Mylène Farmer : à qui profite désormais l'ambiguïté de ses textes ?

Morgan Crochet

Depuis quarante ans, l’ambiguïté des textes de Mylène Farmer a permis aux minorités, et notamment aux personnes queer, d’y projeter leurs désirs, leurs identités et leurs propres combats. Mais avec ses dernières chansons, ce sont désormais aussi les réactionnaires qui s’y reconnaissent. Au point d’interroger ce qui fut longtemps l’une des forces de son œuvre.

 



Mylène Farmer est-elle devenue réac ? C’est la question, un brin provocatrice, que nous posions dans notre précédent post. Mais ce n’est en réalité pas celle qui devrait nous intéresser. Depuis quarante ans, la chanteuse a justement construit une partie de son œuvre sur l’impossibilité de trancher clairement les questions qu’elle soulève, refusant presque toujours de livrer elle-même le mode d’emploi de ses chansons.

Et jusqu’ici, cela nous allait très bien. Chez Mylène Farmer, le masculin et le féminin se mélangent, le désir change d’objet tandis que les identités se troublent. Cette ambiguïté a d’ailleurs largement contribué à la rendre populaire auprès du public queer, tant son œuvre semblait faire écho à nos vécus. Pour l’artiste, le flou est une méthode. Une manière de laisser celles et ceux qui l’écoutent se projeter dans ses chansons, et surtout se les approprier.

Mais que se passe-t-il lorsque cette ambiguïté, qui permettait hier aux minorités de se glisser dans les interstices de ses textes, offre désormais le même espace aux discours réactionnaires ? Que reste-t-il du pouvoir subversif du flou lorsqu’il permet aussi à ceux, largement majoritaires dans notre pays, qui dénoncent le « déclin » de la jeunesse, de la culture ou de la langue française, de se reconnaître dans ses mots ? C’est pour cette raison que « Des lols et des quoi » pose problème.

L’ambiguïté farmerienne au cœur du débat

Il faut dire que nous avions déjà ramé pour interpréter « C’est à qui le tour ». À l’entendre chanter « Pourquoi ne plus rien dire, plus rien écrire, peur de tout. Alors, on se met où ? », un léger malaise nous avait saisis. Mylène Farmer était-elle vraiment en train d’entonner, à son tour, le sempiternel « on ne peut plus rien dire » ? Une rhétorique devenue incontournable dans les discours réactionnaires, et que l’on retrouve notamment chez Michel Onfray, dont elle avait illustré en 2015 le conte L’Étoile polaire.

Puis est sorti « Des lols et des quoi ». Cette fois encore, Mylène ne délivre pas de discours politique clair, et joue avec les mots… et leur disparition : « Des lols et des quoi, la langue au plus bas, des lol sans littérature, et Ronsard est las, sature », « Dis-moi, où sont passés les mots. Ils ont perdu leur âme, ont déposé les armes », « je suis silence, nuances, qui défie l’argot ». Le tableau dessiné est celui d’une langue appauvrie, d’un monde où quelque chose aurait été perdu.

Alors ses défenseurs objectent que le clip inverse précisément cette lecture, puisqu’on y observe notamment des expressions contemporaines museler des visages hostiles. Bref, écouter Mylène ne suffirait plus. Il s’agirait désormais de voir ses clips pour comprendre le sens réel des morceaux. C’est possible. C’est même cohérent avec toute l’histoire artistique de l’artiste. Admettons.

Mais le problème n’est peut-être plus seulement de savoir ce que Mylène a voulu dire. Il est aussi de regarder qui entend quoi. Car si certains défendent une lecture progressiste de « Des lols et des quoi », beaucoup d’autres se sont félicités des constats que la chanteuse semble faire dans son morceau : celui d’une civilisation en déclin, d’une jeunesse inculte et d’une langue française menacée.

Les réacs adorent Mylène ?

