Pianiste, chanteuse, artiste queer et trans, Loa Mercury brouille les frontières entre pop, rap, glam et chanson française et refuse de choisir son camp. Après la Nouvelle Star et trois années au cabaret Madame Arthur, elle s’affirme enfin pleinement. Avec « Big Bang », son premier album, elle explose les genres et les normes.
Née dans le Bordelais au sein d’une famille d’agriculteurs, Loa Mercury, 31 ans aujourd'hui, a compris très tôt qu’elle était faite pour trôner sur une scène. Formée au classique, principalement au piano, élevée à la variété française la plus populaire et en pâmoison devant la lucidité du rap, l’artiste queer traîne à Paris d’abord entre le collectif arty Movement Of Way, la mode et la com. Puis se lance enfin, il y a quelques années, en solo et dans la composition, avec un passage par la Nouvelle Star. Avant d’enflammer de ses piano-voix le cabaret Madame Arthur, comme un tremplin où elle assumera pleinement sa transidentité et de se faire remarquer médiatiquement il y a trois ans avec Satellite, un premier EP de cinq titres où elle dévoile son univers musical, entre variété racée, pop aérienne, ambiances psychédéliques et rythmes urbains. Et notamment le titre Un homme et une femme, reprise libre de Pomme C de Calogero et Zazie.
Cultivant une androgynie troublante, Loa se lance aujourd’hui à corps perdu dans la célébrité avec Big Bang, un premier album ambitieux où les genres se télescopent avec aisance de la pop au trap, du glam au cabaret, du psychédélisme au classique. Les guitares électriques vrombissent, les rythmiques claquent, les mélodies rêvent et la voix de Loa, envoûtante et singulière, plane comme une ombre rassurante. Tandis que les clins d’œil à Juliette Armanet, Sébastien Tellier, Mylène Farmer, Michel Berger ou Bonnie Banane, planent sur ces treize titres addictifs.

On présente Loa Mercury de quelle manière ?
Comme une chanteuse et pianiste, parce que c’est la base de qui je suis, de mon travail et de mon identité, qui s’est forgée autour de ce piano et de ma voix. Je compose, j’écris et j’inscris mes chansons dans la lignée d’un répertoire de chansons françaises.
Tu as toujours voulu être artiste ?
Depuis que j’ai trois ans, je monte sur la table pour chanter et faire des spectacles. Petite, j’ai commencé des cours de piano, alors que je n’ai pas du tout une famille orientée vers la musique à la base. On vient de la campagne, de la région de Bordeaux, on ne baignait vraiment pas dans l’art, mais je sentais bien qu’il y avait une sorte d’évidence et de nécessité en moi.
Tu étais quelle genre d’enfant ?
Assez turbulente, imprévisible et hyperactive. Ce que je raconte aussi dans mes concerts, c’est que j’ai très rapidement éclaté les frontières du genre. Je faisais beaucoup de skate et, en même temps, j’avais une personnalité très féminine, extravagante et extravertie, très axée sur la danse et les poupées Barbie. J’ai des souvenirs de longues périodes de solitude scolaire et de quelques traumas aussi. Sur la chanson Sculpter mon corps, je raconte ce moment où, à 8 ans, les garçons de l’école, qui étaient mes amis, se sont acharnés sur moi, m’ont enfoncé des bâtons taillés dans le corps, puis m’ont rejetée du groupe. Mais dans l’ensemble, mon enfance a été calme, je ne peux pas vraiment dire que j’ai été harcelée.
Tu as une formation classique, à partir de quel moment commences-tu à te tourner vers la pop ?
Mes premiers souvenirs musicaux, c’est le classique. J’ai commencé le piano à 6 ans, donc c’est ma base. À 11 ans, j’ai découvert Chopin, mon premier grand amour artistique. Avec lui, je m’ancre dans cette énergie romantique qu’on retrouve chez Pink Floyd, Lana Del Rey ou dans la trap. J’ai un détecteur à romantisme qui me suit au-delà des genres musicaux. J’aime les musiques contemplatives, mélancoliques, éthérées et planantes, sensibles en somme.
