De la scène drag de la Villa Rouge à la direction artistique de Fierté Montpellier Pride, Othman a transformé son parcours de vie en une expertise événementielle exigeante. Entre héritage marocain, résilience personnelle et vision créative pointue, il redéfinit les codes de la fête Queer pour en faire un espace d'inclusion, de prestige et de célébration collective. Rencontre avec un bâtisseur d'expériences qui fait rimer militantisme avec excellence.
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ouvez-vous retracer votre parcours, de vos débuts à votre rôle actuel de directeur artistique de Fierté Montpellier Pride ?
Je suis né au Maroc, de l’autre côté de la Méditerranée. Mes parents ont fait d’énormes sacrifices pour mon éducation et pour m’offrir un maximum d’opportunités, notamment en m’envoyant étudier en France. Ce déplacement n’était pas seulement géographique, il était aussi culturel, social et identitaire.
En arrivant en France, j’ai découvert une autre réalité, un autre rapport à la liberté, mais aussi d’autres formes de violences, parfois plus insidieuses. J’ai commencé dans le milieu de la nuit en tant que drag queen, notamment à la Villa Rouge. C’était à la fois un espace d’expression incroyable et un environnement parfois rude. Le milieu LGBT+ n’est pas toujours aussi bienveillant qu’on aimerait le croire.
Un moment particulièrement marquant a été lorsque des photos de moi en drag ont été envoyées à mes parents, complètement sorties de leur contexte. Cela a provoqué un choc culturel immense et une rupture de près de dix ans entre nous. Mais avec le temps, nous avons réussi à reconstruire notre relation, sur des bases de respect, d’écoute et de vérité. Aujourd’hui, cette histoire fait partie de ma force.
Professionnellement, j’ai toujours été animé par le relationnel, la créativité et l’univers de la nuit. J’ai rapidement compris que ce qui me faisait vibrer, c’était la création d’expériences et la direction artistique d’événements. J’ai lancé plusieurs concepts avec un ancien associé, ce qui m’a permis de structurer ma vision et mon exigence.
Fierté Montpellier Pride m’a ensuite accordé sa confiance pour piloter la direction artistique, d’abord sur des événements comme la soirée de clôture à l’Arena ou les apéros de fin de Marche des Fiertés sur le parvis de la mairie. Ce fut un véritable tremplin. Ensuite, tout s’est accéléré : direction artistique de l’European Snow Pride à Tignes, direction artistique du Cancan à Marseille avec des événements aux Docks des Suds, et de nombreux contrats à travers la France et à l’international. Depuis l’année dernière, je gère également la direction artistique de l’apéro de clôture de la Pride de Perpignan.
Mais au-delà des temps forts visibles, mon engagement avec la Fierté est constant. Je travaille toute l’année à leurs côtés, que ce soit à travers du mécénat ou différents projets culturels. J’apporte mon expertise au service de la cause, avec une vraie volonté de construire, structurer et faire évoluer nos espaces d’expression.
Plus précisément, pendant le Pride Month, mon rôle s’intensifie avec la direction artistique globale de l’ensemble des événements du week-end : la Queer Night, le char FMP / pôle trans, l’apéro de clôture et la Pride Night. L’enjeu est clair : sortir de ma zone de confort pour proposer des expériences exigeantes, inclusives et qualitatives, tout en touchant un maximum de personnes au sein de la communauté. Il s’agit de créer des espaces où chacun peut se reconnaître, se sentir légitime et célébré.
Au fil de ces expériences, j’ai repéré beaucoup de talents. Des artistes incroyables, souvent sous-exposés, qui partageaient mes valeurs et ma rigueur. C’est comme ça qu’est née DOP Agency.
Avec cette agence, je voulais remettre l’humain au centre. Refuser la facilité de simplement “aligner” des talents issus de la télé-réalité sans réel accompagnement. Mon ambition est de construire avec les artistes, de les accompagner sur le long terme, de leur offrir une vraie structure, et de les aider à évoluer avec cohérence et dignité.
