceux qui arrivent à embarquer leur famille sont souvent des bourgeois. Il y a une construction bourgeoise au sein de la famille, dans l'échange avec les parents, qui fait que, quand même, à la fin des fins, en prenant appuie sur leur héritage culturel, etc., ils parviennent à maintenir le lien. Mais j'ai tendance à penser que c'est un petit arrangement avec eux-mêmes, et qu’il y a une forme d'abandon de “radicalité”.

Il y a des passages très difficiles sur le temps qui passe. C’est une question qui te travaille ?

En plus des questions qu’on vient d’aborder, il y a évidemment le vieillissement du corps.  C'est-à-dire qu'en même temps que le personnage entame des métamorphoses, qui se traduisent par des expériences de scène, de drag, etc., de son côté sa mère vieillit. Elle commence, par exemple, à chercher ses mots. Voir la mort, comme ça, frôler, faire des câlins aux personnes qu'on aime, je trouve ça d'une violence…  Je crois que c'est un des trucs les plus violents de ma vie. Vraiment. C'est trop dur. 

Pourtant ton personnage n’est pas tendre avec sa mère…Qu’est-ce qui l’en empêche ?

Quand on est queer, on se doit, pour survivre, d’entrer dans une forme de violence dans notre rapport au réel, au monde. On est fait, on nous a fait de ce bois-là, et ça déborde de manière inévitable sur les gens qu'on aime le plus. En tout cas, moi, je n'ai pas trouvé d'autre solution. Dans la remise en question de mon éducation, dans ma “radicalisation”, j'ai été incapable de passer par autre chose que par la violence. On ne parle pas beaucoup de cette cruauté qu'on peut avoir, nous aussi. Je pense qu’on a peur que ça dise quelque chose de trop vrai, peut-être.

On t’a vu, durant l’entre deux tours des dernières législatives, sur la scène de la Place de la République, à Paris, pour t’opposer à la fascisation du pays. Comment t’es-tu politisé ?

Ce qui m'a embarqué dans la pensée politique, c'est mon arrivée à Paris. On le voit d’ailleurs très bien chez le personnage, il passe du théâtre à la danse contemporaine, au théâtre d'avant-garde, etc. Et plus il avance, et c'est ça qui est assez dingue, et que j'ai vécu moi aussi, plus il fait des choix esthétiques, artistiques, etc., et plus il s'engouffre dans un milieu bourgeois qui lui renvoie de manière très violente d'où il vient. C’est comme ça que je me suis politisé, à travers ces expériences un peu schizo. C’est-à-dire que je nommais la chose politiquement, mais ça ne m'empêchait pas de continuer à faire des rencontres qui m'emmenaient dans une forme d’art de plus en plus déconnecté par exemple. Puis le drag a quand même opéré un vrai changement, que j’ai totalement embrassé.

C’est le drag qui t’a permis de faire le lien entre l'artiste et la personne engagée que tu es aussi ?

À fond !  Parce que ça n’avait pas été possible sur toutes les scènes où j’avais travaillé. Aujourd'hui, j'assume complètement ce côté politique, notamment parce que je suis beaucoup retourné au théâtre. Mais pour qu'il y ait ce déclic, pour que je fasse corps totalement avec la parole politique, il a fallu que je passe par le drag, complètement. 

Pourtant, j’ai l'impression que, de tout ce que tu as fait, c’est Drag Race qui te ressemble le moins, je me trompe ?

C'est drôle de le dire comme ça, mais c’est aussi ce que me disent mes amis, et même des amis drag ! Et c’est assez vrai, mais je ne regrette pas une seconde ! Enfin si, parfois un peu, mais dans l'ensemble, pas du tout ! Après, il y a deux ou trois ans, je t’aurais dit qu’écrire un livre ne me ressemblait pas du tout non plus. Drag Race, c’était une nécessité pour plein de raisons, que le livre explique d’ailleurs un peu : comme me rapprocher de ma mère, de mon milieu, faire la paix avec l’environnement social dont je me suis beaucoup éloigné en venant à Paris. Et puis c'était aussi une nécessité artistique, parce que ça m'a permis d'aller creuser l’art drag très vite et très loin, ce qui m'aurait pris des années autrement. Et c'est aussi un doigt d'honneur aux institutions dans lesquelles je suis passé et où je ne me reconnaissais plus du tout. Donc c’était vraiment un besoin je pense. 

J'ai aussi l’impression, en te lisant, que tu portes beaucoup de colère. Est-ce que c’est un moteur dans ton art, dans ton engagement politique ? Et est-elle liée à une volonté de revanche sociale ? 
Je crois que je suis toujours dans un désir de revanche, et toujours hyper en colère, c’est vrai… et hyper rancunier . Avant d’écrire le livre, je pensais avoir résolu pas mal de trucs, mais ce roman m’a prouvé le contraire. L’écrire m’a tout de même permis de modifier mon regard sur certaines choses.  Après, la rage est toujours là, mais la métamorphose est tout de même continue. Donc même si la colère reste, elle n’est jamais vraiment la même, et ça me rassure un peu. Mais oui, tu as parfaitement raison sur ce point. 

Il y a aussi une part de fantastique dans le livre, qui est assez surprenante dans ce récit de transclasse… Pourquoi ce choix ? 

Je voulais absolument mettre l’imaginaire en avant. Je suis hyper intrigué par la notion de vérité, sur laquelle je ferai une pièce l’année prochaine. Dans les récits queer, qui sont souvent des récits d’émancipation, il me semble qu'il y a une nécessité de vérité très forte. Or la frontière entre la vérité et l’imaginaire, la fiction, le mensonge, n’est pas beaucoup traitée. Pourtant, comme queer, on se construit des vérités qui jouent avec ces frontières, et j’avais vraiment envie d’en parler à travers le drag. 

Parce que le drag est un outil de transformation ?
Et d'émancipation, de point de bascule pour des métamorphoses plus intimes. Il peut servir à questionner l'identité de manière autre que performative, en n’étant qu'un point d'étape. C'est un outil incroyable et fascinant. Et ce qui fait qu'on est des êtres supérieurs, nous les queers, c’est cette infinité de possibles. Et c'est ce qui nous rend aussi, pour certains, très dangereux politiquement. Nos imaginaires sont intarissables. Ils sont une arme politique infinie et inestimable. Et c’est ce que j’ai voulu exprimer dans le livre. 

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