À 8 ans, j’écoutais Radio Nostalgie, ça allait de Michel Berger à Queen, en passant par Jacques Dutronc. J’imprimais les paroles, je trouvais les accords sur Internet et je les chantais au piano. Mon initiation à la musique s’est faite par la radio. Cela ne vient pas de mes parents, j’ai grandi dans une famille sans musique, c’était silencieux.
Quitter le classique et aller vers la pop, c’était toucher plus de gens ?
J’ai toujours voulu faire une musique universelle, toucher non pas une niche ou un public précis, mais les cœurs humains quels qu’ils soient. J’aime autant émouvoir mes grands-parents que mon dealer ou mes amis. Je vivrais mal de rester confidentielle. J’ai été élevée dans une famille solar funk et new age, comme une indigo child. J’ai quelque chose à apporter aux gens, envie d’émouvoir à grande échelle. Je ne sais pas si j’y arriverai, mais je serais triste si ça ne se faisait pas.
Tu commences quand à composer seule ?
Vers 23 ans. Quand j’arrive à Paris, ma meilleure amie m’initie au monde du rap et c’est un énorme coup de cœur. À la campagne, je n’avais pas de porte d’entrée sur le genre. Mes premières compositions, c’est du rap un peu provocateur, où je fais passer toutes mes revendications LGBT de manière trash. Parce que c’est ce qui sortait.
J’y ai découvert une sincérité que je n’avais pas ressentie depuis l’enfance, depuis Chopin en fait. Le rap m’a donné un second souffle, j’y ai retrouvé des émotions pures. L’énergie qui m’intéresse dans le rap, c’est la sincérité et les sonorités. J’adore la trap, la drill, le cloud rap, des sons qui me font du bien et que je peux écouter des heures. Je n’aime pas la techno, et pas tellement la pop, je préfère le rap. C’est un style qui me transcende.

De quelle manière cela se retrouve dans ce que tu composes aujourd’hui ?
Dans mon premier album, il y a de gros clins d’œil, notamment à Playboy Carti, dont j’aime beaucoup le rage rap, ce style hyper précis et inspirant. En plus, ça m’amuse que ce soit une énorme référence masculiniste, surtout aux États-Unis. J’aime me réapproprier ça.
Il y a trois ou quatre chansons dans l’album qui sont vraiment du rap, où je fusionne les styles et mélange tout, comme cette comptine romantique et mélancolique, « Heure Blonde », sur une prod de rage. C’est aussi l’influence de Bonnie Banane, que j’affectionne depuis longtemps. Elle m’a aidée à aller vers la composition, avec des musiciens comme Flavien Berger ou Muddy Monk, qui m’ont mis le pied à l’étrier. Il y avait cette maturité, cette envie de faire des choses fignolées, abouties et précises. Il faut éviter au maximum la normalisation, mélanger les genres, créer des contrastes forts. Je me sens proche d’une scène post-genre où on fait ce qu’on veut avec les styles, sans hésiter à les mélanger et à les fusionner.
Les personnes queer, gay, trans, etc., ont eu des parcours transversaux. On a été amenés à fréquenter des personnes très différentes parce que ceux qui nous tendent la main, vu qu’on est différents, ne sont pas tout à fait comme les autres. Il faut valoriser cet héritage et cette richesse transversale et diagonale. Enfant, les portes qui se sont ouvertes à moi l’ont été autant par des familles catholiques que par des familles plus punk.
Comment tu t'es faites repérer ?
Vers 26 ans, j’ai commencé à poster mes prods sur SoundCloud. J’avais composé une chanson qui s’appelait « La Rivière » pour une collègue de travail. Elle avait du mal à endormir son bébé et je lui ai écrit une chanson au piano. Je l’ai postée, elle est devenue virale, mes amis étaient en mode « waouh », et ça a commencé comme ça.
