En proie à la gentrification et à la hausse des prix, la scène queer berlinoise se bat pour sa survie. Faire la fête est devenu un luxe, du jamais vu à Berlin où la vie nocturne était il y a quelques années encore l'une des plus abordables et épatantes d'Europe.
État des lieux.
Les soirs de semaine, le Silver Future est désespérément vide. Ce bar branché du quartier de Neukölln, qui attirait il y a quelques années encore une foule compacte de jeunes expats et touristes queer chaque soir, a aujourd'hui du mal à se remplir. Même les week-ends flanchent : « les gens qui passent devant le bar le vendredi et le samedi soir se disent qu'on est plein, mais c'est seulement le cas entre 21h et 23h », se désole Helena, la manageuse du bar. La situation est tellement préoccupante qu'il n'y a désormais plus qu'une personne au lieu de deux derrière le comptoir durant la semaine. « C'est comme ça qu'on parvient à survivre », explique Helena.
Les raisons sont avant tout économiques : les loyers berlinois continuent de grimper, le coût de l'énergie a explosé depuis le début de la guerre en Ukraine, l'inflation reste forte, avec une hausse drastique du coût de la vie. La vie nocturne est directement impactée : « tout est devenu super cher, l'entrée d'une soirée dans un club coûte 25€ en moyenne, quand il y a 10 ans c'était 10€. Je crois que les gens vont moins dans les bars avant d'aller faire la fête, pour économiser », explique Helena. Elle fait face aussi à une jeune clientèle qui tend à boire moins d'alcool que les générations précédentes et de ce fait, consomme moins. À cela s'ajoute le fait que le nombre de touristes est en baisse : 12,4 millions l'an dernier contre près de 14 millions en 2019. Un phénomène dû à la hausse des prix à Berlin et au manque de lignes directes vers son aéroport.
Helena voit aussi une autre cause à cette désertion du Silver Future et des autres bars queer : la guerre menée par Israël en Palestine. « En 2023, tout le monde a arrêté de sortir, les gens allaient aux manifestations. La scène queer est devenue très divisée à ce sujet. Il y a eu de nombreux conflits dans toute la scène », explique la manageuse. Pour l'instant, le bar s'en sort cahin-caha. Jusqu'à quand ? La prochaine augmentation de loyer pourrait signer son arrêt de mort. « Mon angoisse, c'est que tout ça disparaisse et qu'il y ait un jour un Starbucks à la place du bar ».
« Nous devons défendre ces lieux ensemble »
Le collectif BIPoC queer-féministe aux manettes du OYA, un bar du quartier de Kreuzberg, n'a pas ce problème : l'immeuble appartient à une coopérative féministe qui leur garantie un loyer stable. Mais malgré une clientèle fidèle et des événements réguliers, le bar ne génère pas suffisamment de recettes. L'équipe a lancé une cagnotte il y a quelques mois pour recueillir 50 000€ de dons. Plus de 30 000€ ont été versés pour le moment. Cette somme doit permettre de régler les dettes qui se sont accumulées au fil des ans, à mener des travaux de rénovation et d'insonorisation nécessaires, à payer dignement les artistes qui se produisent dans le bar. Sans cette solidarité, pas de futur possible : « les espaces queer ont besoin de solidarité active, de soutien et de visibilité », nous écrit le collectif. « Pour nous, cela signifie créer un espace sûr pour les personnes queer et le préserver à long terme, tout en assumant cette responsabilité avec notre communauté. Si nous voulons conserver ces lieux, nous devons les défendre ensemble. » L'équipe d'OYA déplore elle aussi cette évolution récente sur fond de gentrification galopante de la ville : « Berlin a beaucoup changé ces dernières années, notamment en raison de la hausse des coûts et de l'éviction des locataires. La situation est clairement tendue et ne cesse de se durcir : de nombreux lieux queer luttent pour leur survie. »
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rapeau arc-en-ciel arraché et brûlé
À ces difficultés économiques s'ajoute un climat de plus en plus LGBTQIA+phobe. Une série d'attaques visant des bars queer a secoué la scène berlinoise l'an dernier. Le propriétaire du café gay Romeo & Romeo, dans le quartier gay de Schöneberg, a été victime d'une agression homophobe sur sa terrasse et a fini à l'hôpital. À Prenzlauer Berg, un quartier branché de l'est de la ville, quatre hommes ont fait irruption un soir au Tipsy Bear, arraché le drapeau arc-en-ciel qui ornait la façade du petit bar queer et y ont mis le feu sur le trottoir. Peu de temps après, un groupe d'hommes armés de battes de baseball est revenu dans le bar pour y décrocher une fois encore le drapeau.
