Queers et marseillais.es

Ariel Kenig

Ielles sont artistes, militant·es, comédien·nes ou futur·es parent·es. Certain·es viennent d’Algérie, du Val-de-Marne, de Toulon ou de Paris. Toustes ont trouvé à Marseille davantage qu’un refuge : un terrain de jeu politique, culturel et affectif. À travers leurs parcours se dessine le portrait d’une ville où les identités se croisent, où les communautés s’inventent et où les marges continuent de produire de nouveaux récits. Portraits de celleux qui, avec d’autres, font le si vivant Marseille queer.

DJIMI
Quelle famille se choisir pour habiter le monde ? D’origine amazighe, Djimi grandit en Algérie et milite à l’adolescence pour les droits des enfants, ce qui lui vaut quelques ennuis avec la police. Il gagne la France et s’installe à Lille, où il finit ses études et profite des bars ouvertement gays. Puis à Paris, où la fête n’efface ni la précarité du travail au noir, ni les galères d’une demande d’asile. « Après cette période compliquée, j’ai voulu retrouver un peu de mon environnement. Je me suis installé dans une sous-loc à Marseille. J’ai adoré. Je suis resté. »
À Marseille, Djimi respire davantage. Il rencontre moins d’islamophobie et un milieu queer plus accueillant que certains cercles gays parisiens. De Luminy à Montredon, il se construit des souvenirs, des habitudes, des amitiés. Mais une question continue de le travailler : que partage-t-on vraiment quand on se retrouve entre queers ?


« Avec quelques ami·es LGBTQIA+ et SWANA*, on avait aussi envie de parler de nos chansons, de nos familles, de nos histoires, pas seulement de nos sexualités. » Le mot « aussi » est important : il est le point de départ intersectionnel d’un engagement.
En 2024, Djimi cofonde avec ses ami·es le collectif Ma3na, avec l’idée de « retrouver des façons d’être et de faire qui n’avaient pas d’espace où s’exprimer dans le reste de la communauté LGBTQIA+ ».
Rapidement, Ma3na organise des événements à prix libre qui débordent largement les questions de genre et de sexualité : projections de cinéma, ateliers d’écriture, groupes de parole au Centre LGBT, formations professionnelles LinkedIn ou soirées Shik Shak Shok… Les rencontres se déroulent souvent en mixité choisie, sans photo ni vidéo. 


« Ces temps créent des opportunités où se raconter différemment. L’enjeu est d’effacer certaines différences pour en rendre d’autres visibles », explique Djimi, attentif aux freins souvent invisibles qui empêchent les plus précaires ou les plus timides de participer. 
Après deux ans d’existence, le succès est au rendez-vous. Décidé à garantir sa discrétion et son indépendance, Ma3na fédère une communauté grandissante où les fiertés SWANA complètent et se superposent aux fiertés LGBT. 
Ma3na (@ma3na.marseille) • Photos et vidéos Instagram

Acronyme de South West Asia and North Africa, le terme SWANA est issu de la pensée décoloniale. Il désigne les populations originaires d’Asie du Sud-Ouest et d’Afrique du Nord.

 


Claudia BB

Inviter un couple de lesbiennes dans les tribunes du Vélodrome, filmer son meilleur ami aux prises avec le chemsex ou célébrer une bande de gouines descendant la Canebière à moto : Claudia BB cherche à rendre visibles les invisibles.
Photographe et réalisatrice, elle grandit à Toulon avant de monter à Paris pour étudier le cinéma. Mais ce sont moins les plateaux que les marges qui l’intéressent. « Je travaille sur les questions de représentation, de sexualité et de communauté », explique-t-elle. Une démarche documentaire nourrie par son propre parcours de lesbienne et les mondes queer qu’elle fréquente depuis ses vingt ans.


