Après le succès de son spectacle « L’autre » et la naissance de son enfant, Tahnee publie un petit livre adressé « aux tontons un peu réactionnaires » : « Vous pouvez pas faire ça chez vous, nan ? ». Une manière de continuer à conjuguer humour et engagement, mais dans un registre différent. Portrait.

Celles et ceux qui ont vu son spectacle L’autre connaissent déjà une partie de la vie de Tahnee. Pour les autres, on reprend rapidement (avec les blagues en moins) ! L’humoriste est née en 1990 à Bernay dans l’Eure, une petite ville normande de 10 000 habitants. Son père est guadeloupéen et sa mère originaire du Nord. Une « anchtillaise », blague-t-elle dans son spectacle.
Grandir dans une petite ville en étant à la fois noire et lesbienne, c'est faire très tôt l'expérience de l’isolement. « Il n'y avait pas beaucoup de personnes noires à Bernay. Et les personnes lesbiennes, gays, trans… je n'en avais jamais entendu parler. » Surtout, elle ignore encore que les femmes peuvent aimer les femmes. En allant voir sa mère, qui est prof de sport, faire de la natation synchronisée, elle fait la connaissance d’un homme gay : « C'est là que j'ai appris qu'un homme pouvait aimer les hommes. Mais je ne savais pas du tout que ça existait pour les femmes. »
Le mot « lesbienne », elle ne l'entend pour la première fois qu'au collège. Et dans un contexte de violence. « C'était lors d'une interaction très violente entre deux filles. Donc oui, j'aurais aimé le savoir plus tôt, vivre cette jeunesse queer. En même temps, je sais que le collège ou le lycée peuvent être des lieux très violents pour les jeunes. »
Lorsque ses parents s'installent à Tours alors qu'elle est en cinquième, le décor change, mais c’est à peu près tout. Il faudra attendre les études supérieures (une école d’ingénieur à Lyon), puis surtout Paris, pour que les choses s’éclaircissent. « Je faisais des allers-retours devant la Mutinerie timidement, en me demandant si j'allais pousser la porte ou pas… Puis je me suis fait mon coming in, avant mon coming out. »
De l’impro au stand up
L’amour de la scène, lui, est arrivé bien avant. Elle pratique le théâtre dès le collège, découvre ensuite l'improvisation à Lyon, puis poursuit à Paris avec la Ligue parisienne d'improvisation. Mais très vite, c'est le stand-up qui s’impose à elle. « J'adorais faire rire les gens. J'ai commencé à vouloir faire des blagues. Et je me suis aperçue que parler du coming out, de nos histoires, c'était encore assez rare. Ça permettait de donner de la visibilité à nos vécus, d'offrir de la représentation, tout en faisant rire. Ça m'a tout de suite plu. »
Une rencontre va accélérer les choses : celle de l'humoriste Shirley Souagnon, qui s’est faite une place dans cet univers très masculin, ce qui n’est pas un mince exploit pour une femme noire et lesbienne. « Elle a vraiment pris un rôle de grand frère. Elle me donnait des conseils sur les endroits où jouer, ceux où c'était plus safe d'aborder ces sujets. À l'époque, il y a une dizaine d'années, parler de tout ça sur scène était encore très nouveau. Le stand-up était très masculin, très hétéro. Il fallait faire sa place. C'était précieux d'avoir quelqu'un qui ouvrait la voie. »
Peu après, elle participe à un tremplin d'humour avec vingt minutes de sketches. Elle remporte le prix du jury. Dans la foulée, un théâtre lui propose de développer un spectacle de cinquante minutes. Ainsi naît L'Autre, qu'elle jouera pendant plusieurs années partout en France, jusqu'à une captation à La Cigale. L'accueil dépasse ses attentes. « On m'a beaucoup dit : « Ça fait du bien d'avoir quelqu'un qui parle de ces sujets avec des blagues, sans que ce soit plombant. » Parce que les lesbiennes, dans les films, elles finissent souvent par mourir ou se remettre avec un homme… »
Les critiques ne manquent pas non plus. Pour certains, une lesbienne visible, c’est déjà trop. On lui reproche un spectacle « réservé à la communauté LGBT ». « Déjà, je pense qu'il est universel. Mais même si c'était un spectacle uniquement pour les personnes LGBT, qu'est-ce que ça peut vous faire ? On a aussi le droit d'avoir nos spectacles à nous et de rigoler. »
Pour se faire une place au soleil dans un monde du stand très masculin et très hétéro, elle crée en 2018 le Comédie Love, une soirée engagée et féministe avec Lucie Carbone et Mahaut Drama. Une équipe rejointe trois ans plus tard par Noam Sinseau, l’une figure-phares de cette nouvelle génération d’humoristes queer, pour laquelle elle aura finalement joué aussi le rôle qu’avait joué Shirley Souagnon avec elle. Le flambeau a été transmis.
