Pas un événement lesboqueer en Europe ne fait parler autant de lui que le Queer Ranch Festival. Réjouissante apparition post-pandémie, le petit festival grec attire en mai une foule queer-féministe internationale sur l’île de Lesbos. On y était, on vous raconte...
Il était une fois une île posée sur la mer Égée, vers laquelle affluaient chaque été des générations et des générations de lesbiennes depuis la nuit des temps. Elle se retrouvaient sur une plage de sable doré, au bord d'un village grec qui fut le berceau de la grande poétesse lesbienne Sappho. Celle-ci avait vu juste en écrivant, six siècles avant notre ère, que « quelqu'un, plus tard, se souviendr[ait] de nous ».
Voilà pour la version mythifiée de Lesbos. Plus prosaïquement, la station balnéaire de Skala Eressos est le petit eldorado lesbien qui sert de décor au Queer Ranch Festival. Depuis les années 1970 et sa découverte par quelques pionnières allemandes, anglaises, hollandaises ou italiennes, qui ont vu en cet endroit un lieu de pèlerinage saphique, une destination choisie. Leurs vacances : drague, fêtes, camping sauvage et fesses à l'air sur la plage. Lesbos est devenue au fil des étés une sorte de Mykonos lesbien – « Dykonos », comme l'appellent certaines. Sans les drogues, la prostitution et le tourisme de masse de sa petite cousine gay.
Se rendre à Skala Eressos se mérite : à part quelques rares exceptions comme depuis Bruxelles, c'est minimum deux avions avec escale à Athènes et un atterrissage à l'autre bout de l'île à Mytilène, un système de bus défaillant, avec trajets à rallonge et horaires limités, qui ne vous laisse bien souvent qu'une seule option : un taxi à 100 balles la course et près de deux heures de virages entre les collines râpées caractéristiques de l'île, plantées d'oliviers aux entournures. À ce prix-là, autant dire que tout le monde s'organise des semaines avant le festival pour réserver des taxis à plusieurs.

Niche, résolument électro, pas seulement lesbien mais queer
La Mecque lesbienne est un petit village tout entier dévolu au tourisme balnéaire, étalé le long d'une sable de plage fin, sur laquelle sont plantées de jolies paillotes où l'on vous sert du poisson et des salades grecques tout au long de la journée. Sappho a sa statue sur le front de mer. Côté touristes, c'est avant tout un public familial grec et turc (l'île est tout près d'Izmir) tout au long de l'été, sauf pendant les deux festivals saphiques de Lesbos : d'un côté, l'International Eressos Women's Festival, au mois de septembre, une institution gouine depuis plus d'un demi-siècle, plutôt mainstream dans sa programmation et vieillissante au niveau de son public, et de l'autre le Queer Ranch Festival au mois de mai, qui soufflait sa cinquième bougie cette année : niche, résolument électro, pas seulement lesbien mais queer, et rameutant un public beaucoup plus jeune.
Alors le temps du festival, la station balnéaire se transforme en Gouineland. Skala Eressos est encore un peu endormie à la mi-mai : la saison touristique n'a pas encore démarré. Il y a toujours un petit camping sauvage toléré derrière la plage, entre quelques rares buissons, reliquat historique du Lesbos des seventies, mais il n'y a pas de sanitaires sur place. Rares sont les festivalièr.e.s qui ont pris cette option, l'offre d'hôtels et de bed&breakfast à prix abordables étant pléthorique dans le village.

Trois-quarts d'heure de marche à la lampe frontale sous les étoiles
La vie est douce au bord d'une plage. Le Queer Ranch Festival ne s'impose pas, il se dilue dans les échoppes du village, les bars de plage et les collines environnantes. Les après-midi au bord de l'eau sont ponctuées par quelques talks et workshops, pour celleux qui ont réussi à trouver une place : lap dance, danse traditionnelle grecque, mythologie féministe, histoire de Sappho, solidarité et résistance queer...
C'est le soir, peu avant le coucher du soleil ou à la nuit tombée, qu'on se donne rendez-vous. Un open air chaque soir dans un endroit différent : dans les bars, sur la plage, ou au fameux Queer Ranch qui donne son nom au festival. Il est situé dans les hauteurs, dans les collines de l'île. Trois-quarts d'heure de marche à la lampe frontale sur des chemins de poussière sous les étoiles. Magique. On y croise : des petits scorpions, des grenouilles, une tortue égarée qu'on ramène au ruisseau voisin. Une fois arrivé, on est accueilli par les cris agacés d'un mini-poney qu'on appelle ici Sebastian et sans qui ce ranch ne mériterait pas son nom. Il paraît qu'il mord les gens. Aux platines ce soir-là, entre autres : les DJ parisien.en.s Habibitch et Pepiita. Cette dernière fait partie de la petite équipe internationale derrière le festival, qui compte une autre Française, la journaliste Anaïs Carayon.
On est quelques centaines de chanceu.se.x.s à avoir décroché une place pour le festival. Le jour où les billets ont été mis en vente, tout était sold out en quelques minutes. J'étais la seule sur un groupe d'une dizaine de potes à pouvoir obtenir une place. Heureusement, il y a eu quelques autres petits drops, pas mal de gens qui ont revendu leurs billets aussi, mais la demande supplante largement les capacités de ce petit festival de plage dont la beauté tient justement à sa confidentialité.