À Paris, ses premiers sujets sont ses amis pédés. Elle les photographie, les accompagne en soirée. Puis elle voit arriver le chemsex. Certains s’y perdent, d’autres y survivent. De cette proximité naît Amours chimiques, documentaire consacré à son ami Corentin. Une histoire intime qui lui permet aussi d’interroger une place particulière : celle de ces lesbiennes longtemps engagées dans les luttes liées au sida et qui continuent souvent d’occuper des rôles de soutien auprès de leurs amis gays. « J’étais très dyke for fag », analyse-t-elle aujourd’hui.
En s’installant à Marseille, Claudia BB retrouve une ville qui a accompagné son propre coming out. Première Pride à 15 ans, soirées aux 3G… Une histoire phocéenne et lesbienne qui n’a rien perdu de sa vitalité. « On assiste à l’émergence d’une nouvelle génération de lieux et de collectifs. C’est important que le BOUM ou l’association Tarpin Gouine existent. On a besoin d’une vie joyeuse, radicale et politique. »


Installée avec sa compagne en périphérie, loin du centre névralgique LGBT de la Plaine, Claudia BB aimerait ouvrir sa série photographique Pas en public à des couples lesbiens plus âgés. Elle travaille aussi sur un thriller gore féministe qui parle de violences faites aux enfants. Une fiction, cette fois, mais toujours avec la même ambition : raconter des histoires que les récits dominants laissent hors champ.
Claudia BB (@claudiaxbb) • Photos et vidéos Instagram

 


Manoah Michelot

C’est une histoire de curés en bordure de chemin de fer, dans le quartier marseillais de la Blancarde, qui ouvrent une salle de concert en 1912. Le projet du diocèse ? « Y jouer des pastorales », s’amuse plus d’une centaine d’années plus tard Manoah Michelot, danseur et créateur de revues. Aujourd’hui, il dirige avec son mari Ludovic cet endroit insolite qui, après une première transformation en cinéma dans les années 1950, est devenu entre leurs mains le Cabaret-Théâtre L’étoile bleue.


Né à Poitiers, Manoah passe par Cannes, puis la classe sport-études du lycée Marseilleveyre en partenariat avec le Ballet National de Marseille, avant de travailler à Paris et de découvrir, par les hasards de la vie, le cabaret en Normandie. Son retour dans la cité phocéenne sonne comme un retour à son pays d’adoption. « Il n’y avait pas de cabaret à Marseille. Notre idée était de créer un lieu de proximité qui accueille et rassemble tous les publics. » 
La naissance de L’étoile bleue nécessite d’énormes travaux. Le Covid passe par là. Le cabaret ouvre en janvier 2022, se fait connaître, comble un manque et se renouvelle rapidement. Créée de toutes pièces en interne (ateliers de couture inclus), la nouvelle revue « 3 2 1 Chantez ! » s’inspire du mythique soap espagnol “Un, dos, tres” pour nous raconter l’histoire de la jeune Lina, inscrite en école de comédie musicale et dont le destin change au contact d’une ancienne star du music-hall. « J’aime mélanger les genres, casser les codes et passer du vrai cancan tradi à Lady Gaga, explique Manoah, ce qui a permis au cabaret de se construire une clientèle extrêmement diverse en un temps record, attirant aussi bien les comités d’entreprise que le public senior, sans oublier bien entendu la communauté LGBT. » 


« Le cabaret permet de faire passer des messages d’ouverture, de tolérance et de diversité avec légèreté », analyse l’artiste-entrepreneur qui, entouré d’une trentaine de collaborateur·rices, veille aussi à la pérennité de son modèle économique, qui dès le début s’est diversifié. « Quand nous ne jouons pas la revue, le cabaret accueille des événements qui participent tout autant à l’identité du lieu : drag shows, ballrooms, concerts de jazz, musique classique…» Forte de 160 dates, la programmation joue même les prolongations, avec l’ouverture d’une guinguette dans le jardin caché derrière la salle. Une pastorale queer en héritage ?
Cabaret-Théâtre L’étoile bleue (@cabaretletoilebleue) / Photos et vidéos Instagram

 


Mathilde Casabianca Lazaar

Quand Mathilde Casabianca Lazaar et sa femme Sirine se lancent dans un parcours de PMA, elles pensent devoir affronter des rendez-vous médicaux, de la paperasse et quelques montagnes russes émotionnelles. Elles découvrent surtout un immense désert d’informations. À Marseille, malgré l’ouverture de la PMA à toutes, aucun collectif queer n’existe pour accompagner les futur·es parent·es. Alors, comme souvent chez les lesbiennes, elles décident de le faire elles-mêmes.


