Sergueï Davidov pour Springfield : « Les Russes ne sont pas fondamentalement homophobes »

Morgan Crochet

Exilé en Allemagne depuis sa prise de position contre la guerre en Ukraine, le dramaturge, écrivain et scénariste russe Sergueï Davidov a signé un premier roman en 2023, Springfield, récemment traduit en français. Le récit de cette histoire d’amour entre deux adolescents gays du “Detroit russe” a été interdit dans son pays d’origine.

«J’ai compris que ma vie serait un désastre ». Oui, Andreï est un ado comme un autre, à ceci près qu’il est Russe, et a été outé à 14 ans dans son école après avoir prêté une clé USB sur laquelle se trouvait du porno gay… Plus jeune, il s’enfuit souvent de l’école, vole les livres de Chuck Palahniuk, l’auteur de Fight Club,  dans les librairies, et rêve de ressembler à Slava Mogutin, artiste gay exilé aux États-Unis. À Togliatti, ville nouvelle construite autour de l’industrie automobile en Russie occidentale, à l’ouest de l’Oural, et nommée ainsi en hommage à l’un des fondateurs du parti communiste italien, il regarde des chaînes Youtube en anglais où des queers font leur coming out ou entament leur transition, sous le regard bienveillant de leur famille. Il aime les séries Dr House et  Sex and the city, évoque les cinéastes Gregg Araki et Gus Van Sant, mais aussi Madonna, ACDC et Depeche Mode. Après avoir raté le concours d’entrée d’une école de journalisme, il s’est inscrit en philo. Il aurait aimé devenir quelque chose entre la journaliste politique Anna Politkovskaïa, assassinée en octobre 2006 à Moscou, le chanteur de Nirvana Kurt Cobain ou encore Britney Spears.  À Samara, ville de plus d’un million d’habitants située dans une boucle de la Volga, où il part étudier, il rencontre Matvei, le « Ryan Gosling du pauvre ». Tous deux ne tardent pas emménager ensemble, dans un microquartier de la ville, Kochelev, le « Springfield russe ».
Traduit par les jeunes et exigeantes éditions queers Perspectives cavalières en février 2026, Springfield est décrit comme le roman d’une génération, et ce à juste titre. On y découvre une jeunesse russe oscillant entre espoir et désespoir, dont les rêves et l’imagination permettent de supporter un quotidien difficile : la guerre, la pauvreté et l’homophobie d’État. 
En 2022, alors que loi russe interdisant la  « propagande homosexuelle » aux mineurs s’est élargie au reste de la population, Sergueï Davidov a fait son coming out public et s’est opposé à la guerre en Ukraine. Il n’a alors pas eu d’autre choix que de s’exiler en Allemagne, où il poursuit sa carrière et ses engagements. « La politique est partout dans ce roman : dans les tâches banales du quotidien, dans la peur des réseaux sociaux et de la police, dans la pauvreté et dans la faible lueur du désir ».

 

On est surpris, à la lecture du roman, par l’influence de la culture américaine sur les jeunes Russes. Est-ce propre à vos deux personnages ?
Les générations qui ont grandi dans les années 1990, mais aussi les suivantes, sont façonnées par Hollywood, MTV et les anime. Fait intéressant : même en URSS, à l’époque de mes parents, le pays se ruait au cinéma pour voir les films avec des stars françaises, comme Catherine Deneuve, Pierre Richard, Gérard Depardieu ou Michèle Mercier.
Quand j’étais enfant, ma mère et moi avons vécu quelque temps en Espagne, surtout à Barcelone. Elle travaillait pour l’administration de ma ville natale dans le cadre d’un programme international. Elle n’arrêtait pas de m’emmener là-bas, puis de me ramener en Russie, encore et encore. J’ai donc été vacciné du communisme, que ma famille détestait, dès mon plus jeune âge, et j’en ai presque entièrement rejeté l’héritage. 
À l’époque, une façon d’échapper à la grisaille et au ressentiment post-soviétiques qui nous entouraient était de vivre dans MTV, dans les films d’Almodóvar ou dans les films d’action d’Arnold Schwarzenegger. Pendant un temps, j’ai cru que ce degré « d’étrangeté » m’était propre. Mais pas du tout !
Croyez-moi, la culture occidentale a joué un rôle immense dans la formation de notre génération, celle des enfants de la Russie capitaliste. Malgré cela, je reste, pour ma part, profondément russe. Et croyez-moi, la plupart des gens préféreraient vivre dans la liberté et la démocratie plutôt que de subir l’humiliation constante d’une dictature.