Quant à Das Hoven, un café-resto queer du quartier de Neukölln, il a été pris pour cible dès son ouverture il y a quelques années par des inconnus qui cassent régulièrement ses vitrines et laissent graffitis homophobes, symboles et slogans nazis sur leur passage. Et ça ne s'arrête pas là : le propriétaire et ses employé.e.s se font régulièrement insulter, traiter de « pédés » et de « suceurs de bites », cracher dessus voire frapper en plein service. Plusieurs dizaines de délits ont été rapportés à la police par le propriétaire, les coupables courent toujours.
Il y a encore quelques années, une telle situation aurait paru inimaginable à Berlin, LA capitale queer européenne, qui attire des LGBTQIA+ du monde entier pour sa multitude de bars et de soirées. En 2024, 738 agressions ou de dégradations à caractère homophobes et transphobes ont été reportées auprès des services de police de Berlin. Une hausse de 8% par rapport à l'année précédente, et un nombre record selon l'association gay berlinoise Maneo.
Vague de fermetures à Schöneberg
Le quartier de Schöneberg, l'eldorado de la communauté homosexuelle, où se concentrent, aux abords de la station de métro Nollendorfplatz, de nombreux cafés, bars, restos et boutiques s'adressant à un public uniquement masculin, et où même certaines pharmacies sont ultra gay, a vu plusieurs de ses lieux emblématiques disparaître les uns après les autres ces dernières années: les bars de cruising Mutschmann's et Tom's Bar, le café Berio et le club Connection.
Les deux premiers parce qu'ils avaient été frappés de fermeture administrative de leurs darkrooms pour cause de manque de sécurité, les autres respectivement pour des questions de contrat de location non renouvelé et de conflit interne.
Départ des sponsors de la marchedes fiertés
Fait plus inattendu, le backlash que subit actuellement la communauté LGBTIQA+ aux États-Unis sous la terreur trumpienne a aussi des conséquences très directes au niveau local: l'année dernière, l'association qui organise la CSD Berlin, la célèbre marche des fiertés de la capitale allemande tous les ans au moins de juillet, a fait face à une baisse dramatique du nombre de sponsors. Ses rentrées d'argent ont chuté de 70%, de nombreuses grandes entreprises allemandes ayant soudain stoppé leurs aides et/ou refusé de participer à la parade avec un char floqué de leurs logos, comme elles le faisaient jusqu'ici traditionnellement.
Pourtant, malgré sa situation économique précaire, le CSD Berlin revient cette année avec un geste fort : non pas sur une mais deux journées, avec une « soirée de la démocratie » le 24 juillet à Brandenburger Tor, lors de laquelle se succèderont discours et shows, et la traditionnelle marche du Christopher Street Day le lendemain.
« Offrir un refuge queer à Berlin »
Enfin, la communauté queer berlinoise a vécu un événement traumatique en novembre dernier: le SchwuZ, club légendaire de la ville, a fait faillite. Il a dû fermer ses portes après 48 ans d'existence. Le club n'attirait plus assez de monde, il était boudé par les plus jeunes et ses immenses dancefloors restaient vides lors de certaines soirées. Il a laissé derrière lui un vide immense et un public de fidèles inconsolables. Depuis, l'association qui était derrière le club se démène pour trouver un nouveau lieu : « une des leçons que nous avons déjà tirée, c'est que nous voulons réduire notre taille. Dans un lieu plus petit, nous pourrons organiser des événements et des formats plus ciblés. Le nouveau SCHWUZ sera un lieu pour toutes les personnes queer, mais pas nécessairement toutes en même temps », explique Maxi Elspaß, vice-présidente de l'association, plus connue sous son nom drag Maximalismus.
En attendant sa réouverture, le SCHWUZ a d'ores et déjà annoncé un retour en fanfare au mois de mai, le temps d'une grosse soirée dans un club de Schöneberg. Ce ne sera pas la seule: « nous voulons organiser des événements dans différents lieux au cours des prochains mois, tout en continuant à chercher un lieu », précise Maxi. Leur objectif : « offrir un refuge queer à Berlin ».
Précarisée, exsangue pour partie, la scène queer berlinoise ne se donne pas vaincue. Plusieurs lieux ont pu être sauvés récemment grâce à la générosité de la communauté. La ville regorge aussi de jeunes collectifs qui s'adaptent à cette situation tendue en organisant des soirées dans des bars queers et des clubs de petite taille, dont la location n'est pas exorbitante. Essentiellement portés par des bénévoles, ces collectifs permettent à celleux qui ont peu d'argent de faire la fête à petits prix, avec d'autres queers. La solidarité a encore de rudes jours devant elle.
Cagnotte du bar OYA : goodcrowd.org/oya-support




