It’s Ginger Bitch

Julien Claudé-Pénégry

Imaginez un mélange explosif entre une Spice Girl sous stéroïdes, une ex-gendarme qui n’a pas froid aux yeux et une icône queer qui hurle sa vérité du haut de ses plateformes de 20 centimètres. À 48 ans, Ginger Bitch aperçue dans Drag Race France (saison 2) ne fait pas que passer à l’écran : elle l’explose. Entre paillettes XXL et engagement radical, celle qui a débuté le drag à l’âge où d’autres songent à leur plan épargne retraite prouve que le glamour n’a ni taille, ni date de péremption. Rencontre avec le « gingembre épicé » qui transforme les célébrités en queens et les préjugés en confettis.

Dans le civil, il y a Cédric, 48 ans, un « petit gaillard » qui a traversé les décennies en militant pour ses droits et en vivant sa queerness au grand jour. Mais depuis l’ouragan Drag Race France, Cédric s’efface parfois derrière son double de fard et de mousse. « Limite ça fait bizarre quand on m’appelle Cédric parce que je dis : « ah ça c’est un pote à moi » ».

Ginger, c’est l’avatar né à 41 ans pour crier « encore plus fort et encore plus haut ». Pourquoi ce nom ? Un hommage à Geri Halliwell, la Ginger Spice des années 90, couplé à un adjectif que ses amis lui ont balancé comme une évidence. « Au début, mon nom devait être Ginger Delight... mes potes m’ont dit : «c’est nul, toi t’es une Bitch». Ça m’a fait rire et c’est devenu Ginger Bitch ». Aujourd’hui, elle assume ce patronyme comme un gant de velours avec des griffes d’acier : « Le gingembre c’est piquant, c’est acidulé, Bitch bah ouais je dis ce que je pense quand je le pense ».

Drag Race : un casting mouvementé

L’ascension de Ginger n’est pas celle d’une ingénue de vingt ans. Elle a tout appris sur le tas, tardivement, à la suite d’un pari avec son conjoint. Si elle a décliné la saison 1 de Drag Race par manque de préparation, la saison 2 a été le théâtre d’une épopée rocambolesque. Alors qu’elle traversait les États-Unis en voiture, Ginger a passé ses castings à distance, entre deux motels et des paysages désertiques. « Il a fallu que j’écrive mon Snatch Game dans la voiture en traversant le Nouveau-Mexique, et j’ai tourné ma vidéo de Snatch Game dans ma chambre d’hôtel à Los Angeles. Imagine les souvenirs ! », s’exclame-t-elle. Un baptême du feu sans stress, porté par l’adrénaline du voyage, qui l’a propulsée dans l’atelier le plus célèbre de France. Depuis, sa vie a basculé : « Je suis devenu influenceur à 44 ans... ça m’a permis de vivre de ma passion ».

XL, sexy et «Pupute» 

Dans un milieu souvent obsédé par les « beauty queens » de taille 36, Ginger Bitch impose son format XL avec une fierté désarmante. Son style ? Un cocktail de nostalgie 90-2000 et d’audace vestimentaire. « J’essaie de montrer qu’on n’est pas obligé d’être habillé comme des divas avec des robes de soirée... nous aussi, on a le droit à notre côté pupute, on a le droit de mettre des cuissardes avec une jupe courte ».

Pour Ginger, le drag est intrinsèquement politique. Elle défend « le droit d’être gros et d’être sexy » et s’érige en alliée indéfectible de la communauté trans. « On est là, petits pédés blancs, et à se dire, bon, une fois de temps en temps on va les aider... non, les personnes trans ont toujours été là, et en fait, on doit les soutenir ». Elle refuse de rester « lisse » : pour elle, la mise en lumière médiatique impose un devoir de prise de parole.

