L'asso Shams France fête ses 10 ans

Xavier Héraud

Dix ans après sa création, Shams France s’est imposée comme une association incontournable pour les personnes LGBTQ+ originaires du Maghreb et du Moyen-Orient.  Accueil, santé, terrain : son président, Yacine Djebelnouar, revient sur son  histoire et ses projets, alors que la  structure poursuit son développement.

Yacine Djebelnouar (photo ci-dessus) ne sait plus où donner de la tête. Les permanences de l’association Shams France, qu’il dirige, sont prises d’assaut. La ligne whatsapp se retrouve saturée de demandes de renseignements par rapport au Sénégal, qui vient de doubler les peines de prisons pour les homosexuels. Le militant a malgré tout pris le temps de nous recevoir pour évoquer cette décennie d’engagement.  Il se souvient du moment où il a eu l’idée de la créer :  « A mon arrivée à Paris en 2013, je me suis engagé comme bénévole à l’Ardhis. Je me suis formé sur le parcours de la demande d’asile, sur l’accueil des personnes. Un jour, j'ai vu une personne maghrébine qui ne parlait pas du tout, à l’accueil du samedi matin. » Et un bénévole de l’Ardhis lui a dit « oui mais l’Algérie, c’est un pays safe ». Ce n’était pas méchamment, je crois. Mais moi, en étant Algérien, je me suis dit, non, ce n'est pas un pays safe, l'Algérie. Alors, j’ai pensé qu’il fallait créer une association dédiée aux personnes maghrébines et moyen-orientales. » Avec l’un des fondateurs de Shams Tunisie, il lance Shams France le 14 juin 2016. Une manière de rendre hommage à cette association pionnière, même si le public de la « petite sœur » française ne se limite pas aux seuls Tunisiens.

Pour Yacine aujourd’hui, « L’ADN de l’association, c’est l’accueil, par exemple pour les demandeurs d’asile. Tu n’es pas membre de Shams si tu ne fais pas de permanence. » « C’est une association de projets et de terrain », poursuit-il, par opposition aux structures davantage tournées vers le plaidoyer.

« On est axé sur la santé »

À travers toutes les activités proposées — groupes de parole, permanences — se dessine un prisme particulier : « On est vraiment axé sur la santé. Parce que c’est comme ça qu’on peut toucher notre public. Si on dit aux gens qu’on fait quelque chose sur la thématique LGBT, notre public ne va pas venir. La santé, tout le monde est concerné. » Lors des groupes de parole, il est ainsi proposé aux participants de se faire dépister, dans un bureau attenant. Le président reconnaît que l’association est moins à l’aise sur la communication : « C'est vrai qu'on ne communique pas trop sur nos activités. Je trouve que ce n'est pas notre travail d’être communicants. C'est notre faiblesse, mais on l'accepte. »

Un festival, un concours de drags arabes, et une campagne d’affichage

Les projets, Shams France n’en manque pas. À commencer par la deuxième édition du Positif Festival, qui vise à lutter contre la sérophobie, les 13 et 14 juin prochains à la Cité Fertile, à Pantin. Le week-end coïncide avec l’anniversaire de l’association — l’occasion de souffler les bougies. À la rentrée, un concours de drag queens arabes se tiendra à l’Institut du monde arabe (IMA), le 16 octobre prochain. Au-delà du divertissement, Yacine Djebelnouar y voit un message politique : « Il faut savoir qu’au conseil d’administration de l’IMA il y a l'Arabie Saoudite, le Maroc, le Qatar. Ils savent qu'il y a cette cérémonie. Pour moi, on envoie un message très fort à ces pays-là. »

En fin d’année, Shams France devrait dévoiler une nouvelle campagne nationale de dépistage du VIH, après le succès de celle menée en Seine-Saint-Denis en 2023. Il ne s’agira pas d’un simple copier-coller : la campagne, qui devrait être diffusée dans huit ou neuf villes, s’appuiera sur les acteurs locaux. « Moi, je ne suis pas marseillais, je ne suis pas lyonnais, je suis du 93, alors ça n'a pas de sens d'imposer nos objectifs. On a créé une campagne avec des acteurs locaux. »

Elle devrait être visible pendant un an grâce à un partenariat avec la RATP et un autre avec JCDecaux. Même si, pour Yacine, « le covid a tué le bénévolat » « les gens veulent militer, mais sur internet », regrette-t-il — l’association continue de grandir, progressivement. Et il le martèle : elle ne peut mener sa mission qu’à travers un travail collectif, que ce soit en interassociatif ou avec des institutions comme la Dilcrah, qui la soutient depuis plusieurs années. Depuis le 29 novembre dernier, Shams France dispose également d’une antenne à Marseille. Avec un noyau de cinq bénévoles, l’association prend peu à peu ses marques. L’objectif, à terme, serait de s’implanter à Lyon — mais sans brûler les étapes. Car rappelle, le président de Shams France, militer, c’est du temps, mais aussi de l’argent.

Photos : Xavier Héraud

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