En couverture : Sam Zirah, « je suis allergique au mépris de classe »

Lalla Kowska Régnier

Le journaliste et créateur de contenus Sam Zirah nous a reçus dans son studio afin d’évoquer son parcours et ses engagements. À nos côtés, il évoque ce qu’il est parvenu à créer autour de lui, où les communautés se rencontrent et se racontent ensemble. 

Crédits photos : Audoin Desforges

J’ai lu qu’enfant, tu as appris à observer avant de parler. Est-ce cette vigilance précoce qui a façonné ton sens de l’écoute et ta manière si singulière de mener des interviews ?
Oui. En fait, quand tu es un jeune gay, tu analyses énormément. Tu scannes les gens et tu surveilles ta façon de parler, l’intonation de ta voix, tes gestes… Très tôt, les autres te font sentir qu’il y a un problème avec toi, que tu n’es pas « normal ». Je pense que ma capacité d’écoute vient de là. Et du fait que j’ai grandi avec un papa sourd.
Mon père n’entendait quasiment rien d’une oreille, et très peu de l’autre. Donc j’ai appris à parler fort, et surtout à articuler. Quand tu grandis avec quelqu’un qui a un handicap, tu développes malgré toi une autre forme d’attention. Ça finit par faire partie de toi.

 

Ton père est Algérien, et ta mère française. Est-ce que le fait de porter plusieurs histoires en toi t’a rendu autrement curieux des autres ? Et est-ce que c’est ce qui t’a donné envie d’offrir aux personnes de la télé-réalité un vrai espace de parole ?
Quand tu grandis avec des cultures différentes, des façons de voir la vie différentes, etc., ça t’ouvre aux autres. Ma mère était catholique, bordelaise. Mon père est juif algérien. Et le drame de leur histoire, c’est que ma mère a longtemps été rejetée par la famille de mon père parce qu’elle n’était pas juive. Elle a vécu quelque chose de très dur. Et mon père, que j’aime plus que tout, ne la défendait pas assez face aux siens. J’ai grandi avec ce sentiment d’injustice, sans comprendre pourquoi on rejetait ma mère.
Elle a dû se convertir, et ça a pris douze ans. Douze ans… il faut vraiment aimer la personne en face. On ne lui a pas facilité la vie.
Donc j’ai grandi avec tout ça : la culture orientale du côté de mon père, la culture catholique traditionnelle du côté de ma mère, mon orientation, et aussi la maladie. J’étais gravement malade enfant, épileptique, avec un suivi médical très lourd.
Je pense que quand tu mets tout ça ensemble – maladie, cultures, religions, orientation – ça crée une ouverture à l’autre, une sensibilité à l’injustice, à la discrimination, et l’envie que personne ne soit rejeté, que chacun puisse avoir sa tribune et son espace de parole.

 

J’ai l’impression qu’une des choses qui te touche vraiment, c’est une certaine brutalité sociale. Ce qui te met en colère, c’est ce cynisme qui disqualifie certaines paroles, jugées moins légitimes parce qu’elles viennent de la télé-réalité, de milieux populaires ou de parcours plus cabossés ?
Les gens parlent d’ouverture, mais méprisent le milieu de l’influence, de la télé-réalité, des créateurs de contenu. Et ça, je ne le supporte pas. Je suis allergique au mépris de classe, allergique aussi à l’idée qu’on devrait n’avoir qu’une seule couleur, alors qu’on change sans cesse, qu’on évolue en permanence.
Sur les réseaux sociaux, chacun reste dans son microcosme, comme dans un jeu vidéo à un seul monde. On accepte mal les mondes différents. Tout est devenu très communautaire. Moi, je suis anti-communautarisme : j’aime les communautés quand elles font avancer les choses, mais il faut aussi savoir regarder ailleurs.

 

Je reviens sur le fait d’avoir grandi avec ces décalages… Est-ce que ça a nourri un besoin de revanche ?
Gamin, je ne me défendais pas. Je ne disais rien. J’étais extrêmement timide, introverti. On pouvait me dire les pires horreurs, je ne réagissais pas. Mais au fond de moi, je me disais : « je m’en fous. Ne réponds pas. Un jour, quand tu seras adulte, ce que tu feras leur montrera qu’ils avaient tort de te dénigrer ».
Ce n’était pas de la revanche. C’était de la défense. Une manière de continuer à vivre, de me lever le matin, d’aller à l’école.

 

Tu avais ce lieu de réparation en toi. Et dans ton émission Chez Zirah, ou même sur AJA, tu reçois des gens qui viennent aussi parce qu’ils ont été humiliés sur les réseaux sociaux, parce qu’ils ont été caricaturés. Est-ce qu’on peut dire qu’aujourd’hui ce lieu de réparation est devenu ton studio ? 
Dans mon travail, je mets ma personnalité, mon histoire, mes blessures, mes joies, mes peines. J’y mets mon cœur. C’est la somme de mon passé et de mon présent. Et j’ai envie d’offrir aux gens un espace où ils peuvent se poser, parler librement… même si je n’aime pas trop le mot « safe place », qui est un peu galvaudé.

