Agression de Pierre Picavet : le Marais n’est plus vraiment un quartier LGBT+, et c’est tout le problème

Morgan Crochet

L'agression du président de l'association Flag!, Pierre Picavet, relance le débat sur la sécurité du Marais, à Paris. Si beaucoup en appellent à plus de présence policère, le démentellement programmé du tissu communautaire LGBT+ du quartier mérite d'être pointé du doigt. 

Sale pédé, je vais te tuer”.  Pierre Picavet, président de l’association Flag!, a été victime d’une violente agression homophobe ce samedi 29 août, au petit matin, alors qu’il sortait d’un bar du Marais, quartier LGBT+ de Paris. Le policier, qui a été hospitalisé, souffre notamment de multiples fractures au visage. “Il m'a mis un coup de bouteille à la tête. Ça a saigné énormément, j'ai vacillé, je n'ai pas perdu connaissance tout de suite, il est passé devant moi je l'ai attrapé mais il m'a immobilisé et le seul moyen que j'ai eu de me dégager, c'était de le mordre et je l'ai mordu à la joue, a-t-il déclaré sur RMC le 1er septembre. Il m'a jeté au sol, je me suis cogné la tête et je me suis évanoui." Présent quelques minutes plus tard sur BFM TV, il a ensuite déclaré au micro d’Apolline de Malherbe : “dans le quartier, il y a de plus en plus de personnes qui viennent pour, soit dépouiller les LGBT, soit les frapper, soit leur proposer des stupéfiants. (...) Ça fait trente ans que je traîne dans ce quartier, c’est un quartier que j’apprécie, pour les commerces qui s’y trouvent, pour les gens qui y sont, pour l’ambiance qui y règne, et hier j’y suis retourné avec vraiment la peur au ventre.

Sous le post Instagram de Strobo révélant l’agression, un grand nombre de personnes se sont exprimées sur l’insécurité qui, selon elles, règne dans ce quartier du centre de la capitale : “le Marais ni Paris ne sont des lieux safe pour les personnes LGBT”, “combien de fois il faudra le dire que le Marais ça craint, et pas que là-bas”, “malheureusement le Marais est un des quartiers les plus dangereux de Paris (…). Le seul moyen de freiner les agressions c’est de bannir totalement ce quartier” ; “me suis fait agressé au couteau 2 fois en plein jour dans le Marais.… Personne n’a bougé, une des deux fois j'ai tenté de me réfugier dans un bar et le portier m’a demandé de bouger”. 

Quiconque a connu le Marais avant les années 1980 le sait, le quartier est aujourd’hui plus sûr qu’à l’époque. Seizième îlot insalubre de Paris, il a fait l’objet dans les années 1940 d’un plan d’aménagement urbain. Ouvriers et précaires ont été expulsés jusque dans les années 1970, pour faire place à une population plus aisée. Le premier bar gay, Le Village, ouvre en 1978, suivi du Central, en 1979. Le Marais change de visage, traverse la crise sida et voit s’installer des dizaines de commerces communautaires, faisant de lui l’un des plus grands quartiers LGBT+ au monde. 

Mais depuis les années 2000, le reflux est spectaculaire. Tourné vers le tourisme et affichant un prix au m2 parmi les plus chers de la capitale, le Marais, que les LGBT+ ont par ailleurs contribué à rendre plus attractif, poursuit sa mue au détriment de la communauté, et ce malgré les deux mandats successifs du premier maire gay de la capitale, Bertrand Delanoé. Et la situation ne fait qu’empirer. On ne compte plus les fermetures de restaurants (Coffee-Shop du Marais, le Gay Moulin…), de sex-shop (Rob, Mister B…), sans compter le départ des Mots à la bouche, la librairie LGBT+ historique du quartier ayant été forcée de quitter son adresse rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie pour laisser place à une boutique Dr. Martens. Parmi les bars ayant peu à peu disparu, l’Amnésia, en 2008 ; Le Central et Le Deep, en 2010 ; L’Okawa, en 2013 ; Le Spyce, L’Oiseau bariolé et Le Feeling, dans les années 2015-2016 ; Le Scarron, en 2018 ; Le Mic Man, en 2020 ; La Mine, en 2021 ; L’Open Café et le Dépôt, en 2022. Ces lieux, ouverts une partie de la nuit, ont pour beaucoup été remplacés par des enseignes de luxe (The Kooples, Maje, Gucci, Rolex, Marc Jacobs, etc.), tandis que les modes de vie LGBT+ évoluaient au contact des applications de rencontres. Avec ces fermetures, c’est toute une infrastructure communautaire et nocturne qui s’est délitée.

