Souvent décrite comme un enfer pour les personnes LGBTQ+, la Seine-Saint-Denis présente une réalité qui est souvent bien différente. Dans Strobo ce mois-ci, six queers témoignent de leur vie dans ce département de la banlieue parisienne. Bien loin des clichés et des préjugés, ils et elle décrivent un territoire en pleine mutation.
Et si on vous disait qu’il peut faire bon vivre dans le 93, y compris en étant LGBTQ+ ? Les gays, lesbiennes, bis et personnes trans et/ou queers ont évidemment toujours vécu en Seine-Saint-Denis, qui compte 1,7 million d’habitants, mais elles se rendent plus visibles ces dernières années. Le département accueille depuis longtemps des soirées — on pense notamment à La Créole, à Montreuil — et compte désormais aussi des bars, des restaurants et des tiers-lieux ouvertement LGBT ou friendly. Des associations se sont également créées, comme Saint-Denis LGBTQ+, Queer Pantin ou la petite dernière, FiertésAuber, témoignant d’un dynamisme associatif certain.
Depuis 2019, le département accueille aussi la Pride des Banlieues, qui s’est d’abord tenue à Saint-Denis avant de prendre ses quartiers à La Courneuve. Il n’existe pas encore de centre LGBT, celui de Paris faisant office de référence pour l’Île-de-France. Mais cela pourrait évoluer : la création d’un tel lieu figurait parmi les engagements de l’équipe de Bally Bagayoko, le nouveau maire de Saint-Denis.
Et pourtant, les préjugés concernant la Seine-Saint-Denis persistent. Cela ne vous aura pas échappé : dans les médias comme sur les réseaux sociaux, le 93 suscite encore de nombreux fantasmes. Les personnes homosexuelles, bis ou trans y seraient plus exposées qu’ailleurs, notamment en raison de la présence supposée de « grands méchants islamistes ». Il suffit pourtant de lire la presse locale, partout en France, pour constater que les guets-apens homophobes ou les agressions transphobes ne sont pas cantonnés à un seul territoire, fût-il le plus pauvre du pays. Il ne s’agit pas de nier les réalités parfois difficiles auxquelles certain·es sont confronté·es, mais de regarder la situation dans toute sa complexité.
C’est pourquoi nous avons souhaité donner la parole à quelques personnes vivant en Seine-Saint-Denis. Évidemment, cette sélection n’a pas vocation à représenter toute la diversité des vécus dans le 93 . Les personnes qui témoignent ici ont répondu à un appel à témoins et peuvent, pour certaines, se permettre d’être visibles, quand d’autres le peuvent moins. Leurs voix n’en sont pas moins essentielles.
Riadh (à Saint-Denis)

Riadh nous donne rendez-vous au marché de Saint-Denis, qu’il décrit comme « un lieu de rencontres et de connexions ». Chimiste en cristallographie, il est arrivé en Seine-Saint-Denis en 2018. Après un passage à Saint-Ouen avec son compagnon de l’époque, puis un départ « loin » à la suite de leur séparation, il revient finalement dans le département. Depuis quatre ans, il vit à Saint-Denis. « Je ne sors jamais du 93 : je pars, et je reviens toujours. »
Ce qu’il apprécie ici, c’est « le côté petit village ». Les échanges se font facilement, que ce soit avec les clients à la table d’à côté ou les vendeurs du marché. « Ça me rappelle l’Algérie. J’ai les mêmes sensations ici. Paris, en revanche, je trouve ça froid. »
Avant d’y vivre, lui aussi avait en tête l’image d’un territoire dangereux. « En arrivant, je n’ai pas du tout retrouvé ce dont parlaient les gens. J’ai déjà vécu des situations très difficiles, été victime d’agressions. Je pensais que ça ne changerait pas grand-chose — et en fait, c’est totalement faux. » Sans nier certaines difficultés, il insiste : « Il peut y avoir des problèmes, comme partout. »
Engagé à Stop Homophobie, notamment autour de la Maison d’Allanah (structure d'hébergement), ainsi qu’à la Pride des banlieues, il se fait volontiers ambassadeur — enthousiaste ! — du territoire : « Il faut venir à Saint-Denis ! D’autant qu’il y a plein de lieux queer. » Il cite le 6b, La Table Ronde, Marguerite Charlie — où l’association Saint-Denis LGBTQI+ organise régulièrement des événements —, Au Pavillon, la librairie La Petite Denise ou encore le cinéma L’Écran. Il évoque aussi Montreuil et ses soirées.
Erwan (à Pantin)