Tout le monde est là pour choper
Skala Eressos est un petit paradis lesbien, oui. Soyons franc.he.s : tout le monde est là pour choper. Tout le monde est là dans un espace-temps baigné de soleil aux couleurs tellement intenses qu'on a l'impression d'avoir pris un acide quand on débarque de la grisaille berlinoise comme moi. C'est presque une TAZ, une zone d'autonomie temporaire au sens de l'anarchiste Hakim Bey, toute entière dévolue à la fête et l'hédonisme lesboqueer. On danse, on parle, on boit, on baise, on nage et on reboit. On lit aussi, on fait du crochet, lesbianisme oblige.
Pourtant Skala Eressos n'est pas un village lesbien. Quelques dizaines de lesbiennes vivent ici ou dans la campagne environnante à l'année, mais elles ne sont qu'une poignée à tenir des commerces dans le village. Par exemple le Flamingo Bar, un bar à cocktails aux karaokés collectifs légendaires, le café-bar-resto Ohanna Saloon, dont Michelle, la tenancière, est aussi une des organisatrices du festival, ou encore la boutique Strongbeads.

No topless
Le reste du village est aux mains de commerçant.e.s grec.que.s et hétéros. Qui s'adaptent bon gré mal gré à cette clientèle lesbienne qui prend d'assaut leur village depuis une cinquantaine d'années. Cette histoire, la réalisatrice grecque Tzeli Hadjidimitriou la raconte merveilleusement bien dans son documentaire Lesvia (https://lesviafilm.com), qui met en lumière le petit choc des cultures à l'œuvre sur l'île les mois d'été : d'un côté ce public lesbien issu de pays riches, très blanches, très libérales, de l'autre les villageois.e.s grec.que.s orthodoxes qui ont besoin du tourisme pour vivre mais qui se sentent aussi un peu envahi.e.s par la dyke attitude, les seins nus et les démonstrations d'affection un peu vives. Le long de la plage il y a d'ailleurs plusieurs panneaux exhortant les plagistes à ne pas bronzer topless. Il y a bien une plage naturiste au nord du village, mais elle est loin de tout. Tout le monde a la flemme. On garde le bas, mais on tombe presque tout.e.s rapidement le haut.
On est bien dans un village grec, il y a des chats partout qui cherchent les caresses et les morceaux de poisson. En plus ou moins bon état, mais nourris, et presque tous stérilisés. Ils ont le bout de l'oreille coupé quand c'est le cas. Il y a une asso locale très investie par les lesbiennes du coin qui s'en occupe : le Cat Action Rescue Eressos. Une partie des recettes du festival leur est reversée. L'équipe du festival a aussi à cœur d'aider une autre initiative qui vient elle en aide aux réfugi.é.e.s qui débarquent sur l'île : le collectif Lesvos LGBTIQ+ Refugee Solidarity. Bien qu'il soit situé à l'autre bout de l'île, l'ombre du tristement célèbre camp de Moria, qui fut longtemps la plus grande prison de réfugié.e.s d'Europe, continue de planer sur l'île et d'être associé au nom de Lesbos. Un des ateliers du Queer Ranch Festival était également consacré à ce sujet.

Nager jusqu'au rocher
Avant de quitter l'île, il y a un rituel magique à accomplir : nager jusqu'au rocher qui fait face à la plage. À la belle saison, festivals ou pas, les gouines du coin s'y donnent rendez-vous chaque matin. La traversée dure une vingtaine de minutes à la brasse. Comment dire : la mer Égée, le soleil, des dizaines de lesbiennes en joie... Il se passe quelque chose sur ce rocher. D'après Mathilde, une Française qui vit là à l'année et qui est en train de tourner une hilarante série télé sur Lesbos baptisée « Dykonos », ce rocher aurait le pouvoir de rendre lesbiennes toutes celles qui le touchent. Au village, le petit studio de tatouage tenu par deux personnes queers ne désemplit pas : iels veulent tou.te.s le rocher gravé dans leur peau. Il s'est vraiment passé quelque chose.