 

Dans les bars un peu alternatifs que j’ai tenus, j’ai toujours refusé d’afficher des règles safe, comme « pas d’homophobie ici, pas de grossophobie, pas de transphobie, pas de racisme ». Ce qui me semblait important – et encore plus dans un bar, qui est quand même un lieu de rencontre –, c’était de permettre les rencontres entre les gens. Accueillir aussi le fait que l’autre puisse être un con, dès lors qu’il est capable d’entendre qu’il l’est.
Exactement. Il y a des personnes avec qui on peut vraiment dialoguer, et d’autres avec qui c’est juste impossible. Pour moi, il n’y a rien de mieux qu’une discussion où il y a du désaccord, où l’on s’oppose tout en acceptant l’écoute, le dialogue, la contradiction. 
Là, récemment, j’ai reçu un candidat de Qui veut épouser mon fils ? qui a tenu, à mon sens, des propos inacceptables sur le rôle d’une femme et d’un homme dans une relation hétéro.


Ce qu’il dit est à l’opposé de ce que je pense, de ce que je prône. Mais est-ce que je dois m’empêcher de discuter avec lui ? Qu’est-ce qu’on fait dans ce genre de situation, face à des gens qui ont des pensées comme ça ? Est-ce qu’il faut les réduire au silence ? faire comme s’ils n’existaient pas ?
Moi, je suis convaincu que c’est plus dangereux d’effacer quelqu’un ou d’effacer une pensée. Il vaut mieux en parler, discuter. L’histoire nous a montré que c’est toujours à travers la contradiction et le dialogue – même si ça a parfois été violent – que les choses avancent. C’est comme ça qu’avance la loi. C’est comme ça qu’avancent les règles du vivre ensemble.
Je ne suis pas un média militant. Je ne donne pas la parole qu’aux gens qui partagent les mêmes idées que moi.

 

Et pourtant je crois vraiment que tu es un média militant.
Peut-être que je ne m’en rends pas compte. Militant, peut-être, dans le sens où je milite pour la parole, pour le plus grand nombre, pour la liberté d’expression, dans le cadre de la loi, bien sûr.

 

Quand je regarde Aja, avec les chroniqueur·euses qui t’accompagnent, tu fais vivre quelque chose comme une communauté plurielle, qui fait appel à plein d’identités à la fois. Tu réussis à faire vivre le cauchemar de n’importe quel réac en France : des communautés qui se rencontrent et se racontent ensemble. Spécifiquement juives, musulmanes, arabes et, s’il faut le rajouter, queer. Ça, je ne le vois que chez toi. 
Cette diversité n’a pas été pensée exprès, mais j’en suis fier. Je trouve qu’il y a un bel élan sur le plateau d’AJA, plein d’avis différents, et des parcours, cultures, orientations très variés.
Alors oui, sur certains plateaux il y avait beaucoup de gays. Mais je ne supporte pas qu’on dise : « vous n’en avez pas marre d’être entre gays ? » On ne dit jamais ça des plateaux entre hétéros, entre blancs, entre hommes cis hétéros.
Moi, je suis hyper content d’avoir fait une émission spéciale avec des femmes transgenres, une autre avec des hommes transgenres. Sans voyeurisme, sans sensationnalisme : juste des histoires de vie, des parcours, des épreuves traversées, pour que chacun puisse apprendre des autres.

 

Oui, l’émission avec les femmes trans était chouette parce que tu as laissé l’espace pour que les récits soient différents les uns des autres. Il y en a une qui dit « moi je suis une meuf, point », l’autre qui dit « non, moi je suis une meuf trans ». Et tu sens qu’à chaque fois, en fonction des intersections de chacune – le racisme, la négrophobie, l’hyper-féminité revendiquée, etc. –, il y a des sensibilités qui diffèrent, et tu leur laisses la place de les exprimer.
En fait, comment te dire… Je ne veux pas comparer gays, lesbiennes et personnes trans, parce que ce sont pas les mêmes parcours ni les mêmes épreuves. Mais il y a quand même quelque chose qui nous relie au départ : le regard de l’autre. L’homophobie existe, quoi qu’il arrive. Mais je trouve qu’une personne trans est encore souvent regardée comme une curiosité, une bête de foire.
En faisant ces plateaux, en leur donnant vraiment la parole, ça participe à quelque chose. Petit à petit, ça éduque le regard. Monsieur et madame Tout-le-Monde se posent moins de questions, et le regard s’attarde moins. Tu le vois tout de suite dans les yeux des gens… et tu sens aussi quand ça devient un non-sujet.

 

Quand j’ai dit à ma grand-mère que j’entamais ma transition, sa réaction avait été nourrie par les émissions de témoignages qu’elle regardait à l’époque. Des femmes trans commençaient à parler – souvent à travers des récits de douleur –, mais ça l’avait aidée à être ok je suis sûre. En tout cas, en écoutant tout ce que tu dis là, j’ai l’impression qu’il y a des mots que tu ne t’appropries pas encore vraiment. 

« Communauté », c'est ça ? 

