Jean-Victor Blanc, le psy pop

Infatigable vulgarisateur des thématiques autour de la santé mentale, le psychiatre Jean-Victor Blanc publie « Des amours chimiques », un livre consacré au chemsex.  Strobo l’a rencontré. 

 

La médecine n’était pas vraiment une vocation, pour Jean-Victor Blanc. Le psychiatre est né en 1987 à Nantes et a grandi du côté de Lorient. Une mère pharmacienne, une grand-mère naturopathe : « Il y avait donc un lien avec le soin, mais sans plus. »

Au moment de s’orienter pour les études supérieures, il hésite entre médecine et une école de commerce. Il tente le concours de médecine et est reçu. Les études qu’il mène à Rennes ne le passionnent pas, jusqu’à un stage en psychiatrie, qui devient une véritable vocation. « On dit que ce sont des maladies invisibles, mais en fait, quelqu’un qui est très délirant, ou très déprimé, c’est très visible au contraire, et ça peut être très impressionnant. » Et contrairement aux idées reçues, ajoute-t-il, la psychiatrie est un véritable soin médical : « On reçoit des gens qui sont très malades, on met en place un traitement médicamenteux qui les aide, qui guérit les symptômes. Il y a quelque chose, finalement, qui m’a beaucoup plu : un mélange entre quelque chose de très humaniste et, en même temps, quelque chose de très médical. »

Pour son internat, il vient à Paris et obtient son diplôme en 2017. Très vite, en plus de son activité de praticien, il développe une nouvelle activité : la vulgarisation des problématiques de santé mentale auprès du grand public. A la fin des années 2010, il voit que le sujet commence à émerger au cinéma, avec des films comme Happiness Therapy. Il entreprend donc d’accompagner le mouvement.  Deux ans après son diplôme, cela prend la forme d’un livre : Pop & Psy (Plon, 2019). Dans ce dernier, il s’appuie sur des exemples ou des figures de la pop culture, d’Euphoria à Britney Spears, pour parler de santé mentale et en décortiquer les mécanismes.

Cette envie de vulgarisation lui vient de sa thèse, qui traitait de la représentation des antidépresseurs et de la dépression chez les patients.« J’ai pris la mesure de à quel point c’était très stigmatisé d’avoir une dépression, de prendre un médicament pour. Des patients racontaient qu’ils devaient cacher qu’ils prenaient des médicaments, à l’hôpital, alors qu’ils étaient malades. » Pour lui, ce qui se passe en dehors de l’hôpital est un prolongement de ce qui s’y joue, lors des consultations médicales : « Si on doit cacher ce pourquoi on est traité à l’extérieur, on ne peut pas aller bien.»  Et puis en tant qu’homme gay, il a rapport particulier à la pop culture : « C’est un lieu de représentation des minorités. Je l’ai compris plus tard aussi, mais il y avait plein de choses, d’œuvres qui m’ont parlé, qui m’ont touché, de représentations qui passaient à l’écran, alors qu’à l’époque [où il grandit], il y avait quand même très peu de personnes LGBT dans les séries ou très peu de personnes noires. » Lui, qui est métis — ses grands-parents maternels sont martiniquais — cite l’exemple de Bodyguard, avec Whitney Houston et Kevin Costner : « Un des seuls films de l’année qui passait sur TF1 avec une femme noire, en rôle principal, puissante, riche, belle, qui est la patronne de l’homme blanc, avec un couple mixte.»

Pop et psy, le festival

Son livre s’inscrit parfaitement dans l'air du temps, puisque, constate–t-il, depuis 2020, on parle davantage de santé mentale. Dans cet élan, en 2021, il pousse le concept un peu plus loin en créant le festival Pop & Psy, avec Florence Trédez et Emmanuelle Fellous. Les références américaines, c’est bien, mais comment cela se passe-t-il plus près de nous ?  « L’idée du festival, ça a été de réunir des figures françaises, des artistes français, d’autres médecins qui sont plus spécialisés que moi sur beaucoup de sujets. Montrer qu’il y a vraiment un effet générationnel. Et donner évidemment la prise de parole aux personnes concernées directement et pas uniquement rapporter dans des exemples de livres ou des citations de Mariah Carey qui sont d’ailleurs très intéressantes. »Il poursuit son travail de vulgarisation sur les réseaux sociaux, où il est très présent, à la télé, dans Le Magazine de la santé sur France 5, où il tient une chronique « pop et psy ». 

