Quand la solitude n’est plus choisie

Agenda Q

La fête, la nuit, les rencontres. Le plaisir, les amis. Voilà de quoi seraient faites nos existences LGBT. Une vie rêvée ou, au moins, un peu sexy… La réalité, moins pailletée, révèle des soucis de santé mentale fréquents, une tendance à l’isolement subi et même une solitude qui peut accabler. Désigner un coupable ? Pas si simple. Essayons donc d’observer les mécanismes qui nous éloignent des autres, et les façons d’en sortir en douceur.

Avec Sexosafe

 

 

 

C’est une info qui a fait du bruit et révèle un fait souvent caché : 17% des Français se sentent seuls. Cette étude, menée par l’IFOP auprès de 1 504 personnes, a cartographié les visages de cette souffrance à la fin de l’année 2024. En 2018, ils étaient « seulement » 13% à ressentir cette solitude. La communauté LGBTQIA+ n’est pas épargnée : « le phénomène frappe aussi plus durement certaines populations : 33% des personnes LGBT (contre 16% des hétérosexuels), 24% des célibataires (contre 13% des personnes en couple). Ces chiffres montrent que la solitude n’est pas uniquement une question d’âge ou de géographie, mais qu’elle résulte d’un cumul de vulnérabilités sociales, économiques et relationnelles. » Sommes-nous plus vulnérables, du fait de parcours parfois cabossés, souvent rythmés par du harcèlement scolaire ou un éloignement familial imposé ?

 

De la représentation aux échanges

Pour Merle Veau-Cahon, sexothérapeute et formateur travaillant avec des personnes queers, tout commence peut-être par des images auxquelles nous avons été confronté·es. Elles seraient inscrites dans nos imaginaires : « quand il y a des personnes queer représentées à l’écran, c’est souvent dans la difficulté, la souffrance, avec un parcours compliqué où il y a du rejet, voire de l’abandon. Par la représentation, par le vécu des proches ou de la communauté, si en plus on le vit soi-même, c’est « triple peine ». Il y a tout un sujet sur le besoin d’avoir des représentations d’histoires joyeuses, de bonheur, de joie, de simplicité. »
Toutes choses qui ne sont pas forcément présentes sur les applis. Les modes d’échanges n’y sont pas systématiquement fluides et légers. L’autre peut être utilisé comme objet de satisfaction passagère, dans une quasi-indifférence. Certaines personnes fuient le système puis hésitent. Paul, 34 ans, en connaît les écueils plus que les joies et ne cesse d’y revenir : « j’essaie de me dire que ça me convient, mais globalement, pour moi, ça n’est pas un lieu où se faire des amis. On m’a parfois rappelé pour du sexe, très rarement pour prendre un verre, jamais pour aller au ciné. » Lui qui a, pour ainsi dire, grandi avec les applis pense savoir les utiliser et juge que sa génération est « matrixée par les apps ». Indiquer sur une app qu’il cherche des amis pour des loisirs, ça lui semblerait « un truc ringard, un peu ridicule, comme si tu affichais que tu allais mal. » Oui, et alors ? C’est un paradoxe : les réseaux sociaux font mine de se réjouir de la possibilité, toute récente, de parler de santé mentale. Mais chercher à créer un lien non sexuel sur une app sans passer pour un pauvre mec, c’est impossible. Paul habite une ville moyenne, avec zéro bar gay.
Pour Merle Veau-Cahon, nouer un contact dans la vie réelle peut tout à fait commencer par le digital : « en ruralité, c’est moins simple, mais ça bouge avec la multiplication des Marches des fiertés. » Son conseil ? « Cherchez le bon groupe Discord — c’est un logiciel-plateforme qui permet d’interagir avec un ordinateur ou un téléphone, c’est connu dans l’univers du jeu vidéo, un peu comme les anciens forums ; ça fonctionne avec des thématiques, des espaces nationaux avec des sous-catégories locales. » Eh oui, ça se tente et ça n’est pas risqué de créer un groupe LGBT à Hazebrouck ou Belfort. Et les applis, le sexothérapeute, il en pense quoi ? « De manière générale, ça rapproche les gens. C’est quand même un moteur, une facilitation pour la rencontre. Pour les publics queer, j’aurais tendance à dire que c’est toujours bénéfique. Elles répondent à un besoin. »

