Il n’est pas rare de la croiser dans le 11e arrondissement de Paris, marchant seule ou en compagnie du photographe Max Pelgrims, comme le témoignage évanescent d’un passé proche bien différent du monde qui aujourd’hui l'entoure.
Au milieu des touristes américains ou des bobos de la capitale arpentant la rue Oberkampf à la recherche d’un PMU “authentique”, Hélène Hazéra, 74 ans, avance d’un pas lent, le regard fixe. Travailleuse du sexe, puis journaliste au journal Libération où elle entre en 1978 par l’intermédiaire de son ami Michel Cressole, avant de rejoindre Radio France où elle anime entre autres l’émission Chanson Boum! sur France Culture, elle est une figure historique de la communauté LGBT.
Militante du Fhar (Front homosexuel d’action révolutionnaire), Hélène Hazera participe à la création des Gazolines avant de rejoindre Act-Up dans les années 1990, où elle s’investit dans la commission trans. “Le combat, c’est une jouissance quand même. Je ne sais pas qui a dit « mieux vaut mourir debout que vivre à genoux », mais c’est une belle phrase”, nous confie-t-elle avec le sourire dans son deux-pièces parisien aux murs recouverts de livres.
Le 1er avril est sorti en salles Hélène, Tresore Transnationale, le documentaire que lui consacre son amie la réalisatrice Judith Abitbol. Et cela n’a rien d’une blague, même si Hélène Hazera s’y révèle désopilante. Tourné sur dix ans au gré des disponibilités de chacune, le film retrace le parcours de la journaliste militante, qui y partage à la fois ses souvenirs, ses combats, ses passions littéraires, cinématographiques et musicales, évidemment, et ses lavages à la main de petites culottes. À ses côtés, une galerie de personnages, dont le journaliste, militant et président de Paris sans sida Christophe Martet – ils ont collaboré ensemble sur une série documentaire intitulée Salon de T pour le média Yagg – , mais également la réalisatrice Franssou Prenant, les autrices Marianne Alphant et Lola Miesseroff, la journaliste Laure Adler, ou encore l’artiste Claude Chuzel et la poétesse Annie Le Brun, toutes deux aujourd’hui décédées.
« Si j’avais été libre de venir, est-ce que je serais venu ? Si je pouvais contrôler mes pas, où donc irais-je ? Ne vaudrait-il pas mieux qu’en ce monde de poussière, je n’aie pas eu à venir, à en partir, y vivre ? » Il n’y a qu’à travers ces vers du poète perse Omar Khayyan, qu’on entend dans le documentaire et qu’elle nous récite de mémoire le jour de notre entrevue, que pointe chez elle une certaine forme de mélancolie. Hélène Hazera est en réalité une femme pudique, qui ne s’attarde pas sur ses malheurs et tient avant tout à jouer son rôle en soutenant le documentaire du mieux qu’elle peut. Mais sous son apparente fragilité, l’”ardente flamme” de “la Belle Hélène” brûle encore.
Qu’avez-vous répondu à Judith Abitbol, lorsqu’elle vous a parlé de faire un documentaire ?
J'ai d'abord dit que j'étais d'accord à condition qu'on ne voie pas mon visage. C'était une absurdité. Je suis très complexée parce que je suis défigurée par le sida [Hélène Hazera évoque dans le film une lipodystrophie due aux trithérapies, ainsi qu’une opération qui se serait mal passée]. Mais je suis allée au-delà de ça, et au bout d’un moment j’ai dit d’accord, on y va !
Vous racontez dans le film que vous avez commencé le travail du sexe un an après avoir commencé les hormones et votre transition, mais surtout peu après après le refus du directeur de l’Idhec, l’actuelle école de cinéma La Fémis, de vous intégrer à son établissement. Vous étiez en colère ?
J'étais plutôt... Vous savez, quand on tire le tapis sous vos pieds et que vous tombez. J'étais plutôt triste qu’en colère. J'étais abasourdie par l'injustice. À l’époque, de manière générale, les trans n’avaient pas accès au travail. C'est encore difficile aujourd’hui, mais c'est sans commune mesure. À partir du moment où vous avez des papiers qui correspondent à votre aspect physique, ça devient tout de même plus facile.
Vos papiers ont enfin été modifiés, mais récemment. C’est une satisfaction ?
Je suis très contente. Et je suis très contente que d'autres puissent les avoir. Mais la procédure reste complexe, puisque c'est un employé de mairie qui juge si vous avez le droit de changer de genre ou pas. Je trouve ça un peu abusif, puisque cette personne n’y connaît rien. Ça s'est d’ailleurs mal passé pour moi la première fois, et ma demande a été refusée. J’ai alors envoyé, par retour de courrier, la photocopie du compte rendu d'une journée organisée avec Act Up, la mairie de Paris et le Crips [Centre régional d'information et de prévention du sida]. Et dans cette brochure je pose une question à la maire de Paris, qui s’adresse à moi en me genrant correctement. Alors je leur ai écrit : « Anne Hidalgo me répond au féminin. Et vous, vous niez toujours ma féminité ». J’ai ensuite obtenu satisfaction.
Avant votre carrière de journaliste, on peut vous voir dans Sauve qui peut la vie, de Jean-Luc Godard, ou encore dans Les Intrigues de Sylvia Couski, d’Adolfo Arrieta. Dans le documentaire de Judith Abitbol, vous vous retrouvez de nouveau en pleine lumière, et dans le rôle principal. Après avoir mis tant d’artistes LGBT en avant, est-ce que vous assumez, désormais, la part artistique qui est la vôtre ?
