Webtoon, BL (Boys’ Love) et récits queer : comment les nouvelles lectures numériques transforment les représentations LGBTQ+

Alexis Massoutier

Le webtoon s’est imposé en quelques années comme l’un des formats les plus populaires de la lecture numérique. Pensé pour le téléphone portable et construit autour d’une diffusion rapide, il a changé les habitudes de lecture, mais aussi les méthodes de production des récits graphiques. Derrière son succès mondial, ce modèle soulève pourtant plusieurs questions : pression imposée aux artistes, rythme de création, standardisation de certaines œuvres et nouvelles attentes autour de la représentation.

Les romances BL et les récits queer occupent une place importante dans cet écosystème. Longtemps considérés comme des genres de niche, ils attirent désormais un public large et participent à transformer les manières de raconter les relations, les émotions et les identités. Entre logiques commerciales, évolution des mentalités et différences culturelles entre la France et la Corée du Sud, le webtoon apparaît aussi comme un espace où se jouent de nouvelles formes de visibilité LGBTQ+.

 

Nous avons échangé avec Hugo Manos, éditeur webtoon chez Glénat, autour de l’évolution du webtoon, des réalités du secteur, du succès des romances BL et de la place des récits queer dans ces nouvelles formes de narration.

 

Comment le modèle du webtoon a-t-il changé la manière de produire et de lire des bandes dessinées ? 

 

Le webtoon est un modèle né en Corée du Sud avec NAVER, souvent présenté comme le “Google coréen”. Ils ont développé une plateforme permettant de lire des BD directement sur téléphone. Le système était ouvert à tout le monde, et les personnes qui remportaient des concours pouvaient être publiées.

De mon côté, chez Glénat, j’ai surtout observé comment ce modèle pouvait fonctionner en France. Très vite, je me suis rendu compte que le rythme imposé aux artistes était extrêmement lourd. Produire un épisode par semaine représente parfois jusqu’à 80 heures de travail. Quand une série dure cinquante ou soixante épisodes, cela devient une cadence infernale. En Europe, cela peut rapidement mener à des burn-out ou à des problèmes de santé.

La différence avec la Corée, c’est qu’ils voient souvent les créateurs comme des producteurs de contenu. En France, on considère davantage ces personnes comme des artistes. Il fallait donc réfléchir à une manière plus saine d’accueillir ce modèle.

Chez Glénat, nous n’avons pas créé notre propre plateforme. Nous avons préféré accompagner les auteurs et autrices dans leur création, puis travailler avec des plateformes déjà installées. Nous produisons et finançons les projets avant de les diffuser, notamment via ONO, que nous avons choisi de soutenir pour privilégier une plateforme française correspondant davantage à nos valeurs. Le projet a été fondé par Média Participations, avec des maisons comme Le Lombard, Dargaud et Dupuis.

 

Pourquoi le webtoon touche-t-il autant le public aujourd’hui ?

 

Il ne faut pas se tromper : le temps de lecture papier diminue, tandis que le temps passé sur téléphone augmente. Le livre devient aussi un objet de plus en plus coûteux, alors que les salaires ne suivent pas forcément.

Le webtoon permet de toucher de nouveaux lecteurs et de nouvelles lectrices, parfois éloignés du manga ou de la BD classique. Le profil dominant, ce sont souvent des femmes entre 18 et 30 ans, qui commencent leurs études ou quittent le foyer familial.

La lecture correspond aussi à leur rythme de vie. Ce n’est pas une œuvre qu’on lit pendant une heure dans son canapé. Le webtoon se lit dans les transports, dans une salle d’attente ou entre deux activités. Cela colle davantage au quotidien actuel.

Le format feuilleton joue aussi énormément. Chaque épisode est pensé pour donner suffisamment d’informations tout en gardant du suspense afin de donner envie de revenir. Il y a également un aspect très communautaire : les gens partagent énormément leurs lectures et aiment se retrouver lors d’événements publics ou de rencontres autour de ces séries.

 

Comment expliquez-vous la place prise aujourd’hui par les romances BL et les récits queer dans le webtoon ?

 

Il y a aujourd’hui une très forte demande autour de la romance, notamment chez les lectrices. Pendant longtemps, beaucoup d’histoires populaires étaient surtout pensées pour un public masculin, via les shōnen dans le manga par exemple.

Petit à petit, des récits davantage écrits par des femmes et pensés pour de jeunes lectrices ont émergé. La romance a alors pris une place très importante, et le BL s’est imposé naturellement dans ce mouvement.

Les lectrices de Boys’ Love sont souvent très investies. Elles ne veulent pas seulement lire un ou deux titres, elles cherchent énormément de séries sur ces amours entre hommes, du contenu varié, peu importe qu’il soit très connu ou plus discret.

