Anouk Veyret et Alexandre Schon, co-président·es de l’Inter-LGBT : nous ne marchons pas pour le plaisir, nous marchons parce qu’il le faut. Encore.

Strobo Mag

Depuis 1999, l’Inter-LGBT coordonne les associations et porte la Marche des Fiertés de Paris–Ile-de-France. Une Marche qui existera bientôt depuis cinquante ans, et qui rassemble chaque année jusqu’à un demi-million de personnes venues du monde entier. 

En 2025, la mobilisation a encore battu tous les records : jamais autant d’organisations ne s’étaient réunies pour marcher côte à côte. Vingt-sept ans que nous tenons ce fil, et pourtant, cette année, la Préfecture nous a interdit la Marche des fiertés. Trop chaud, disent-ils. Trop risqué.


Nous entendons l’argument de santé publique et de saturation hospitalière. Agissant en responsabilité : nous avions doublé les points d’eau avec Eau de Paris, renforcé les secours avec la Protection civile, pensé chaque mètre carré du parcours pour protéger celles et ceux qui allaient marcher avec la Préfecture de Police. Nous avons fait notre part. Et malgré cela, la décision est tombée la veille comme un couperet : silence, immobilité, un espace public rendu à son vide.


Car voilà ce que l’annulation dit, sans le dire : que face au dérèglement climatique, face au désinvestissement dans les services publics et l’hôpital public, la réponse de l’État sera toujours la même, interdire, plutôt qu’adapter. Fermer, plutôt qu’inventer. On nous demande de disparaître dès que le thermomètre grimpe, comme si nos droits étaient une variable d’ajustement. Le climat change, mais nos libertés ne sont pas faites pour plier à la première alerte. Et cette vulnérabilité climatique en recoupe une autre, plus silencieuse : celle de la précarité économique de nos communautés. Celle-ci se double trop souvent d’une précarité énergétique, logements mal isolés, passoires thermiques, incapacité à se protéger de la chaleur chez soi. Ce n’est pas un hasard si les personnes les plus précaires sont aussi les plus exposées à la canicule : les deux fragilités s’aggravant l’une l’autre.


Chaque année, le Marais est piétonnisé le temps d’une soirée, comme une évidence : ce quartier qui est l’un de nos salons, de nos sanctuaires, appartient ce jour-là à celles et ceux qui y célèbrent leurs fiertés. Cette année, la Préfecture n’a pas seulement annulé la Marche : elle a aussi supprimé, dans le même geste, cette piétonnisation pourtant habituelle. Résultat : des milliers de personnes sont quand même venues se retrouver dans ce quartier, mais rendu à la circulation, sans rue rendue aux piéton·nes par la Préfecture pour les accueillir. Ce jour-là, l’improvisation a pris la place d’une anticipation qui existait déjà, année après année, et où ce sont nos communautés qui en ont porté le poids.


Le constat est amère, ce jour-là, par la suppression de la Marche des Fiertés, les pouvoirs publics ont supprimé le principal moment de cristallisation de nos combats LGBTI+ : pour la dignité des personnes trans, intersexes, travailleuses·eurs du sexes, demandeur·euses d’asile LGBTI+ et tant d’autres. Il a également supprimé le seul grand évènement de visibilité queer 100% gratuit, permettant seulement ce jour-là à celles·eux ayant des ressources financières de pouvoir se retrouver boire des verres, ou faire la fête dans des grandes salles climatisées, reléguant ainsi les autres loin de multiples sociabilités communautaires.


Et puis il y a ce silence plus large, celui d’une année présidentielle qui s’annonce et qui déjà, tourne le dos à nos existences. Chaque cycle électoral qui s’ouvre semble redécouvrir que nos droits sont négociables, que notre présence dans la rue dérange, que notre joie collective est un problème d’ordre public plutôt qu’un fait démocratique. Une Marche des Fiertés n’est pas une kermesse : c’est un vote à ciel ouvert, une manière d’imposer nos existences avant même qu’on ait à cocher une case dans l’isoloir. Nous priver de cet espace à quelques mois d’une échéance majeure, ce n’est pas un détail de calendrier. C’est un signal face aux réactionnaires.


On ne nous a jamais appris à baisser les bras, et ce n’est pas cette année que nous allons commencer. La Marche aura bien lieu, reportée mais pas abandonnée. L’an prochain, pour son cinquantième anniversaire, elle sera aussi à la hauteur des combats qu’elle porte. Nous nous adapterons, comme nous l’avons toujours fait avec plus de bénévoles, plus de dispositifs, plus d’inventivité. Mais cette résilience a un prix, et ce prix, nous ne pouvons le porter seul·es.


C’est pourquoi, en plus de la nécessité de l’acteur public à compenser une partie de ces annulations, nous lançons aujourd’hui un appel aux dons. Et disons-le clairement : cet appel n’est pas d’abord pour l’Inter-LGBT. Il est pour toutes ces organisations, venues plus nombreuses que jamais cette année, qui accompagnent au quotidien les personnes LGBTQIA+ les plus précaires et celles qui défendent, chacune à leur façon, nos droits sur le terrain. Le report de la Marche représente des centaines de milliers d’euros de pertes sèches : stands annulés, partenariats suspendus, financements qui ne se reportent pas aussi facilement que la date d’un événement. Chaque euro donné aujourd’hui ne finance pas un symbole : il finance directement ces associations, leur capacité à continuer d’exister jusqu’à la nouvelle date de la Marche. Depuis 1999 nous organisons, depuis 1977 nous marchons. Aidez-nous, aidez-les, à tenir. Encore.

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