Originaire d’Île-de-France, Erwan a fait ses études puis sa carrière de professeur de physique à Paris, où il a longtemps vécu. Après une rupture, la recherche d’un deux-pièces le conduit finalement à Pantin, dans le quartier des Quatre-Chemins, où il s’installe.
Il y a six ans, quelqu’un le contacte pour lui proposer un apéro queer place de la Pointe, près du Dock B. D’abord dubitatif, il s’y rend avec une voisine lesbienne — et y trouve une quarantaine de personnes. De cette rencontre naît l’association Queer Pantin, dont il est aujourd’hui coprésident, et qui compte une cinquantaine d’adhérents.
Selon lui, la vie LGBT locale s’est nettement développée depuis le Covid. « Les gens ont envie de trouver des lieux qui leur correspondent sans forcément aller dans le centre de Paris et passer du temps dans les transports. » Parmi ses adresses : Chez Agnès, Gallia ou Chez Olympe.
Avant de s’installer, il n’avait pas d’image négative du 93. « Sinon, je ne serais pas venu y habiter ! » Et il refuse les généralisations : « C’est un territoire extrêmement diversifié. On ne peut pas mettre sur le même plan Saint-Denis, Montreuil, Pantin ou Aulnay-sous-Bois. » Il critique les représentations médiatiques : « Quand on parle de “no-go zones” ou d’un territoire pas sûr pour les personnes queers, c’est complètement faux. »
À l’inverse, il dit y ressentir une forme de liberté : « Ici, on peut faire ce qu’on veut. » Et de préciser : « Les lieux ne sont pas en train de disparaître. Ce n’est pas comme Paris où les lieux queers ferment — c’est plutôt l’inverse. »
Eva (à Saint-Denis)

Eva a grandi à Montmorency, dans le Val-d’Oise, mais connaît Saint-Denis depuis l’enfance, où elle venait faire du shopping avec sa mère. À son premier CDI, elle part vivre à Paris. À l’approche de la trentaine, lassée des petits studios, elle envisage d’acheter en banlieue. Clichy et Saint-Ouen sont trop chers : elle se tourne alors vers Saint-Denis. Elle s’y installe en 2018 — et c’est un « gros coup de cœur ». « J’ai découvert une ville incroyable, au niveau culturel, au niveau des gens, de l'ambiance, du mélange et du métissage. »
Désireuse de « rendre à la ville ce qu’elle lui apporte », elle s’engage d’abord dans les budgets citoyens, puis rejoint en 2021 l’association Saint-Denis LGBTQI+, dont elle est aujourd’hui présidente. Elle y organise notamment des événements. Lors de la première qu’elle a organisé, elle stressait : « parce qu’il n’y avait pas forcément de soirée ou d’événement à forte visibilité comme ça sur le territoire.» Au final, « j'ai serré les fesses pendant 10 secondes parce que ça s'est très bien passé.» Elle souligne aussi le soutien local : « On a été très bien accueillis, notamment par les commerçants. » Elle décrit Saint-Denis comme une ville « culturelle, cosmopolite, qui donne envie de faire des choses ». « Bien sûr, il y a plusieurs Saint-Denis, comme dans toutes les villes. » Mais elle est catégorique : « Je ne suis pas prête de partir. »
Aujourd’hui consultante en communication, elle s’apprête à devenir mère grâce à une PMA réalisée à l’hôpital Delafontaine, où elle dit avoir été « très bien accompagnée ».
Parmi ses lieux de prédilection : le café-restaurant Marguerite Charlie, les restaurants À la louche et Au Pavillon — « le premier à accueillir l’association » —, le tiers-lieu Point Carré, le Koru Café, le 6b, le théâtre 3T, du côté de la Plaine. Sans oublier le marché de Saint-Denis, « une expérience à vivre », et l’université Paris 8, où sa mère a repris des études — une expérience marquante pour toutes les deux.
Jonathan (au Le Blanc-Mesnil)

Originaire de Normandie, Jonathan arrive en Île-de-France en 2018. Après un passage par Sarcelles, dans le Val-d’Oise, il s’installe en Seine-Saint-Denis, déménageant plusieurs fois entre Saint-Denis et Pierrefitte-sur-Seine — aujourd’hui réunies — avant de s’installer au Blanc-Mesnil fin 2025. Militant au Parti socialiste, il est élu conseiller municipal en mars et se voit confier la délégation à la santé. Pour lui, vivre son homosexualité dans le département reste contrasté : « Ce n’est pas simple, selon les villes et les quartiers. Tu ne vas pas brandir un drapeau si tu crains les préjugés, la discrimination ou le rejet. Tu peux avoir peur d’être agressé. » Il nuance toutefois : « À Saint-Denis, je me sentais plus libre. Au Blanc-Mesnil, je suis plus discret. »
Son expérience du territoire s’est aussi construite à travers son engagement à Aides, où il a travaillé à l’antenne de Bobigny. Aujourd’hui, il sort peu en Seine-Saint-Denis, à l’exception de Chez Olympe, notamment pour la soirée L’Agenda Afterwork, destinée à la communauté afro-queer.
Actuellement en formation d’aide-soignant, il aimerait relancer le groupe de parole qu’il animait à Aides, « la Cozy », consacré à la sexualité et aux enjeux de société. Un projet qu’il souhaiterait faire revivre au Blanc-Mesnil ou ailleurs.
Au conseil municipal, il se dit prêt à « devenir le porte-parole des personnes LGBTQIA+ qui n’osent pas être visibles, par peur des agressions ».
Kaushik (à Pantin)