Et aussi « engagement », « militant »...
Oui, tu as raison. Parce que dans la tête des gens, être militant c’est associé à la politique. Donner la parole à un seul camp, à une seule vision, une seule façon de penser. Ne pas laisser de place à la contradiction. C’est ça, les militants aujourd’hui.

 

Pour moi tu t’inscris dans des formes d’engagement. Dans tout ce que tu dis  depuis tout à l’heure, tu vas un peu contre toi-même aussi. En tout cas c’est comme ça que je perçois ton travail. Il y a quelque chose de l’ordre de l’engagement et du militantisme.
Tu as raison, j’ai peur de ces mots. « Communauté », c’est un mot qui me… J’ai mis onze ans avant d’écrire « ma communauté » à mes abonnés. Je n’y arrivais pas. Ça sonnait… je ne sais pas.
Ce mot m’angoissait, me faisait peur, parce que j’ai vu ma mère souffrir de la communauté juive au sein de la famille de mon père. Je n’ai pas envie de me prendre une sauce en disant ça, mais je l’ai vue souffrir de ça.
Donc je pense qu’inconsciemment, j’ai grandi avec cette idée : communauté égale exclusion. Parce que, mine de rien, quand tu fais partie d’une communauté, ça peut aussi induire de l’exclusion des autres. Par définition, c’est pas toujours simple d’y adhérer.

 

Pourtant, tout à l’heure, tu décrivais avec justesse ce que peut être une communauté LGBT, à travers ses valeurs. Même si elle n’est pas verrouillée, tu la fais vivre. 
Et tu ne fais pas vivre que ça. Tu parles aussi à d’autres histoires, à d’autres parcours. L’époque n’est vraiment pas douce. Les attaques sont multiples. Et je trouve qu’à chaque fois, toi, tu résistes à ça : sur les questions LGBT mais aussi sur l’antiracisme, l’islamophobie, l’antisémitisme. Tu fais vivre du multiple.


Tu as souvent dit aussi que la télé-réalité, c’est de la politique, et que la politique c’est de la télé-réalité. Tu verrais qui de télé-réalité se lancer dans une carrière politique ?
Oh, waouh. Honnêtement, je ne sais pas si je verrais quelqu’un de télé-réalité se lancer en politique.
Mais pour ma part… peut-être qu’un jour, oui, la politique pourrait m’intéresser, alors que j’ai longtemps dit l’inverse. Avant, je voyais les politiques comme des machines sans émotion. Et je me suis rendu compte en les recevant qu’ils jouent aussi un personnage. Et je crois justement que je ferais autrement si un jour je me lançais là-dedans. La seule raison qui pourrait m’y pousser, ce sont les discriminations.

 

Est-ce qu’il y a quelque chose dont tu peux dire « ça, j’en suis fier » ?
Non, même pas – je ne suis jamais satisfait de rien.

 

Mais la fierté qu’est-ce que ça t’évoque ?
La fierté…

 

Tout à l’heure, tu l’as dit, pourtant.
Je suis désolé. Laisse-moi réfléchir… Je suis fier de mon plateau C’est leur histoire avec les femmes trans. Je suis fier de faire parler des minorités. Je suis fier d’aller là où l’on ne m’attend pas.

 

D’avoir donné la parole à Rima Hassan, par exemple ?
Je suis fier d’avoir donné la parole à Rima Hassan, bien sûr. Et tu veux que je te dise ? Je suis fier aussi de m’en être pris plein la gueule. Parce que si je m’en suis pris plein la gueule, c’est que cette interview a fait son job. Elle a fait réagir, elle a déstabilisé des façons de penser, jusqu’à des membres de ma propre famille. Et en vrai, je suis fier de bousculer les gens qui regardent mes contenus. Je suis même fier de recevoir insultes et critiques, parce que ça veut dire que ce que j’ai proposé a servi à visibiliser quelque chose. Et le miroir de cette fierté, c’est autant la personne qui me dit : « merci, ça m’a fait du bien, je n’avais jamais entendu ce discours ailleurs », que celle qui me dit : «  tu fais honte à la communauté LGBT, tu fais honte à la communauté juive ». Parce qu’au fond, cette personne aussi a été déstabilisée dans sa secte intellectuelle. Et c’est bien.

 

Sa secte intellectuelle, c’est en fait ses certitudes. Ce que tu bouscules, c’est des certitudes.
Oui, c’est ça. La secte intellectuelle, pour moi, ça rime avec certitude, avec vérité absolue. Or la vérité absolue, elle n’existe pas. Personne ne la détient. Tout est une part de la vérité.

 

Allez, toute dernière question – là tu vas faire la une de Strobo, tu crois que ça va t’aider à trouver un gars ?
Je ne sais pas si je suis prêt, après onze ans de relation, à me remettre avec quelqu’un. La seule chose, c’est que j’aime aimer. J’aime l’amour, j’aime être aimé. J’ai envie de compter dans le regard de quelqu’un d’autre – pas juste professionnellement. Mais pour l’instant, je n’en suis pas là.

 

Interview publiée dans Strobo 47

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