Disons que je suis une artiste du peuple, comme on disait en Union soviétique. Même si c’est une appellation stalinienne, c’est plus drôle que “star”. Mais journaliste est aussi, selon moi, un métier artistique. Écrire, chercher le bon terme pour décrire une situation, c’est avoir une approche artistique de la vie. Comme lorsque je faisais mon émission de radio.
Vous dites dans le film : “je crois qu’on peut être plus humble quand on vous a reconnu vos qualités”. De qui, aujourd'hui, attendez-vous de la reconnaissance ?
De tout le monde.
Vraiment ? Pas simplement de la communauté LGBT ?
Ah non ! Au-delà ! Il n'y a jamais assez de reconnaissance. Quand j'écrivais à Libé, j'écrivais pour tout le monde. Et c'est ça qui était intéressant. Et les lecteurs n'étaient pas au courant, forcément, de ma spécificité trans. Judith Abitbol, quand elle a présenté le film à Lyon, qui a eu du succès, elle a demandé qui connaissait Hélène Hazera avant ? Quelques personnes ont levé la main, mais très peu. En tout cas, je trouve vraiment bien que des gens qui ne me connaissent pas puissent aimer ce film.
On sait finalement peu de choses de votre enfance, même si l’on devine, à travers cette grand-mère lesbienne que vous évoquez dans le film, que vous êtes issue d’une famille bourgeoise…
Je suis née et j’ai grandi dans le 16e arrondissement, à Paris. Mes parents étaient des bourgeois patriotes, on va dire. Des bourgeois sans capital. Ma mère était fonctionnaire à l'Hôtel de ville. Elle y est entrée en juin 44, au moment de l'insurrection. Elle n'en est jamais sortie. Mon père était ingénieur. De son côté, son grand-père avait été un grand banquier. C'était un des seuls banquiers républicains à l'époque où la haute finance était royaliste. Mais la famille était ruinée à la génération d'après. Ma grand-mère, que l’on voit dans le film, venait d'une famille très riche. Mais elle ne nous a rien laissé. Elle n'a pas acheté d’œuvres d'art, rien. Elle a tout claqué.
Cette grand-mère, quand elle apprend votre transition, appelle votre mère pour la féliciter. Comment ont réagi vos parents ?
Il n'y a eu aucune reconnaissance de ma féminité par ma famille. Je n'ai pas été chassée, d’ailleurs je pouvais revenir, ouvrir le frigo et me servir. Mais mes parents n'ont jamais parlé de moi au féminin. Je dirais qu’il y a d'abord eu un rejet physique, puisque je me suis tout de même battue avec mon père, qui voulait m'empêcher de sortir habillée en femme. Ça a été très violent.
Et votre mère ?
Elle était très fière que j'écrive dans Libération. Elle gardait les journaux. Quand j’avais mon émission de radio, elle mettait France Culture toute la journée dans la pièce. Mais elle ne m'a jamais parlé au féminin. Elle disait “mon ange”.
Vous leur en avez voulu ?
Avec le temps, de moins en moins. Mais je leur reproche tout de même beaucoup de ne pas avoir compris ma féminité. D'autant plus que ma mère était dans la résistance intérieure. Elle était agent de liaison. Et durant la guerre, mon père était à Londres. Je leur en voulais, alors qu’ils s’étaient bien comportés dans cette situation, de ne pas réussir à comprendre la mienne.
On vous voit, dans le film, vous en prendre à Frédéric Martel, auteur de le Rose et le Noir, les homosexuels en France depuis 1968. Que lui reprochez-vous ?
Il faudrait lire l'édition de poche, parce que je crois qu’il a dû censurer beaucoup de choses. Il racontait par exemple qu’avec Michel Cressole [journaliste mort du sida en 1995], qui m’a fait entrer à Libération, on allait au comité de rédaction en disant “à bas la capote”. C'est une des choses les pires qu'on ait pu écrire sur moi. J’ai pu ensuite parler à trois des quatre personnes citées par Frédéric Martel dans ce passage, qui m’ont affirmé ne lui avoir jamais dit ça. Le but du livre était d'innocenter Fabius.
Vous dites dans le film, évoquant une mauvaise chirurgie effectuée en raison de votre lipodystrophie : “j’ai été à nouveau confronté à la violence quotidienne que les trans peuvent rencontrer”. C’est donc le cas dans ce quartier du 11e arrondissement de Paris où vous vivez aujourd’hui ?
Il y a une dizaine d’années, il y avait une petite bande qui me cherchait des noises. Et récemment, alors que je marchais sur le boulevard entre Belleville et Ménilmontant, une femme a commencé à s'adresser à moi en disant que je faisais honte, par rapport aux touristes qui venaient à Paris. C'est très violent quand même.
Aujourd'hui, par rapport à cette reconnaissance dont nous parlions, vous attendez quoi de la sortie de ce film ?
Ça me fait plaisir qu’il reste quelque chose qu'on pourra voir après ma mort. Donc c'est de l'ordre un peu testamentaire finalement.
Il me semble qu'à un moment donné vous dites dans le film que vous êtes une sentimentale. Finalement, quelle a été la place de l’amour dans votre vie ?
"De la tête aux pieds, je suis faite pour l'amour". C’est dans L’Ange bleu, un film de Sternberg de 1930.
Alors le moteur de votre vie. Ce n'est ni la colère ni la reconnaissance. C'est l'amour ?
Absolument. Je suis heureuse de vous l'entendre dire.
Crédit photo : Morgan Crochet
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