Pierre Bain a perdu son compagnon par overdose, il y a un an, dans le cas de pratiques chemsex.
Il a fondé, avec une famille endeuillée par la perte de leur fils dans les mêmes circonstances, l’association ASSOMAX qui met en contact et accompagne les proches de victimes du chemsex.
Il a confié à Strobo un témoignage poignant, et une tribune puissante, sur la nécessité en France de répertorier les overdoses dans un cadre préventif.
Maxime Gallic, mon compagnon de vie pendant douze ans, est mort à Bordeaux le 19 juillet 2025, à 32 ans, trois ans après que le chemsex me l’a arraché au terme de neuf ans de vie commune. Je suis resté à ses côtés jusqu’à la dernière minute, au téléphone et sur cette appli de malheur, Grindr, mais j’étais à Paris ce jour-là. Je n’ai pas réussi à le sauver cette fois. Je l’aimais profondément.
Le 25 juillet 2025, le quotidien Sud Ouest publiait un article intitulé : « une mort liée au chemsex ? Le décès d’un trentenaire à Bordeaux interroge ». Le même jour, convoqué à la brigade des stupéfiants, on m’a demandé : « alors, overdose ou suicide ? », malgré ma déposition et les preuves enregistrées, comme si je devais choisir entre un fait physique et une intention.
Sud Ouest poursuivait l’enquête le 14 août 2026 avec un article titré : « Mort du chemsex à Bordeaux : On espère que justice soit faite ». Des questions essentielles y étaient abordées : Maxime avait été hospitalisé. Comment s’est-il retrouvé, fragilisé, dans une soirée chemsex ? Que s’y est-il passé ? Quand a-t-on appelé les secours ? Sa famille et moi interrogeons légitimement les circonstances et réclamons à la justice des éclaircissements. Mais d’abord des faits, sur une question simple et nécessaire : quel rôle Grindr a-t-il joué dans cette mort injuste ?
Un jugement moral sans pitié ni humanité
Sous le post Facebook de Sud Ouest reprenant l’article, une première salve de commentaires a réduit la mort de Maxime à la responsabilité individuelle. « Responsable », « choix », « assumer », « adulte », « majeur », « seul » et « faute » sont les mots qui reviennent le plus souvent. Maxime aurait choisi et devrait assumer son destin, sa mort ne poserait aucune question collective. Le vendeur de chems, l’application qui les a mis en relation, l’hospitalisation, la soirée et l’appel aux secours s’effacent derrière un jugement moral sans pitié.
Une seconde salve de commentaires, d’abord minoritaires puis croissants, a répondu à ceux qui n’avaient souvent lu que le titre, l’article étant derrière un paywall. Elle a réintroduit des termes plus solidaires et humains comme « famille », « proches », « prévention », « maladie », « société », « trafic », « justice » et « dignité ». La « responsabilité » ne renvoie plus à la faute de la victime, mais à l’examen collectif des soins, secours, prévention et réponses publiques.
Sans restituer la complexité des phrases, négations, raccourcis ou interrogations légitimes, nous avons établi deux nuages de mots, plus le mot apparaît, plus il est dominant dans le nuage. Ces deux schémas révèlent deux visions politiques et sociales de la prévention des addictions : l’une clôt le débat par la faute individuelle, l’autre questionne. L’économie du titre devient économie de la pensée.
Ce conflit est politique. La responsabilité individuelle est ce qui coûte le moins aux institutions, aux politiques et à l’État : si le mort est seul responsable, aucun soin ni dispositif de prévention n’a échoué, aucun moyen ne fait défaut, aucune politique ne doit être évaluée. Le consommateur paie de sa vie et porte toute la faute. Cette morale caractérise la politique française antidrogue : punir sans chercher ce qui pousse un jeune homme à se droguer, ne plus avoir une personne à protéger, mais un comportement à corriger ou un délit a poursuivre.
Cette médiatisation n’est pas fortuite. Depuis 2023, j’ai appris la mort de nombreux amis avec qui je faisais la fête dans les années 2000, avec ce refrain : « ils ne sont pas comptés, tout le monde s’en fout. » Voyant l’hypothèse du suicide s’imposer, je me suis dit : « Non, ils ne vont pas me la faire à moi. » Avec l’accord de la famille de Maxime, nous avons choisi de médiatiser ce drame.
Nous avons également créé ASSOMAX pour interroger officiellement les institutions sur des questions partagées avec d’autres familles rencontrées et qui ont aussi perdu des proches dans les mêmes circonstances. L’association réunit des proches de victimes de drogues illicites et se spécialise dans les nouvelles drogues de synthèse, ou NPS.
La France sait compter lorsqu’une mort engage sa responsabilité. Pour la sécurité routière, elle relève vitesse, alcoolémie, autres drogues éventuelles, état de la chaussée et arrivée des secours. Elle compte les accidents du travail, les homicides et les féminicides, mot et comptage imposés mort après mort. Pour les overdoses, nous devons faire de même.
En 2024, on dénombre environ 3 500 morts d’overdose en Angleterre et au pays de Galles, 2000 en Allemagne et quelque 350 dans le dispositif français. Aucune réussite de prévention identifiable n’explique cet écart : on ne meurt pas moins d’overdose en France, la France ignore juste combien de personnes en meurent chaque année.
La France choisit de compter les morts qu’elle a envie de sauver
Ce silence rappelle comment, dans les années 1990, les personnes concernées, leurs proches, les militant.e.s et les associations ont dû rendre visibles les morts du VIH/sida, montrer des visages, produire des savoirs et forcer l’action publique. VIH/sida et overdoses diffèrent, mais la mécanique de l’abandon est connue. L’indifférence charrie une vieille idée : après tout, ce sont des « pédés ». Pas toujours prononcée, cette phrase prend sens dans l’absence de comptage.