Un enfant par PMA
Après la consécration de La Cigale pour L’autre, Tahnee marque une pause dans sa carrière pour devenir mère grâce à la PMA. Une expérience qui lui rappelle, à certains égards, celle du coming out. Et qui montre qu’une loi ne règle pas tout. « La loi est passée, mais il y a énormément d'attente dans les centres, de la transphobie, de la grossophobie, un accès encore restreint pour certaines personnes. C'est un parcours fatigant qui te renvoie constamment à la différence. Tu ne fais pas le même parcours que les couples hétéros. »
Cette expérience de la maternité nourrit forcément l’écriture de son deuxième spectacle, auquel elle travaille actuellement. Sur Instagram, on peut la voir déjà expérimenter des blagues sur le sujet. « J'ai l'impression que devenir parent est aussi bouleversant qu'un coming out. C'est un nouveau monde qui s'ouvre, un nouveau regard de la société sur toi. Tu ressens le même besoin de rencontrer des personnes qui vivent la même chose, d'échanger, de trouver de la représentation. »
Elle y voit même un pont avec le public hétéro. « Quand vous devenez père ou mère, c'est vertigineux. Le coming out, c'est aussi vertigineux. Tu redécouvres le monde, tu cherches des modèles, tu as besoin de parler avec des gens qui vivent la même chose. Finalement, c'est la même logique. »
Elle n’occultera pas les questions d’identité qui ont fait le succès de L’autre : « Je suis lesbienne, je suis noire. Les choses que je vis, je les vis à travers ce prisme. Donc ce sera toujours présent. »
En attendant, Tahnee publie Vous pouvez pas faire ça chez vous, nan ? Dans la collection Permis de déconstruire aux Éditions La Meute. Cette collection, où ont été publiés des textes de Sandrine Rousseau ou Giulia Foïs, présente des « livres-objets tout prêts à être offerts au tonton réactionnaire qui trouve qu'on ne peut plus rien dire et à la mère un peu anti-#MeToo sur les bords ».
Un format qui permet à l’humoriste de changer un peu de registre : « Parfois, tu as envie de dire des choses sans forcément chercher le rire. J'avais envie d'écrire autrement, de faire avancer le débat. Et j'aime l'idée que ce livre puisse toucher des personnes qui ne seraient jamais venues voir mon spectacle. Qu'on puisse le prêter à son oncle, à sa tante… ou à Michel », sourit-elle, en référence à l'interlocuteur imaginaire auquel elle s'adresse tout au long du livre.
Malgré tout, son premier amour reste le stand-up. « Dans une société où on a du mal à se parler, je trouve ça précieux de pouvoir se réunir dans un comedy club. On coupe son téléphone, on écoute quelqu'un raconter une histoire qui ne serait jamais arrivée dans notre algorithme Instagram. Il ne faut pas grand-chose : un micro, une enceinte. C'est de la rencontre dans la vie réelle. Et je trouve ça vraiment beau et précieux. »
Photo : Juliette Dupuis