2m20 sous la neige

Le dernier coup d’éclat de Ginger ? Sa participation à l’émission Les Traîtres sur M6, un « Loup-garou géant ». Son manager l’a vendue comme une drag « prête à toutes les conneries », quelqu’un qui s’en fout de son image et de la lumière crue du jour.  Elle a foncé tête baissée, Pour convaincre la production, elle n’a pas fait les choses à moitié en arrivant en full drag « Je suis partie dans les bureaux de M6 en drag. Je faisais 2m20 de haut... percutant presque le plafond de l’ascenseur ».

Son passé de gendarme (un service militaire obligatoire qu’elle assume malgré les critiques) a fini de sceller son ticket pour le programme. Sur le tournage, elle est devenue le « doudou » de l’émission, la chouchoute d’un cast souvent profane en matière de culture queer. Entre deux enquêtes, elle a dû répondre à des questions lunaires : « Une des premières questions qu’on m’a posées, c’est «alors du coup, tu as toujours voulu être une femme ?» J’étais là : « pas du tout » ».

Le pont des générations : entre « Vieilles Travelos » et « Beauty Queens »

Ginger ne cache pas son amertume face à une certaine déchirure au sein de la communauté LGBT. Elle déplore le manque de recul de la jeune génération face aux combats menés par les aînés. « Je trouve que la nouvelle génération décrie beaucoup l’ancienne... on envoie à l’abattoir des personnes gratuitement ». Elle-même a fait les frais de cette haine, se faisant traiter de « PD d’extrême droite » à cause de son ancien service militaire dans la gendarmerie, un comble pour cet enfant d’ouvrier ancré à gauche. Accusée parfois d’être une « drag à l’ancienne », elle rétorque avec malice que son drag n’a que six ans d’existence. Elle transforme ses détracteurs avec une élégance punk. Quand on la traite de « vieux travelo » ou de « clown » sur les réseaux, elle sourit : « Écoute ma belle, tu ne peux pas me faire un plus beau compliment... parce que le travesti est un artiste à l'intérieur, tout comme le clown ».

« Je ne ferai plus de salto arrière, mais je suis prête »

Malgré les critiques sur son âge (« la vieille », « la ridée »), Ginger ne lâche rien. Elle trouve sa force dans la sororité unique de la « horde Drag Race ». Elle décrit ce lien indéfectible né du stress de la télévision et des vagues de haine sur les réseaux. « On appartient à une famille », dit-elle avec émotion. Ses parents, bien que pudiques, sont ses premiers fans, en larmes lors de son entrée dans l’atelier ou de son élimination.

Forte de son expérience dans Les Traîtres, Ginger se sent aujourd’hui capable d’affronter une saison All Stars de Drag Race. Même à 50 ans. « Je me dis que ça peut être super bien de mettre une drag de 50 ans à la télé en disant c’est encore faisable. Évidemment, je ne ferai toujours pas des grands écarts ni des saltos arrière. C’est terminé ». 

En attendant, elle continue de « draguifier » le monde, une célébrité après l’autre. Comme avec Cindy Poum (Koh Lanta) l’une des participantes de l’émission Les Traîtres, qu’elle a maquillée et en la plongeant dans l’enfer des cinq paires de collants. La charge de toute drag. Dans une soirée au Musée Grévin, la « victime » flirte presque en crise de panique face à l’intensité de l’expérience et fait réaliser à l’aventurière la dureté du regard des gens sur les corps transformés : une main tendue entre les mondes, un rire gras qui efface la haine, et la preuve vivante qu’on peut porter des perruques roses à 2m20 de haut tout en gardant les pieds bien ancrés dans le réel. 

Ginger Bitch, c’est ça. La preuve vivante qu’on peut commencer sa vie à 40 ans, conquérir le public hétéro en portant des perruques roses à 2m20 de haut tout en gardant les pieds bien ancrés dans le réel et rester une sœur de combat pour toute une communauté mais avec une dose de piment que seule une vraie « Bitch » peut offrir.

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