Porter la question de la santé dans les communautés LGBT+

Alors que la question de la santé mentale fait son chemin dans l’esprit du grand public, elle doit le faire en particulier au niveau des communautés, pour qui le sujet a longtemps été tabou, estime le psychiatre : « Pendant longtemps, le sujet communautaire de la santé mentale était complexe, notamment au vu d’une histoire très ancienne de pathologisation de l’homosexualité, des personnes trans, etc. Cela fait que ces 10-20 dernières années, il y a eu une omerta sur le sujet de la santé mentale dans la communauté LGBTQIA+. Alors même qu’on a des chiffres qui montrent qu’elle est particulièrement concernée par ces sujets-là. »

S’il y a bien un sujet pour lequel la question de la santé mentale est centrale, c’est le chemsex, qui est l’objet de son nouveau livre : Des amours chimiques. Il y raconte le chemsex après une dizaine d’années de consultations spécialisées à l’hôpital Saint-Antoine. À partir de son expérience clinique, Jean-Victor Blanc dessine les contours de ce qu’on qualifie souvent d’épidémie et en analyse les ressorts. Son livre s’ouvre sur un épisode lors de son internat, en 2012. Aux urgences de l’Hôtel-Dieu, on l’appelle pour voir un patient de 30 ans, en épisode psychotique. Il a été retrouvé la veille par le SAMU, nu, sur un trottoir dans le Marais. L’épisode a probablement été déclenché par un abus de produits psychoactifs dans le cadre d’une soirée sexuelle. Mais à l’époque, Jean-Victor Blanc ne reconnaît pas les signes. Et le patient repart comme il est venu.

À cette période, le psychiatre découvre la vie gay à Paris et ce qui deviendra le cœur de son sujet : « En fréquentant davantage la communauté, j’ai été frappé d’y ressentir tant de mal-être. » « Beaucoup d’hommes, parmi lesquels je m’inclus, semblaient marqués par des expériences de harcèlement et de violences homophobes dans leur adolescence. »

Lui, dit-il, a la chance d’être aimé et soutenu par sa famille et de disposer d’un réseau amical solide. « Au gré des rencontres, je constatais le caractère exceptionnel de cette bonne fortune. » Quelque temps plus tard, à l’occasion d’un travail avec le psychiatre et psychanalyste Serge Hefez, il entend parler du chemsex. En 2017, à peine diplômé, il ouvre une consultation spécialisée à l’hôpital Saint-Antoine.

« Le fléau du chemsex »

Son livre a comme sous-titre « Le fléau du chemsex ». Un terme pas anodin, mais qu’il assume : « Je le justifie par le point de vue duquel je parle, qui est celui d’un psychiatre spécialisé qui ne reçoit que des gens malades. Je suis bien conscient que ce n’est pas tout le monde, mais déjà c’est beaucoup, et je ne suis pas le seul. » Il développe : « Aujourd’hui, il y a quand même de très nombreuses personnes qui ont perdu quelqu’un du chemsex, que ce soit un ami, un ancien partenaire, un collègue. Donc le terme de fléau ne me paraît pas galvaudé. »

Même s’il dresse un tableau sombre des difficultés auxquelles peuvent être confrontés les usagers du chemsex, Jean-Victor Blanc reste optimiste : on peut aller mieux. « Il n’y a rien d’inéluctable. C’est vrai pour tous les problèmes de santé psychique. Celui-ci aussi. » Mais, insiste-t-il, ce n’est pas seulement du ressort du patient et du soignant ou du pair-aidant d’une association communautaire : « Il y a aussi les aspects plus systémiques de régulation, de loi. » Et qui peuvent ne pas être liés directement au chemsex. « Quand on légalise le mariage pour les coupes de même sexe, les ados se suicident moins. C’est quand même une mesure qui ne coûte pas grand-chose. En tout cas, elle rapporte plus que ce qu’elle coûte. »

Et lui, comment garde-t-il la tête froide à force de voir défiler des gens qui vont mal ? « On peut se dire que les homosexuels vont vraiment très mal et ça peut être un peu déprimant. Mais le fait d’agir là-dessus et d’essayer de réparer, quelque part, tout ça, c’est la manière dont j’ai réussi à aller bien. Ce n’est pas parfait, ça ne marche pas tout le temps, mais ça marche quand même. »

Et finalement, le fait que ses proches ne soient pas particulièrement touchés rend le sujet moins personnel : « Ce serait vraiment plus dur pour moi si, à titre personnel, j’avais autour de moi beaucoup de personnes concernées et malades du chemsex. Ce qui me permet aussi de me dire que, heureusement, ça ne concerne pas tout le monde. À la fois, je suis proche, mais en même temps, je sais que je suis assez loin.»

Des amours chimiques, Jean-Victor Blanc, Seuil, 192 pages, 18€

Partager:
PUB
PUB