Travailleuse sociale, professeure de yoga à visée sociale et organisatrice née, Mathilde lance avec Sirine, architecte d’intérieur, une page Instagram destinée à partager leur expérience. Comment fonctionne un CECOS ? Combien de temps faut-il attendre ? Quelles alternatives existent à l’étranger ? Très vite, les messages affluent. De Marseille, de Paris, mais aussi du Danemark, du Portugal ou d’Espagne. En juillet 2025, le compte devient un collectif.
Aujourd’hui, une dizaine de personnes animent ce réseau en cours de transformation associative. Les profils sont variés : lesbiennes cis, personnes seules, hommes trans, personnes non binaires ou couples engagés dans des parcours de ROPA, cette technique permettant de transférer l’ovocyte de l’une dans l’utérus de l’autre, toujours interdite en France. Ici, pas de porte-parole autoproclamé·e : les personnes concernées prennent elles-mêmes le micro.
Car derrière les promesses d’égalité, la réalité reste souvent kafkaïenne. Délais interminables, pénurie chronique de dons de sperme, situations administratives absurdes pour certaines personnes trans... « On reste toujours en hypervigilance », résume Mathilde. Certaines personnes choisissent encore de ne pas mentionner leur non-binarité pour éviter de compliquer leur dossier.


Arrivée à Marseille il y a un an et demi après une vie entre le 93 et le 94, Mathilde ne cache pas son enthousiasme pour sa ville d’adoption. « On se sent mieux ici qu’à Paris. » Elle aime les lesbiennes qui ont fait de la Plaine leur terrain de jeu, les collectifs qui se parlent, les fêtes qui débouchent sur des projets politiques et les solidarités qui naissent autour d’un verre. Tarpin Gouine, La Fièvre, Deviant·es 13, 13000 BPM, Mo:stera : la galaxie queer marseillaise est devenue leur famille élargie.
À l’origine, il s’agissait simplement de comprendre comment faire un enfant. Aujourd’hui, il est aussi question de construire une communauté. Parce qu’en matière de PMA, les spermatozoïdes sont rares, mais les gouines organisées ne manquent pas.
pma.queer.marseille • Photos et vidéos Instagram

 


Anthony Martine

Avec humour, Anthony Martine raconte avoir survécu à deux institutions françaises : la prépa et le théâtre public. Pour un afro-descendant ayant grandi dans le Val-de-Marne, ce n’était pas gagné d’avance.
Lorsqu’il débarque en hypokhâgne puis en khâgne au lycée Henri-IV, Anthony découvre à la fois la liberté et l’entre-soi. D’un côté, une vie intellectuelle bouillonnante, des films, des livres, des rencontres et des histoires de cul. De l’autre, une solitude tenace. « J’étais le seul queer noir qui venait de banlieue. » Il plonge dans un monde aveugle à lui-même, où la reproduction sociale tourne à plein régime.


Pendant ces années ambivalentes, Anthony observe, digère, transforme. Le théâtre devient sa vie. Conservatoire, ESCA, premiers plateaux… Le comédien croise la route de la metteuse en scène Rébecca Chaillon et joue plus de cent quarante fois dans l’une de ses pièces, Plutôt vomir que faillir. Plus tard viendront le Munstrum Théâtre et son rôle dans le spectaculaire Makbeth (à découvrir en tournée). Mais surtout l’envie de raconter ses propres histoires.
En mêlant autofiction, culture pop et humour ravageur, Anthony Martine crée Quand on dort on n’a pas faim au Théâtre 13, à Paris. Ce conte médiéval afro-queer, interprété avec sa sœur, l’artiste et costumière Mérèndys Martine, renouvelle les codes du théâtre tout en interrogeant la figure du bouffon. Chez les Martine, les personnes noires et queer ne sont ni des faire-valoir ni des symboles : elles deviennent les héros et héroïnes de leurs propres récits. Des role models pour toustes. Des figures de résistance.


Et puis il y a Marseille.
Une ville qu’Anthony fréquentait déjà grâce à des résidences artistiques et où vivaient nombre de ses ami·es queer. « J’ai toujours vécu à Paris en me disant que ce n’était pas pour moi. » Ici, les soirées surgissent dans des lieux improbables, les rencontres se font plus facilement et la scène queer lui paraît plus brute, plus fraîche et moins pinkwashée qu’ailleurs.
Porté par un écosystème culturel dynamique (Actoral, Parallèle, Oh les Beaux Jours, le Théâtre Joliette…), Anthony Martine semble avoir trouvé quelque chose d’aussi précieux qu’une consécration : une « ville-pirate », comme il la qualifie, depuis laquelle politiser le monde.
© Anthony Devaux / Anthony Martine (@anthonymartinepro) • Photos et vidéos Instagram

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