Si nous n’avons pas connaissance de chiffres précis sur l’évolution des agressions LGBTphobes du Marais au fil des ans, une chose est sûre : durant son âge d’or de la fin des années 1990 au début des années 2000, le Marais concentrait une multitude de bars, restaurants, sex-shops et autres commerces LGBT+ ouverts tard dans la nuit.  Ses rues étaient fréquentées par des personnes LGBT+ visibles, des habitués qui se connaissaient, des commerçants auxquels s’adresser en cas de problème : tout cela contribuait à faire du quartier, sinon une véritable « safe place », du moins un espace où les LGBT+ étaient moins isolés dans l’espace public.

Seulement ce temps est révolu. Non seulement les enseignes de luxe n’habillent qu’une minorité de privilégiés, mais elles ferment à 19h30 et ne protègent personne. Dans le rapport 2021 de SOS homophobie, on peut lire qu’”individus et entreprises témoignent d’une hausse des agressions dans le Marais à Paris contre les hommes gays, notamment la nuit”.Pour pallier cela, certains demandent plus de présence policière. Le temps de la fête est décidément bien loin. 

Le 5 mars 2026, une fermeture symbolique de plusieurs bars du Marais, le Cox, le Duplex, le Freedj, le Cactus et le Quetzal, a été orchestrée avec le concours du Syndicat national des entreprises gaies (Sneg & co) afin d’interpeller les candidats à la mairie de Paris sur l’avenir du quartier et de sa vie nocturne. Ils réagissaient notamment aux mises en demeure adressées à deux d'entre eux par la direction de l'urbanisme de la mairie de Paris Centre. Le 28 avril 2026, d’autres établissements queers parisiens et franciliens ont lancé en avril sur change.org une pétition intitulée “Alerte, lieux queers en danger : pour la reconnaissance et la protection de nos bars LGBT+” : “aujourd’hui, nous tirons la sonnette d’alarme concernant une situation de harcèlement LGBTphobe, qui dure depuis trop longtemps et qui met en danger nos lieux, peut-on lire sur change.org. Nous sommes victimes d’attaques, d’intimidation, d’amendes et de plaintes abusives. Que cela vienne d’individus isolés, de l’extrême  droite ou encore du voisinage ou de la police, il semble que nos lieux dérangent.

En juillet 2026, David Belliard, maire écologiste du 11e arrondissement de Paris, a publié une tribune dans Têtu pour demander la création d’un statut spécifique de “commerce d’intérêt général”, afin de protéger les commerces et lieux LGBT+ de la capitale. Car protéger un bar LGBT+, ce n'est pas seulement protéger un commerce ou préserver un certain folklore. C'est maintenir un lieu de sociabilité, un refuge et une présence collective dans l'espace public, plus efficace que n’importe quel dispositif policier. C’est pourquoi nous soutenons cette mesure, tout en dénonçant la part de responsabilité de la mairie de Paris dans la disparition progressive du Marais LGBT+, et l’échec des politiques publiques concernant les LGBTphobies, en hausse ces dix dernières années sur l’ensemble du territoire. 

Je préférerais mieux que les gens regardent ce qui est attirant chez l’autre plutôt que de regarder ce qui les sépare. C’est ça qui est intéressant. On n’est pas tous pareil, on a tous nos vies, on vient tous de nos régions, on a tous été élevés par des parents différents… Il faut voir ce qui nous apporte du plaisir d’être ensemble, le partager, pas nos différences. Et même nos différences, des fois elles peuvent être intéressantes. On peut les apprendre, les appréhender, on peut les connaître. (…) Je garde espoir”, a conclu Pierre Picavet sur BFM.

Photo : © Unsplash - Andrei Ianovskii

Partager:
PUB
PUB