Mais je n’ai pas été repérée avant longtemps pour autant, même si j’ai été approchée par des éditeurs, des managers, des producteurs, etc., qui me promettaient beaucoup de choses. La musique n’est pas une science exacte, c’est le public qui décide au final. Je suis très à l’écoute des retours parce que j’ai du mal à me connaître. Si on m’avait montré il y a cinq ans une photo de moi sur scène aujourd’hui, je ne me serais pas reconnue.
Comment tu composes ?
Ça part d’une impro, d’une phrase, d’un concept, d’un rêve, d’une vision, d’une blague, d’un jeu de mots. Il faut un déclencheur et ensuite je compose au piano. Une fois que la chanson existe de manière acoustique, soit elle reste en mode piano-voix, soit je l’enrichis avec mon producteur et on appelle d’autres musiciens, comme pour cet album. Sur ce disque on retrouve Dee Wang, une femme trans et guitariste très talentueuse qui accompagne Micky en tournée, ou Janoya, qui a réalisé le dernier album de Bonnie Banane.
Il y a aussi ton passage chez Madame Arthur, le célèbre cabaret ?
J’ai 28 ans, je viens à peine d’assumer ma transition, de décider que Loa ne serait plus seulement mon nom de scène. J’ai besoin d’argent et donc de travailler. Mon père me conseille de renvoyer ma candidature à Madame Arthur. J’avais déjà postulé plusieurs fois, mais on ne m’avait jamais répondu.
Je me suis vendue à fond, je leur ai dit : « je peux chanter tout ce que vous voulez, j’ai l’oreille absolue, je peux jouer du piano six heures de suite, je peux chanter très haut ». Ils m’ont répondu : « super, tu commences dans deux jours. » C’était parti pour trois ans intensifs, douze soirs par mois pendant trois ans. J’en suis partie en mars dernier.

C’est une bonne école ?
Très, mais j’ai dû me méfier de ce que je nomme l’énergie années 60. C’est comme si on vivait dans un diorama ou un monde parallèle. Même si on modernise le cabaret, c’est toute une atmosphère, une façon de se comporter, de se vouvoyer, de parler, de rigoler et de hurler sans cesse.
J’en suis aussi partie parce qu’ils souhaitaient s’orienter vers ce qu’ils pensent être le grand public et nous faire chanter des chansons hyper commerciales, des trucs comme Lorie qui ne volent pas haut.
J’y ai énormément appris, ça m’a créée et déployée, mais il ne faut pas y laisser enfermer sa carrière. Pour les premiers concerts que j’ai donnés ensuite, j’ai débarqué en string apparent, en lingerie et fourrure, et ce n’était pas du tout approprié avec ce que je chantais.
D'ailleurs je me maquille de moins en moins, je suis dans l’épuration, et désormais je révèle vraiment ma féminité à travers des spectacles performatifs et punk, avec de la poigne et de la hargne. Il y a comme un nectar qui est resté de toutes ces années chez Madame Arthur. J’ai découvert le plaisir d’incarner un côté très glam rock, très robe noire et peu de couleurs, quelque chose de sombre, sincère et mélancolique.
Ton nom, Loa Mercury, ça vient d’où ?
À la base, j’ai écrit une chanson qui s’appelle Satellite, sortie en 2023, et je me suis dit que mon nom pourrait être celui d’un satellite. Le satellite du même nom s’est imposé. Mais j’aime aussi la référence à Freddie Mercury, dans le sens où il a été extrêmement fidèle à son côté atypique et à sa singularité, et qu’il a réussi à émouvoir le monde entier tout en étant complètement original. J’essaie de viser un destin similaire : rester le plus fidèle à mon originalité tout en touchant un maximum de monde.
Tu as formalisé ta transidentité à quel âge ?
J’avais 28 ans. J’étais encore dans le déni, pour moi j’étais gay, je n’avais aucun doute. Pour autant, je ne me sentais pas à l’aise avec les normes gays, mais comme beaucoup de LGBT, en fait.
Tu ne te sentais pas acceptée ?