« Une génération perdue pour la culture et le bon savoir » ; « le niveau de français de la jeunesse est lamentable » ; « notre culture qui rayonnait à travers le monde va s’éteindre avec cette nouvelle culture d’une pauvreté abyssale » ; « la plupart des jeunes ne savent même pas qui est Ronsard » ; « merci Mylène de faire le constat que la culture générale de la jeunesse d’aujourd’hui s’effondre » ; « en quoi c’est réac de constater à quel point la jeune génération est inculte et illettrée ? » ; « pour une fois… une artiste ose dire les choses sans baume… (…) Arrêtons d’être des moutons au service d’une culture au rabais ».

Et ce qui passe pour un conflit générationnel prend rapidement une autre ampleur quand une personne explique que le langage des jeunes serait désormais « plutôt un langage arabe », citant « wesh, bled, frère ». Une autre applaudit le « courage » de Mylène de s’opposer à ceux qui trouveraient « wesh et wallah » aussi subtils que « notre si belle langue ». Et puis surgit un nom, Aya Nakamura. « On vous laisse la nouvelle “langue française” d’Aya Nakamura et on garde celle de Mylène Farmer », écrit quelqu’un. Un autre imagine que Farmer vient d’adresser « une claque magistrale » à la chanteuse. Ailleurs, on invite « la médiocrité d’Aya Nakamura » à enrichir la langue française.

Et ceci jusqu’à l’inévitable conflit politique. « MDR ça y est la gauchosphère en PLS car une artiste défend la langue française », écrit un internaute, tandis qu’un autre dénonce les « petits esprits étriqués d’extrême gauche fasciste ». Enfin, un troisième célèbre une artiste qui « ose dire les choses ».

Des limites politiques

Alors, soyons clairs : les opinions des fans de Mylène ne reflètent pas forcément celles de la chanteuse. Et peut-être est-elle tout aussi désolée que nous à leur lecture. Ceci étant posé, cet enthousiasme réactionnaire à l’écoute de ses dernières chansons interpelle.

Alors que nous, queers, avons longtemps cru que Mylène nous défendait, pour un nombre croissant de réacs, c’est eux qu’elle défend désormais, qui reconnaissent dans ses textes leur propre récit du monde. Celui d’un passé éminent opposé à un présent médiocre, à une jeunesse « incapable de s’exprimer, encore moins d’écrire… ou de compter », parlant « comme des porcs ». Celui d’une langue française assiégée par l’argot, par les « wesh, wallah, frérot et compagnie », celui d’une culture légitime incarnée par Ronsard face à une culture populaire symbolisée par Aya Nakamura.

C’est ici, selon nous, que l’ambiguïté de Mylène Farmer atteint peut-être aujourd’hui ses limites politiques. Pendant quarante ans, le flou de ses textes a constitué un refuge. Il permettait à une adolescente lesbienne d’entendre quelque chose dans « Maman a tort », à un garçon gay ou à une personne trans de s’approprier « Sans contrefaçon », sans que Mylène Farmer ait eu besoin d’enfermer ses chansons dans une interprétation définitive. Mais aujourd’hui, son ambiguïté ne sert plus seulement à ouvrir le texte, mais permet à chacun de projeter sur la chanson son propre discours politique, y compris lorsqu’il repose sur le déclinisme, le mépris générationnel ou une conception identitaire de la langue française.

Dans une France où la langue, l’immigration, l’identité, la jeunesse et la culture populaire sont devenues des terrains permanents de bataille politique, sembler opposer Ronsard aux « lols » n’est plus tout à fait innocent. Les mots arrivent chargés de décennies de controverses. Et lorsqu’une partie du public passe spontanément de Ronsard à « wesh », de « wesh » à l’arabe et de l’arabe à Aya Nakamura, il devient difficile de considérer cette réception comme un simple malentendu marginal.

Aussi, parce que les réacs sont si nombreux à applaudir, il devient légitime de se demander non pas seulement ce que Mylène Farmer a voulu dire, mais ce que ses textes finissent par laisser dire à sa place.

 

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