Aujourd’hui, mon rôle au sein de Fierté Montpellier Pride est à la fois artistique et politique. Créer, oui, mais créer avec du sens. Donner de la visibilité, raconter des histoires, et surtout porter haut les voix de notre communauté. Parce que la fête est politique, et que nos existences méritent d’être célébrées avec puissance et exigence.
Qui dit soirées, dit musiques, performances et shows : comment abordez-vous la construction d’un line up ?
Construire un line-up, pour moi, ce n’est jamais une simple addition de noms. C’est une écriture.
Tout commence par une phase d’observation très concrète : la ville dans laquelle je m’inscris, le lieu, son histoire, son énergie, mais aussi ses contraintes techniques — scène, son, lumière, capacités réelles. Je veux comprendre le terrain de jeu avant de créer dessus. Ensuite, j’identifie précisément les attentes du client. Dans le cadre de la Pride, j’ai la chance d’avoir une vraie relation de confiance, donc une forme de carte blanche, ce qui me permet d’aller plus loin dans la proposition artistique.
Une fois ces bases posées, je définis un fil rouge. C’est essentiel. Mon rôle de directeur artistique, c’est de garantir une cohérence globale : chaque performance, chaque passage, chaque transition doit raconter quelque chose. On ne juxtapose pas, on compose.
Très vite, je me pose une question simple mais déterminante : pourquoi ce public viendrait ici plutôt qu’ailleurs ? Qu’est-ce qui va créer le déclic, la surprise, l’envie ? Aujourd’hui, l’offre est massive, donc il faut proposer une expérience, pas juste une soirée.
Je refuse de m’enfermer dans des cases. Mon terrain de jeu est hybride : artistes de cirque, pole dancers, gogo, drag performers, cracheurs de feu, effets spéciaux, figures performatives plus expérimentales… tout est possible tant que ça sert le propos. L’objectif, c’est de créer des moments forts, visuels et émotionnels, qui marquent.
Une fois l’architecture du show construite, je choisis le ou les DJ. Pour moi, ils ne sont pas là juste pour “jouer de la musique” : ils participent au design sonore de la soirée. Ils habillent l’ensemble, donnent le rythme, soutiennent les performances et assurent cette montée en intensité qui transforme une bonne soirée en expérience totale.
Enfin, je travaille main dans la main avec mon directeur de création visuelle Antoine Taboureux, pour traduire tout cet univers en image. On développe un visuel fort, identifiable, puis une déclinaison pour les réseaux sociaux. Le travail ne s’arrête pas à l’esthétique : on réfléchit aussi au contenu, à la manière de raconter l’événement, de créer du désir, de faire monter la tension avant le jour J.
Au final, on ne programme pas juste une soirée, on conçoit une expérience complète, du premier visuel jusqu’au dernier track.
Quels critères prioritaires retenez-vous pour sélectionner les performers (diversité, visibilité, cohérence thématique) ?
Le critère numéro un, et il est non négociable, c’est l’humain.
Je choisis des artistes avec qui je pourrais partager la scène. Des personnes respectueuses, professionnelles, mais surtout capables de laisser leur ego à la porte. On peut être une reine sur scène et rester profondément humble en coulisses. Pour moi, c’est essentiel de créer des backstage sains, où il y a du partage, de la bienveillance, et où chacun se sent à sa place.
Ensuite, la diversité est centrale dans ma manière de programmer. Et pas une diversité de façade. Je tiens à mélanger les identités, les esthétiques et les parcours : drag queens, drag kings, artistes queer, club kids… Ce qui m’intéresse, c’est la richesse des expressions et des narrations.
Je suis aussi très attentif à la représentation des corps et des couleurs de peau. Parce que nos espaces sont censés être inclusifs, au sens large et ça doit se voir sur scène. La visibilité n’est pas un bonus, c’est une responsabilité. Programmer, c’est aussi faire des choix politiques.