C’est le hasard qui a mené Kaushik en Seine-Saint-Denis. Installé en Suisse avec son mari, il cherchait à s’installer dans une grande ville européenne. Un contact à Pantin, propriétaire d’une maison dans le quartier des Quatre-Chemins, leur met le pied à l’étrier. D’abord achetée pour être louée, la maison devient finalement leur lieu de vie lorsque Kaushik décroche un poste d’expert matière en maroquinerie, à dix minutes à vélo. Le couple s’installe en 2021. Dès son arrivée, il rejoint l’association Queer Pantin. « C’était important pour moi de retrouver une communauté dans la ville où j’allais vivre. » La même année, la Marche des fiertés parisienne part de Pantin. Il se souvient des commentaires sous une vidéo tournée avec d’autres militants : « On nous disait : “vous allez vous faire jeter des cailloux depuis les fenêtres”. Ils n’avaient clairement jamais mis les pieds ici. »
Pour lui, être queer en banlieue, « c’est revendiquer une minorité dans la minorité ». « À Paris, il existe de nombreuses plateformes et lieux pour visibiliser les personnes queers. En banlieue, beaucoup moins. Si on ne raconte pas nos réalités, d’autres le feront à notre place. » Au quotidien, son regard est nuancé : « Aux Quatre-Chemins, j’ai vu de tout : des insultes homophobes, mais aussi des personnes très queers se promener sans être inquiétées. Des femmes se tiennent la main, attirent parfois des regards, mais rarement plus. » Lui-même reste toutefois prudent : « Entre les petites rixes, la drague lourde à la sortie du métro, il y a suffisamment de signes de masculinité toxique pour ne pas toujours se sentir à l’aise. »
Il observe néanmoins une évolution : « La gentrification du sud de Pantin progresse vers les Quatre-Chemins. D’un côté du canal, l’ambiance est déjà très différente, moins populaire. C’est parfois dommage, mais je m’y sens un peu plus à l’aise. »
Il aime courir le long du canal de l’Ourcq, vers Bobigny, pour ses paysages changeants — friches industrielles, parc de la Bergère — et fréquente notamment Chez Agnès ou la Cité Fertile, qui accueille des événements comme le marché drag. Il regrette simplement l’absence, en Seine-Saint-Denis, d’un équivalent à une librairie LGBT comme Les Mots à la bouche.
Matthieu (à Aubervilliers)

Matthieu est arrivé à Aubervilliers en deux temps. D’abord en 2006, avec un projet associatif, conçu avec son compagnon de l’époque. Trois ans plus tard, il y a acheté une maison.
L’association, Les Poussières, n’a cessé de prendre de l’ampleur depuis et s’est installée en 2021 dans un ancien dispensaire entre la mairie et le carrefour des Quatre chemins. C’est un lieu de culture, de rencontre et de création, à destination des habitant·e·s et des artistes. L’association organise notamment tous les deux ans une superbe parade des lanternes dans la ville (d’où celle avec laquelle Matthieu pose).
A Aubervilliers, Matthieu dit avoir « presque retrouvé à Aubervilliers le style de vie » qu’il avait étant ado, quand il vivait à Saintes, en Charente Maritime. « J'ai fait mes études à la Sorbonne. J'ai adoré ce quartier, mais je ne connaissais pas mes voisins. J'avais des copains, mais je n'avais pas vraiment de vie de quartier. Et j'ai retrouvé une vie de quartier en arrivant ici. » « J’ai l’impression de vraiment habiter cette ville. Je n’avais pas l’impression d’habiter Paris », ajoute-t-il.
« La question d'être queer dans le 93, elle se posait en 2009, dit-il. Nous, on n'a jamais eu aucun problème. Les personnes qui ont des problèmes, ce sont les femmes. C'est encore un endroit qui est très misogyne. »
Il a fréquenté la soirée Péripate, qui se tenait dans un hangar désaffecté sous le périph, entre Paris et Aubervilliers, dans le 19ème. Il va maintenant à la Station, un autre lieu qui fait le lien entre Paris et banlieue.
Pour lui, la fête peut être « précurseure » : « la fête en soi peut être assez critiquée parce que c'est juste un moment de consommation, de joie, etc. Mais c'est déjà pas si mal. Le fait qu'une communauté, par le biais de la fête, s'intéresse à un territoire peut amener des choses intéressantes. »
Il estime en revanche qu’il manque encore en Seine Saint-Denis de convivialité, même si, concède-t-il, il commence à y en avoir, comme Olympe à Pantin.
Photos : Xavier Héraud
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