 

Se faire aider au bon moment

Si l’usage d’une appli est dévastateur sur l’estime de soi, si on la perçoit comme un piège qui isole et éloigne, c’est peut-être le moment d’analyser tout ça et de faire un point sur ce qui nous a blessés, éloignés, consciemment ou non, de la vie réelle. L’appli joue un vrai rôle dans nombre d’addictions et peut elle-même être addictive. Le besoin d’être validé peut pousser à craindre le « vrai » regard des autres, le jugement ou à n’envisager que le rejet. Prendre rendez-vous chez un·e thérapeute allié·e, c’est un premier pas : « allez vers des professionnels qui ont des connaissances sur le sujet, sur ce que ça peut amener d’être queer, qui proposeront des écoutes bienveillantes et pourront vous aider sur les thématiques associées à l’estime de soi », suggère Merle. À quel moment le faire ? Plusieurs possibilités : « parfois, une personne isolée a du mal à aller vers les autres parce qu’elle n’en est pas encore à cette étape-là, il y a déjà quelque chose à travailler avec soi-même. Être sa propre compagnie au quotidien, c’est déjà difficile, alors avoir une compagnie extérieure, c’est difficilement concevable. L’idée, c’est qu’on soit bien avec soi-même, qu’on fasse le travail nécessaire et qu’ensuite, au bon moment, on y aille par étapes. » Dans quel ordre ? « Certaines personnes auront besoin de faire les deux en parallèle, d’autres vont d’abord vouloir travailler sur elles-mêmes avant de nouer des relations. D’autres, enfin, auront des difficultés à travailler sur elles-mêmes et préféreront aller directement vers les autres. »

 

Retisser des liens en groupe

Pour les femmes bi et lesbiennes, faire des rencontres relève parfois du parcours du combattant. Faute de lieux dédiés — contrairement aux hommes gays —, beaucoup finissent par se tourner vers des hommes cisgenres. Un choix motivé par le confort et la simplicité d’un schéma familier, tant le dating entre femmes peut sembler intimidant ou flou. Une mise à l’écart qui touche aussi les personnes transféminines : dans de nombreux espaces réservés aux femmes, l’inclusivité reste trop souvent sous-entendue, laissant planer le doute sur le fait d’être vraiment les bienvenues. Les hommes gays dits seniors peuvent se sentir rejetés, les personnes qui tentent de réduire leur utilisation de produits l’être parce qu’elles ont consommé. C’est désolant : les boucles de rejet se mettent en place, aucune sous-communauté n’est épargnée. Dépasser ça, sortir malgré tout, peut ressembler à une immense montagne à gravir seul·e en talons aiguilles. Se constituer ou se refaire des amis, quels que soient son âge, son identité de genre, son statut sérologique ou son handicap, peut se révéler moins ardu qu’on ne le croit. Pour Merle, le réseau associatif, vaste, structuré, est un excellent point d’ancrage : « Les associations de sport, c’est adapté, ça n’est pas une permanence ni un groupe de parole : on fait du sport, en groupe, et avant, après, pendant, on échange. Des personnes qui ont des intérêts communs seront facilement à l’aise. Pensez aux autres groupes, pas forcément queer : des ateliers de céramique, une chorale… En cas de stress particulier, prenez la version queer. » Gardez en tête que les associations sportives sont nombreuses et bien réparties sur tout le territoire (www.sports-lgbt.fr), avec plus de 100 associations membres et un objectif affiché d’inclusion. Stéphane, retraité pas trop à l’aise financièrement, a adhéré à Outsiders à 60 ans : « des pots après les entraînements, puis des dîners les uns chez les autres, ça m’a recréé un cercle de copains de tous âges, alors que je n’y croyais plus tellement. » C’est dans ce milieu où il n’y aura pas à refaire de coming-out que peuvent naître les liens de ce qui deviendra une famille choisie, la version « love » et moins pénible. Plus rien à subir, des rendez-vous réguliers pour le plaisir de pratiquer une discipline qui redonne de l’énergie. Et un jour, un réveillon en commun, votre anniversaire à fêter. Et l’isolement qui, peu à peu, s’éloigne.


Source : www.ifop.com/article/barometre-sur-la-solitude-vague-5

 

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