Au final, mon line-up idéal, c’est un équilibre entre exigence artistique, diversité réelle et intelligence humaine. Parce que ce qu’on montre sur scène commence toujours par ce qu’on construit en coulisses.
Qu’est-ce qui fait, selon vous, un line-up réussi, capable de refléter l’esprit de la Fierté Montpellier Pride les 19 et 20 juin 2026, tout en proposant des temps forts marquants et une véritable évolution par rapport aux éditions précédentes ?
Un line-up réussi, ce n’est pas juste une programmation solide, c’est un manifeste.
Cette année, le mot d’ordre est clair : “Touche pas à ma Pride”. Un positionnement fort, directement inspiré et construit en lien avec l’héritage visuel et militant de l’association Touche pas à mon pote. Pour moi, la direction artistique doit être en phase avec son époque, avec les tensions sociales, avec les combats encore nécessaires. On ne fait pas la fête hors-sol.
Dans cette logique, chaque choix artistique porte un sens. Pour l’apéro de clôture, il était évident pour moi de mettre en avant un·e artiste ayant été confronté·e à des discriminations raciales. J’ai donc contacté Ebony, qui a immédiatement adhéré à la démarche. Ce genre de collaboration, ce n’est pas juste du booking, c’est un message.
Cette année, on monte encore en puissance. La Queer Night va mêler collectifs et énergies hybrides, avec notamment AYMCE en guest, dont le titre autour de la bisexualité a explosé sur les réseaux. On est dans une programmation qui capte l’air du temps tout en restant ancrée dans nos luttes.
Pour l’apéro de clôture, après des artistes comme Bilal Hassani ou Lalla Rami, on a voulu conserver cette idée de showcase fort, tout en élargissant la proposition. Cette année, on accueille Loa Mercury, Dylane Dav, Diamanda Callas et Philippine dont les titres ont littéralement enflammé la dernière tournée Drag Race France.
Côté performances, on pousse encore plus loin le spectacle avec Rose Cohen, qui viendra présenter son nouveau show, entourée d’une scène drag forte : Avila, Azemylia, Cherry Pop, Elips, Fiona Delfion, Juda La Vidange, Lili Marlène, Morgan Taylor et Victoria Idole. Le tout rythmé par NJ, qui assurera la continuité sonore et fera vibrer la place royale du Peyrou.
Enfin, pour la Pride Night au Rockstore, face à la richesse des talents, j’ai fait un choix fort : réunir les quatre gagnantes de Drag Race France. L’idée était simple, offrir un show d’exception, fédérateur, et célébrer l’excellence drag française. Résultat : la soirée est quasiment sold out trois mois avant l’événement.
En tant que DA, visez-vous à promouvoir des voix émergentes ou engagées, et comment ces choix s’alignent-ils sur les enjeux sociaux de la communauté LGBT+ en 2026 ?
Oui, clairement et je dirais même que c’est au cœur de ma démarche.
Mon rôle ne se limite pas à programmer des têtes d’affiche, mais aussi à identifier, soutenir et structurer des trajectoires émergentes. C’est dans cette logique qu’existe la bourse Poltorasky, que je porte depuis maintenant trois ans. Elle a pour vocation de donner un véritable coup de pouce au développement de talents et de collectifs locaux, en leur offrant des moyens concrets pour évoluer, créer et se professionnaliser.
Plus largement, je ne m’enferme pas uniquement dans le milieu de la nuit. Ma vision se nourrit aussi d’ailleurs : je lis beaucoup, j’échange régulièrement avec des auteur·ices LGBT+ et féministes, et j’assiste à différentes conférences autour des enjeux de familles queer, de transmission, et de représentations. Tout cela nourrit directement ma manière de penser les projets.
En 2026, les enjeux de la communauté LGBT+ sont multiples : visibilité, mais aussi légitimité, transmission et structuration. Mon approche consiste justement à croiser ces dimensions, entre terrain, réflexion et engagement culturel pour construire des projets qui ne sont pas seulement festifs, mais aussi ancrés, cohérents et porteurs de sens.




