Portfolio Marseille

Strobo Mag

Je ne me souviens pas du jour où j’ai appris à marcher — je veux dire que je ne me souviens pas du jour où, pour la première fois, je me suis tenu debout et je me suis déplacé par moi-même. Sans doute que je tenais fort la main de ma mère qui me guidait, et que j’évitais les trous et les merdes de chien dans le trottoir.

On dit qu’ici au bout de chaque rue il y a une plage. C’est faux. Mais je sais qu’au bout de cette rue le trottoir s’arrête et c’est comme si je sortais un peu de la ville. Pour ça que je venais ici à l’adolescence, sur les rochers. Je me souviens de ça. Je me souviens très bien du jour où je me suis fait draguer à Marseille pour la première fois. Ici. Il faut dire que je n’écris pas dans le sens Paris-Marseille, dans le sens de cet aller. Je viens d’ici, avec horizon garanti. Je n’ai pas eu besoin de me transporter jusqu’ici. Je ne suis jamais arrivé ici pour la première fois. Ici : premiers mots et premiers pas. Marseille n’est pas une destination. Marseille c’est la naissance. Et j’aimerais parfois retourner dans les larmes de l’enfance — des larmes sans appartenance. J’aimerais n’appartenir à rien. Les rues sont jonchées d’ordures que le soleil fait fondre à force de taper fort. Le noir des poubelles éventrées s’étire, devient gris dans la déchirure, et les gabians de leur bec lacèrent le plastique, transpercent le plastique pour s’enfoncer dedans et choper un truc mangeable — ils l’emportent plus loin. Un scooter avec deux mecs sans casque passe devant. Je continue à marcher. Je descends une rue. Je trouve la crique. J’enlève mon t-shirt. Je m’assois sur un rocher. On me regarde. Me jauge. Me juge. Un garçon aux cheveux encore mouillés s’assoit à côté de moi. Ça goutte. Je ne me souviens pas du jour où j’ai appris à marcher mais je me souviens de la première fois que j’ai trouvé beau un garçon. Il ne dit rien. Il faut dire que c’est le moment où j’apprends que le silence et la patience composent une langue propre. Un langage codé et tout à fait local — je pensais ça. Je pose ma main sur son genou et le monde s’allume. Il faut dire quelque chose sur cet évènement historique et la propagation de l’électricité que ça provoque. Phénomène. Dire quelque chose sur la dimension nécessaire de ce geste. Une main dans la mienne ; et un désir phénoménal d’amour. Ses cheveux sont secs maintenant, mais ils restent salés. Tout se tient. On est cachés en plein air. Les rochers comme chambre. J’éteins la lumière.

 

Séparer l’histoire de mon enfance et Marseille, je ne peux pas. Les années ont passé. Les rues ont changé. Les devantures des boutiques ne se souviennent plus de ce qu’elles disaient à la même adresse dix ans plus tôt — et nous-mêmes avec. Parfois elles portent les traces des enseignes précédentes. Parfois non. Tout a été repeint. Les trottoirs ne se souviennent plus des couches d’un goudron plus ou moins recouvert de merdes de chien et de taches d’un sang tout juste tombé. Ça a été nettoyé, rebétonnisé. Qu’est-ce qu’il y avait à la place de ce glacier ? De ce bar pédé ? Je m’en souviens pas. Je ne me souviens que des injures et des blessures. J’ai déambulé dans les rues de Marseille pendant des années. Puis je suis parti. Je suis revenu, parfois. Jamais plus de deux semaines. Même l’été.

 

Il me suffit de sortir sur le balcon chez ma mère et de regarder la vue pour me dire : je suis ce que je suis à cause de tout ceci, de ce qui m’a toujours entouré. Ces rues m’ont façonné. Ma carte personnelle du territoire marseillais a diminué, de soustraction en soustraction jusqu’à se réduire au quartier où j’ai grandi. Ça m’arrive d’en parler à ma mère, de lui dire que cette ville est impossible pour moi. Quand bien même elle l’a accueillie enfant. Elle ne s’énerve pas, elle me demande juste de regarder autour de nous, elle dit que c’est ici qu’on vit, qu’on vit tous, qu’on est tous arrivés ici, arrachés, et que c’est ici qu’on s’est enracinés de nouveau. Elle me demande ce que cette ville m’a fait subir pour que je la déteste autant. Elle me demande de ne pas lui en vouloir de m’avoir élevé ici, elle ne pouvait pas savoir, et de toute façon on ne sait jamais qui se sent à la maison et pourquoi.