La France lutte contre le narcotrafic là où cela se voit, rassure et nourrit le récit politique : opérations de police, saisies spectaculaires, démantèlements de points de deal, déclarations martiales, avec les quartiers populaires pour décor et leurs habitants pour responsables, bien qu’ils en subissent les trafics les premiers. Mais lorsqu’une overdose tue, la lutte devient discrète, voire inexistante : dans les situations connues d’ASSOMAX, les enquêtes sont rares et tout pousse au classement rapide. Une vie pèse moins que le cirque médiatique répressif.
À Bordeaux, après mon refus de répondre « suicide », les enquêteurs ont expliqué vouloir trouver le dealer ayant vendu le produit, remonter intermédiaires et fournisseurs, puis retrouver les produits susceptibles d’avoir fait plusieurs morts pour stopper leur circulation. Ce sont des enquêtes pour homicide involontaire. Les témoignages recueillis auprès des familles et proches de victimes d’overdose montrent l’importance des deux premiers jours suivant un décès. Si rien n’est recherché, noté ou transmis et que l’hypothèse d’un « suicide » arrive d’abord, l’overdose risque de ne plus être invoquée ni recherchée, faisant disparaitre un signal préventif. Une toxicologie positive des mois plus tard ne garantit pas le comptage du décès, nous l’avons constaté.

Légitime et parfois indispensable pour établir les faits, poursuivre les fournisseurs et remonter les filières, mais aussi utile pour les proches pour effectuer leur travail de deuil, l’enquête pénale est souhaitée par la plupart des familles rencontrées. Mais le signal sanitaire ne doit pas en dépendre, et le choix leur appartient : certaines veulent poursuivre, d’autres n’en ont ni la force ni le besoin. Enquête ou non, le décès doit être compris et compté. Ne pas poursuivre ne doit ni l’effacer ni autoriser son classement en suicide ou un autre motif dont la France est experte. La justice cherche l’infraction, Assomax cherche à comprendre, la santé publique recueille le signal et organise la prévention sans imposer un dossier pénal aux proches.
À l’enquête ou à la qualification obscure, majoritaire dans les décès que nous accompagnons, s’ajoute une double peine : beaucoup d’assurances excluent les décès liés aux drogues. Un parent, conjoint.e peut ne bénéficier d’aucune indemnisation.
Ce sont des morts évitables
Le chemsex n’est pas une cause autonome de décès, mais un contexte de consommation. Il faut étudier les overdoses et les morts indirectes : intoxication, interactions médicamenteuses, défaut de secours, accident ou suicide. Tout ranger sous l’étiquette vague de « chemsex » stigmatise les hommes gays et les autres consommateurs, et masque ce qui les tue.
Ces morts ne surviennent pas nécessairement en soirée chemsex. Dans la plupart des cas connus d’ASSOMAX, l’initiation aux produits et pratiques a eu lieu dans ce contexte, mais une infime minorité y est morte. Les autres sont décédées ailleurs, parfois seules, loin de l’image des partouzes ou des fêtes. Un père a retrouvé son fils mort sur le canapé familial. L’initiation à ces produits psychoactifs pouvant conduire à de lourds usages problématiques, prévenons les premières consommations et examinons le « comment » : quelles conditions, informations et protections au départ ?
Avec ASSOMAX, nous ne voulons pas seulement porter une mémoire privée : notre expérience doit servir à d’autres et rendre ces morts visibles. Une victime doit avoir un visage sans devenir un instrument ; les proches apportent des informations que les dispositifs ne recueillent pas.
Le 30 août, à Rosa Bonheur, nous avons marqué la veille de la Journée internationale de sensibilisation aux overdoses, sans présenter de mesure. A juste titre : il fallait d’abord rendre visibles les victimes et reconnaître les proches. Née à Melbourne en 2001, cette mobilisation existe dans plus de quarante pays. La France vient de lancer la sienne.
Le comptage doit être exhaustif sans devenir pour autant une arme répressive : documenter faits et produits, éclairer les circonstances, améliorer les soins, permettre d’appeler les secours sans craindre des poursuites et évaluer les politiques répressives. C’est un travail de prévention essentiel.
Le 23 juillet, nous avons demandé au Premier ministre un travail commun de la Santé, de la Justice et de l’Intérieur. Le 30 juillet, Nicolas Prisse, président de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives, la MILDECA, a répondu que l’expérience des familles et nos propositions alimenteraient les travaux institutionnels. Quand les familles arrivent sur un sujet, l’État sait devoir agir vite.
Nous attendons des réponses concrètes sur ces deux jours décisifs : qui empêche qu’une overdose disparaisse derrière une qualification trop rapide, suicide, accident ou AVC, qui informe les familles, recueille le signal sanitaire et compte sans enquête. Notre expérience montre que, sans enquête, l’overdose n’est actuellement comptée qu’en cas de décès à l’hôpital. Les pouvoirs publics doivent enfin expliquer pourquoi une politique prétendant remonter les filières consacre tant d’énergie à son spectacle et si peu aux morts.
Légendes photos :
Maxime Gallic
Source : photo de profil Grindr de Maxime, 18 juillet 2025
Premier nuage : la responsabilité individuelle. Source : compte Instagram Pierre ASSOMAX, 16 août 2026.
Deuxième nuage : une responsabilité collective à explorer. Source : compte Instagram Pierre ASSOMAX, 17 août 2026