On voit aussi apparaître des histoires plus construites et parfois plus saines émotionnellement. Bien sûr, certaines séries parlent encore de relations toxiques ou de traumatismes, mais beaucoup cherchent aujourd’hui à montrer différentes façons d’aimer, avec davantage de nuances.

Ce qui peut surprendre, c’est que beaucoup de lectrices de BL sont hétérosexuelles. Pour certaines, cela permet de garder une certaine distance avec la romance. Elles ne sont pas obligées de se projeter dans un personnage féminin et peuvent observer la relation autrement.

 

Les œuvres LGBTQ+ évoluent-elles aujourd’hui dans leur manière de représenter les relations et les identités ?

 

Oui, mais il faut distinguer la production coréenne et la production occidentale.

En Corée, les plateformes cherchent surtout à produire ce qui fonctionne rapidement. Elles observent les tendances et développent ensuite énormément de contenus similaires. Cela peut marcher à court terme, mais je pense qu’un éditeur doit aussi proposer des choses nouvelles pour développer l’imaginaire des lecteurs et lectrices.

En France, on essaie davantage de construire des univers et des récits sur le long terme. Je pense par exemple à Because of Love, qui explore différentes personnalités et différentes formes d’attirance.

Les retours des lecteurs et lectrices LGBTQ+ montrent aussi une envie de scénarios plus nuancés, capables de parler autant des difficultés que du réconfort ou de la reconstruction.

 

Le webtoon offre-t-il un espace plus libre pour raconter des histoires queer ?

 

Oui, clairement. Dans les autres médias graphiques, les œuvres LGBTQ+ restent encore relativement rares, surtout en librairie.

Le webtoon permet à beaucoup d’auteurs et d’autrices de s’emparer directement de ces sujets. C’est un format très accessible et qui laisse plus facilement la place à certaines expériences ou sensibilités.

J’aimerais sincèrement voir davantage de webtoons queer publiés en version papier. Aujourd’hui encore, cela reste limité. Et quand ces récits existent ailleurs, on retrouve souvent les mêmes schémas.

Le webtoon a cette capacité à parler directement à des communautés qui cherchent encore beaucoup de représentation.

 

Qu’est-ce qui guide vos choix lorsque vous décidez de soutenir une œuvre LGBTQ+ ?

 

Je ne choisis pas une œuvre uniquement pour son sujet. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est sa sincérité.

Quand une histoire paraît authentique, cohérente et portée par une vraie intention artistique, elle devient intéressante. Pour moi, le plus important reste la relation entre l’artiste et les lecteurs ou lectrices.

J’ai choisi Because of Love parce que le projet me semblait passionnant, avec des personnages crédibles et des parcours cohérents. Il y avait aussi une vraie envie de porter cette œuvre avec Cyann.

Mon objectif reste de toucher le plus de personnes possible. Si, en plus, cela permet d’apporter du contenu et de la visibilité à des communautés qui en manquent, alors le pari est réussi.

 

Le regard porté sur les récits LGBTQ+ est-il différent entre la France et la Corée du Sud ?

 

Oui, énormément. En France, on ne réalise pas toujours la richesse du circuit du livre. C’est un système presque unique au monde, qui permet à des œuvres très différentes d’exister et de rencontrer leur public. Cela développe aussi l’esprit critique des lecteurs et lectrices.

Le public français demande souvent davantage de nuances et rejette plus facilement les clichés trop simples. Cela se ressent aussi dans les attentes autour des œuvres LGBTQ+.

En Corée du Sud, le BL fonctionne très bien, mais la société reste plus conservatrice sur beaucoup de sujets. La diversité ethnique y est aussi beaucoup moins présente et certains contenus très différents ont plus de mal à être acceptés. Le BL peut être toléré pour son côté transgressif ou fantasmé, mais cela ne signifie pas forcément que la société soit devenue ouverte sur toutes ces questions.

 

Le webtoon peut-il transformer durablement la place des récits queer dans la BD et le manga ?

Oui, je pense que le webtoon a tout intérêt à continuer dans cette direction. C’est probablement le média graphique qui a le plus exploré ces thématiques ces dernières années.

Les auteurs et autrices de webtoon seront aussi les créateurs de BD de demain. Forcément, ces sujets vont continuer à circuler et à prendre plus de place dans d’autres formats.

Le webtoon est un excellent moyen de rendre ces récits plus visibles et plus populaires.

 

Un dernier mot ?

 

Merci beaucoup de nous permettre de parler de ces expériences avec Strobo Mag. C’est important d’avoir des médias qui s’intéressent au webtoon et qui le mettent en avant.

Le secteur reste encore jeune en France, avec peu de professionnels spécialisés, mais il possède énormément de potentiel. Plus il y aura de médias, de lecteurs et de passionnés pour accompagner ce mouvement, plus le webtoon pourra continuer à évoluer.

 

Merci

 

Ono (plateforme en ligne) propose Because of Love de Cyann (4 premiers chapitres gratuits).

 

 

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