Le vélo électrique en libre-service n’a plus de batterie, je galère pour finir les derniers mètres qui nous séparent de la station la plus proche de Montrose. Je suis trempé de sueur. Bellamy aussi. On attend Wood au bistrot tenu par les vieux marseillais. Je me demande à voix haute pourquoi il n’y a plus la supérette qui était là depuis des années : le gérant du bistrot m’explique que le gars l’a transformée en restaurant, mais que ça marche pas. Il m’appelle fils, me touche l’épaule. Est-ce qu’il fait ça à tous ses clients, en bon commerçant marseillais qu’il est, ou est-ce qu’il se souvient quand, à l’adolescence, je fuyais les cours et le centre-ville pour venir ici ? Sur le bord de mer, presque au bout de la ville ? Moi, je me souviens de lui. Les regards de tous ces gens, tous ces regards que j’ai croisés pendant l’enfance et l’adolescence, je m’en souviens toujours — et il m’arrive de les croiser encore. Tout autant que je me souviens de la forme des trottoirs, des devantures, des travaux pas finis, des adresses et des corps. Au bout d’un moment, Wood arrive. Il est tout transpirant lui aussi. On va tranquillement à la crique. C’est bondé. C’est dimanche. J’adore. Toutes ces pédales réunies. Comme l’été dernier. Les habitués se disent bonjour, se demandent si ça va, prennent des nouvelles. Toujours le gars qui vend ses bières dans sa glacière avant de se mettre à poil lui aussi pour piquer une tête. Wood et Bellamy se déshabillent, moi je garde mon maillot. Bellamy caresse un peu le pied de Wood, je les trouve beaux tous les deux, j’aime leur amourette d’été naissance, qui peut-être cessera dans deux jours quand les vacances toucheront à leur fin, ou qui peut-être ne cessera pas ; on ne sait jamais à l’avance. Je regarde le reste de la crique. Les garçons. Un me sourit. Je crois, même pas pour me draguer. Je lui souris aussi. Je crois, parce qu’on est content d’être là, tellement heureux. C’est indescriptible, pour qui ne l’a pas vécu. Le sentiment suscité par le fait d’être ensemble, avec des inconnus, des gens tellement différents, des gens que je n’aurais, il me semble, jamais croisés si on n’était pas réunis par le fait d’aimer les mecs — quelques-uns d’entre eux, on les recroisera le soir au cours Julien, quand même, parce qu’il n’y a évidemment pas de hasard, et que cette ville connaît des interconnexions plus ou moins étonnantes, entre les rues, les quartiers, les lieux comme reliés par des tunnels invisibles. Pourtant, plus de dix kilomètres séparent cette plage et le centre-ville où on sort ce soir. Et il n’y a qu’une route tout le temps embouteillée pour y accéder. Pourtant, on y va.

 

Été suivant. On crapahute jusqu’en haut des rochers. Je ne peux pas résister à mon envie folle de le prendre dans mes bras et de l’embrasser, ici et maintenant — sur les lieux de la solitude, sur les lieux du crime, je conjure le sort, par amour. Avec amour. Par lui, avec lui, et en lui. Parce que c’est un peu tout ça en même temps. Il faut dire que je suis parti d’ici tellement de fois, que j’en ai voulu tellement longtemps à ceux qui venaient ici et qui parvenaient à y être heureux, que je me suis longuement demandé pourquoi eux ils y parvenaient, et pas moi. C’était pas juste parce que je suis né ici, ce devait être autre chose, forcément. Il faut dire aussi que maintenant, à force de désarmer le passé au fil des années, à force d’avoir choisi le bonheur plutôt que de me complaire dans la nostalgie, tous ces départs et ces questions tendent à s’éloigner doucement (et je les regarde faire comme si de rien n’était). On descend jusqu’à la crique. On se déshabille en parallèle. Il dit : tu viens ? La main tendue vers moi. Le regard vers la mer. Son bras se détend doucement pendant qu’il s’éloigne en sautillant de rocher en rocher, jusqu’au bord de l’eau. Il plonge. Il s’allonge sans couler. Le dos sur le lit de la surface et son corps est balancé selon les petites vagues qui lui passent en dessous. Sa tête sort de l’eau. Le début de ses pectoraux. Son sexe, un peu. La pointe de ses orteils. Je l’ai rejoint dans l’eau. Il vacille. Il tournoie. Plonge. Disparaît. Une seconde. Il jaillit hors de l’eau. Il m’embrasse tout salé, tout trempé. Je dis que c’est cliché, les deux pédés qui s’embrassent dans la méditerranée. L’image est là, pourtant, la scène est là — auparavant elle manquait ici. Il plonge pour m’attraper le pied et me faire basculer. Je chute dans ses yeux, encore un peu voilés par l’eau salée qui dégouline de ses cheveux sur tout son visage. Dire qu’il faut parfois plonger. C’est le même rocher. La même lumière. Les vagues de la mémoire me passent dessus. Mais cette fois personne ne reste dans son silence. Le passé me baigne de sa plainte, c’est tout. On reste dans l’eau jusqu’à ce que la peau de nos mains se fripe, jusqu’à ce que le soleil descende derrière l’horizon et que la crique se vide peu à peu. On grimpe sur un rocher abrité, plus haut, un peu à l’écart. On s’allonge. Je pose ma main sur son ventre. Il me regarde. Je le regarde. Jusqu’où nos mains peuvent aller ? Jusqu’où les bras peuvent connaître leur distance ? Dire qu’on ne se baigne jamais, jamais deux fois de la même façon — tout autant qu’on ne baise jamais deux fois de la même façon. Alors je glisse ma main plus bas, il dit : mais on est dehors, je dis : oui, je sais.

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