Je ne me retrouvais pas dans la philosophie de la communauté, avec cette notion très masculine que je ne comprenais pas. En plus, je ne me pensais pas si efféminée que ça quand on me le reprochait. J’étais dans un déni assez profond, déjà parce que je ne réfléchissais pas profondément au genre et ensuite parce que j’étais attirée par les hommes. Pour moi, j’étais dans la case gay et puis c’est tout.
Une fois que j’ai mieux compris ma féminité et que j’ai commencé à la développer, se sont dessinées une cohérence et un équilibre inattendus et insoupçonnés. J’ai jeté un regard sur mon passé et j’ai vu, effectivement, un bordel, un flou dans lequel je vivais assez bien, mais quand même bizarrement. Transitionner et laisser s’exprimer la féminité que j’avais en moi, la vivre pleinement, a résolu beaucoup d’énigmes dans ma vie. En fait, ça a expliqué la totalité des choses que j’avais du mal à saisir et, aujourd’hui, je me sens plus alignée. Clairement, je ne veux rien effacer. Je n’ai pas ressenti de tristesse vis-à-vis de mon genre pendant l’enfance, l’adolescence et mes premières années de vie adulte. C’était beau, mais flou, et à partir de 28 ans, c’est devenu beau et net.
Ma masculinité m’est très précieuse et, quand je dis masculinité, je ne parle pas du masculin, je parle de toute la culture que le masculin s’approprie. Ce n’est pas parce que je suis une femme que je vais lâcher tout ce que l’homme a acquis socialement dans les sociétés occidentales. Au contraire, je travaille pour retrouver toutes ces valeurs qui m’ont été enlevées par la transidentité et au moment où j’ai été assignée gay par les garçons à l’école, quand on t’écarte des cours de sport, par exemple. Je cours après le côté masculin de l’existence parce que, sans ça, on joue la fragilité, la vulnérabilité et la légèreté. Mon album, j’ai eu envie qu’il soit massif, austère, sérieux, qu’il soit finalement aussi, entre guillemets, masculin que féminin… Enfin non, qu’il soit tout simplement pleinement humain.

Comment ta famille a accueilli l’annonce de ta transidentité ?
Je viens d’une famille où il n’y a pas de représentation LGBT, vraiment aucune. Et pour eux, dans leur réalité, ce n’était pas quelque chose d’inné, l’homosexualité, mais la cause d’une éducation ou d’un parcours. Comme ils n’avaient pas raté leur éducation, il n’y avait pas de raison que je sois homosexuelle ou transgenre.
Mon androgynie n’a jamais été abordée, on m’a toujours adressé la parole comme à un homme hétéro et masculin. L’annonce de mon homosexualité puis de ma transidentité ont été des électrochocs, mais ils sont ouverts d’esprit et très aimants. Donc, avec le temps, ils ont accepté et, aujourd’hui, c’est mon premier et plus beau soutien.
J’ai conscience du temps que peut prendre la sensibilisation des gens. L’acceptation et la tolérance s’installent progressivement. Il faut que, dans les médias, chez les prescripteurs, cette tolérance soit démocratisée et normalisée. Je lutte de façon poétique et paisible, même si je suis ravie que certaines personnes militent via leur colère, parce qu’on a besoin de ces prises de parole-là. Mon impact, lui, sera plus effectif à travers la poésie ou l’émotion.
Tu te considères comme militante, du coup ?
Oui. Je ne l’aurais pas exprimé comme ça il y a quelques années, mais, au vu de mon live actuel, qui est presque une pièce de théâtre, où je prends la parole entre chacune de mes chansons en tissant un fil rouge qui aborde mon parcours et mon identité, oui.
C’est un spectacle dont les spectateurs, surtout les personnes non concernées, sortent en se disant : « on a compris, on est en paix avec ça. » Ce sont les retours que je reçois, beaucoup venant de personnes hétéros, comme avec ma chanson Un homme et une femme.
Loa Mercury : Big Bang
(sortie le 27 novembre)



