Quand le deuil et les démons intimes prennent la forme d’un thriller horrifique queer, le roman graphique trouve son nouveau souffle. Disponible chez Bliss Éditions, Hello Sunshine de Keezy Young s’impose comme la chronique la plus bouleversante et viscérale de cette année. Derrière une couverture rigide éclatante et un format généreux de près de 400 pages se cache une œuvre d’une sensibilité rare, indispensable pour nos bibliothèques.

L’intrigue s’ouvre sur une absence insupportable : celle d’Alex, volatilisé pendant l’été. Alors que la petite communauté américaine conclut à une simple fugue, son entourage bascule dans un cauchemar éveillé. Keezy Young orchestre un récit polyphonique brillant où chaque voix résonne avec une justesse folle. Il y a Noah, le petit-ami secret, rongé par le regret de l’avoir laissé seul après son retour d’un camp biblique. Il y a Sky, l’amie d’enfance farouche, Izzy, paralysée par les secrets, et Jamie, le frère jumeau en colère qui commence à apercevoir le fantôme de leur mère. Si le point de départ de cette bande de copains flanquée de leur chien rappelle instantanément la nostalgie de Stranger Things, le traitement s’en détache radicalement. Young subvertit les codes de l’enquête adolescente pour livrer une œuvre profondément intime et psychologique qui flirte avec une histoire coincée entre horreur, suspense et tragique, à l’instar d’un bon Stephen King.
Renversant
La véritable force de Hello Sunshine réside dans son rythme : un slow burner maîtrisé à la perfection. L’effroi ne surgit pas de jump scares faciles, mais d’une angoisse sourde infusée au fil des pages. C’est une narration visuelle de l’invisible où la beauté pure du dessin contraste avec la noirceur du propos. Le découpage graphique est d’une inventivité folle. L’auteur·ice utilise des planches sombres, rythmées par des bulles de cahier intime, pour matérialiser la détresse mentale. Les démons intérieurs y portent des noms tragiquement poétiques : « Squelette Rouge » qui hurle dans les murs, « Parleur » et ses bruits de radio nocturnes, ou « Yeux de pâquerette » tapis dans la trappe à linge. Un simple regard, un sourire qui s’efface ou une ombre disproportionnée suffisent à traduire la solitude de ces jeunes marginaux face à la maladie mentale et aux secrets de famille. Le talent de l’auteur·ice est d’approfondir sans cesse son ressenti de l’intime afin de tisser des liens fragiles et perturbants qui se manifestent dans des regards lourds de non-dits, un jeu d’ombres qui matérialise la dépression et des compositions circulaires oppressantes.
L’ambition queer
Après le remarqué Taproot, Keezy Young (qui aborde son propre trouble bipolaire dans ses œuvres) confirme son statut d’icône de la scène graphique contemporaine. L’ambition ici est immense : faire de la romance queer et de l’épouvante le miroir thérapeutique de nos propres fêlures. Les personnages ne sont jamais des clichés ; ils avancent avec leurs contradictions, leurs échecs et une humanité bouleversante. L’homosexualité des protagonistes n’est pas un enjeu de scénario, elle fait partie intégrante de leur identité, vécue avec une tendre et douloureuse normalité au milieu du chaos. En refermant ce livre, on réalise que les monstres les plus terrifiants ne sont pas toujours sous le lit, mais parfois gravés dans l’ADN des non-dits familiaux. Hello Sunshine est un chef-d’œuvre de résilience, une œuvre d’une puissance émotionnelle rare qui vous hantera longtemps après sa lecture. Ne passez pas à côté de l’événement littéraire graphique de l’année. Foncez chez votre libraire pour vous offrir cette pépite : une lecture essentielle, fière et lumineuse, même au cœur des ténèbres.
Hello Sunshine, de Keezy Young, Ed Bliss, 384 pages, 29€.






