Oui, en 1985, un chanteur hétéro pouvait déjà parler d’amour queer, de non-binarité et de maquillage. Vous avez dit allié ?
Cette année-là, le déni règne. Au pouvoir, la gauche française refuse de prendre la mesure de l’épidémie de sida. François Mitterrand se drape dans le silence. À Hollywood, on pleure Rock Hudson, figure sexy du cinéma américain qui vient d’en mourir. Côté bande-son, Madonna déploie son premier grand succès, Like a Virgin (sorti fin 1984). C’est à Londres que Nicola Sirkis, dont le groupe Indochine a cartonné avec L’Aventurier, observe le déclin du style « vieux rocker en santiags ». Outre-Manche, le leader de The Cure arbore un œil charbonneux et un rouge à lèvres qui bave sur un teint blafard, très gothique : Robert Smith — ex-guitariste de Siouxsie and the Banshees — expliquera rendre hommage au maquillage de la punkette Siouxsie Sioux. Martin Gore de Depeche Mode allume les fards en plongeant ses pinceaux dans les paillettes, n’hésitant pas à monter sur scène en jupe ou avec un collier de chien. En bon hétéro pratiquant, il affirme haut et fort détester l’image du rocker macho. Quant à David Sylvian, le blond à mèche du groupe Japan, il s’approprie les codes classiques du maquillage des eighties, façon Joan Collins, impériale en queen-bitch dans la série culte Dynasty.

C’est face à cette approche dégenrée que Nicola Sirkis a le déclic : « je trouvais ça joli, ce côté un peu théâtre japonais. Les mecs et les nanas se ressemblaient totalement, ils étaient totalement lookés avec le même maquillage et je trouvais que cette génération était très belle. » Pas au point de croire à une France 100% gay-friendly : « Je me suis dit : « si ces deux personnes que je vois à Londres viennent à Paris ou en province, on va leur jeter des pierres. » Le message était de dire que les gens les plus pervers sont ceux qui crachent sur ces gens-là. C’est cette tolérance-là, ou plutôt cette intolérance-là, qui m’a fait écrire ce morceau. »

La maison de disques fait la grimace quand elle découvre 3e sexe et ses paroles : « des robes longues pour tous les garçons / Habillés comme ma fiancée / Pour des filles sans contrefaçon / Maquillées comme mon fiancé ». Qu'importe. Dès sa sortie, le titre devient un immense succès en radio comme en club — dans un pays qui compte alors plus de 4 000 boîtes de nuit, soit près de quatre fois plus qu’aujourd’hui. Écoulé à 600 000 exemplaires, cet hymne permet à toute une génération LGBT de se sentir un peu moins seule. Un coup d’épée dans l’eau ? Bien au contraire. Allié de la première heure, Nicola Sirkis ne cesse de lutter contre l’homophobie. En 2013, il dénonce la violence scolaire dans le clip choc de College Boy, réalisé par Xavier Dolan. Un sujet brûlant comme l’actualité.
Plus récemment, en 2020, la version revisitée de la chanson, rebaptisée 3SEX, est interprétée en duo avec le chanteur de Christine and the Queens. Parfait pour faire redécouvrir cette œuvre magistrale à celles et ceux qui n’étaient pas né·e·s en 1985.
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