 

Vous avez dû quitter la Russie en raison de votre prise de position contre l’invasion de l’Ukraine. Continuez-vous à vous mêler de politique ? Vous considérez-vous désormais comme un exilé ?
Tout au long de ma carrière, mes opinions politiques n’ont pas changé. Je pense être quelqu’un de très cohérent et d’obstiné sur ces questions. Je condamne catégoriquement la politique de Vladimir Poutine et je déteste toutes les guerres qu’il a déclenchées, ainsi que la propagande et les meurtres. 
Quant à l’exil… j’aurais préféré ne pas quitter la Russie, mais après une interdiction professionnelle et le harcèlement policier dont j’ai été victime, je n’avais pas vraiment le choix. L’étape suivante, c’était la prison. Mais j’aime la vie que je mène, et je veux la vivre avec dignité. Je ne regrette pas mes décisions.
D’ailleurs, mon roman se déroule à cette période, juste au début de la guerre. Les personnages essaient désespérément de croire que les choses vont enfin s’améliorer, que leurs rêves vont se réaliser. C’est là toute la tragédie : en quelques mois seulement, tout sera complètement détruit. Ils ne le savent simplement pas encore.

 

Comment s’est passé votre coming out public en Russie ?
L’immense majorité des gens m’a soutenu. Je l’ai fait en 2022, au début de la guerre et des lois sur la « propagande LGBT ». Je me suis dit : peu importe, je serai fort ici même, et advienne que pourra.
Ce que j’ai compris, c’est que les Russes ne sont pas fondamentalement homophobes. Ce que l’on voit aujourd’hui n’est que le produit de nombreuses années de répression, d’humiliation et de propagande, et cela changera très vite. Bien sûr, certains ont envoyé des menaces de mort et des insultes, mais cela arrive toujours… 
À ma connaissance, l’Espagne aussi a connu de nombreuses années de dictature et de violence, mais elle s’est très vite « reconstruite » et est devenue un pays merveilleux. Je crois qu’un jour quelque chose de similaire arrivera à la Russie.

 

Vos deux personnages veulent s’inscrire à un programme d’écriture créative à Moscou. Qu’est-ce que cela représente pour eux ?
Je pense que c’est une manière de se prouver à soi-même et au monde que l’on est vivant malgré tout. C’est comme si l’on pouvait « réparer » le monde autour de soi en le décrivant, en le structurant, en le systématisant et en le mettant en ordre. Et c’est aussi une façon de sentir que l’on a encore une âme.

Vous aussi, vous avez vécu une histoire d’amour en Russie lorsque vous étiez adolescent ?
Mes premiers petits amis (j’avais entre 18 et 20 ans) étaient soit des séminaristes bodybuilders, soit des junkies maigres, des dealers et des punks. Mon « type », ce sont des gars comme Machine Gun Kelly [chanteur et acteur américain], vous voyez ? Ces poètes perdants, fauchés et pâles, parce que la poésie est la sagesse des perdants. Et c’est ce que j’aime.

 

Pouvez-vous nous dire sur quoi vous travaillez actuellement ? 
Je continue d’écrire sur la Russie, mais de plus en plus en allemand et en anglais. Par exemple, le scénario du film I Have to Run, réalisé par Oleg Khristolyubsky et présenté pour la première fois l’an dernier au Lovers Film Festival en Italie, a été écrit en anglais, en allemand et en russe.
Je continue également d’enseigner à l’université, de militer pour les droits humains, et je prépare actuellement deux recueils de poésie, l’un en anglais et l’autre en russe. Je continue d’explorer mes thèmes de prédilection. En fait, j’ai l’impression d’écrire un immense métatexte qui ne s’arrêtera jamais.

 

Les Russes gays rêvent-ils, comme vous, de partir ? 
Beaucoup veulent partir, et nombre d’entre eux entrent dans une forme « d’exil intérieur ». Il existe tout un réseau pour les personnes queers, et pas seulement queers d’ailleurs. Des milliers d’entre nous essaient de s’entraider pour les documents, l’argent, le logement et la santé mentale.
Ce réseau comprend à la fois des migrants et des personnes restées en Russie. C’est un niveau de solidarité fantastique. Je dirais qu’il reste encore de l’espoir, parce que l’espoir est tout ce qui nous reste.

 

Springfield de Sergueï Davidov, aux éditions Perspective Cavalière.172 pages, 20€.

Partager:
PUB
PUB